NAHORI Claudine [née LEWKOWICZ Claudine, Berthe, Françoise, épouse SARAMITO puis NAHORI]

Par Vanessa Codaccioni

Née le 18 juin 1925 à Paris, morte le 28 janvier 2006 à Paris ; avocate anticolonialiste.

La mère de Claudine Nahori, Marguerite Moret, née à Nancy dans une famille catholique lorraine, était couturière dans l’usine de son futur mari. Ce dernier, Ladislas Lewkowicz, était issu d’une famille de juifs polonais qui avaient émigré aux États-Unis avant d’arriver en France. Pilote-aviateur, entrepreneur et industriel ayant fait fortune dans l’habillement militaire notamment, il fut ruiné par la crise de 1929. Claudine Nahori fut élevée dans la religion catholique à Châtenay-Malabry (Seine, Hauts-de-Seine) où son père avait fait construire des maisons. Après la mort de ce dernier, le 16 avril 1939, elle partit vivre avec sa mère et sa sœur, Jacqueline, à Paris où elle continua ses études. Au début de la Seconde Guerre mondiale, elles échappèrent de peu à l’arrestation et à la déportation, Marguerite Lewkowicz réussissant, grâce aux papiers des baptêmes de ses filles, à « prouver qu’elles n’étaient pas juives ». Continuant à étudier et à passer ses examens « dans les caves », Claudine Nahori obtint son baccalauréat de philosophie et de lettres en 1943. Résistante, membre des jeunesses communistes en 1944, du PCF l’année suivante et étudiante à la faculté de droit, elle se maria en 1946 avec Francis Saramito dont elle se sépara rapidement.

Inscrite au barreau de Paris et ayant suivi les cours de l’école des cadres, elle partit fin octobre 1948 s’installer à la Réunion où elle devint membre puis secrétaire de la Fédération communiste en novembre 1949. Aux élections cantonales, qui se déroulèrent à la même période, elle fut élue conseillère générale du canton de Saint-Paul. Avocate de Saint-Denis, elle n’en gardait pas moins de nombreux contacts avec les avocats du barreau de Paris, et en particulier avec Paul Vienney, son mentor, qui la conseillait à distance dans le cas d’affaires difficiles à plaider. Leur relation évolua vers une amitié indéfectible. Très active dans la défense juridique et politique des travailleurs, Claudine Nahori fut elle-même l’objet d’une série de mesures répressives. Ainsi, à la suite d’une manifestation où forces de l’ordre et militants s’affrontèrent à l’occasion de la venue du Premier ministre, elle fut arrêtée et poursuivie le 25 janvier 1950. Elle multiplia alors les protestations, notamment auprès du juge d’instruction de Saint-Denis, sur les conditions de son arrestation, « comme un quelconque délinquant de droit commun », et demanda sa libération immédiate le 30 janvier. Le tribunal correctionnel (dont la décision fut confirmée par la cour d’appel) la relaxa des diverses inculpations : provocations à l’émeute et à l’insurrection, menaces de mort, de violences et de voies de faits sur le ministre de l’intérieur, et organisation d’une manifestation non autorisée. Pour les autres délits – outrages envers un magistrat et des agents de la force publique - elle fut condamnée à six mois de prison avec sursis. Après 17 jours de détention préventive, elle fut libérée le 17 février. Durant toute cette période, elle fut aussi l’objet de diverses menaces et pressions pour suspendre son activité professionnelle, et une plainte fut même déposée par le parquet au Conseil de l’ordre de la Réunion. Ce dernier, qui reconnut le caractère politique des accusations portées contre elle, prononça sa suspension pour un mois. En octobre 1951, elle fut à nouveau inculpée pour « outrage à Préfet ». Elle quitta La Réunion au début août 1952 et rentra à Paris.

La loi du 6 août 1953 couvrant sa condamnation, Claudine Nahori demanda au Conseil de l’Ordre de La Réunion d’accepter sa démission, pour se réinscrire au barreau de Paris. Sa démission fut acceptée en janvier 1954. La même année, lors du congrès national de Limoges, elle fut élue au conseil national de l’Association des anciens combattants de la Résistance française (ANACR) dont elle était membre. Pendant cette période, elle s’occupa des dossiers de ses confrères communistes comme Charles Lederman, Gaston Amblard, Léo Matarasso ou Paul Vienney*, et installa son cabinet au domicile de l’avocat communiste Jules Borker. Comme tous ces avocats précités, elle fit alors partie, dès le début de la guerre d’Algérie, du pont aérien entre Paris et Alger pour défendre les militants indépendantistes algériens.

Elle plaida sa première affaire en Algérie après les massacres de Philippeville du 20 août 1955. Dès lors, elle ne cessa d’aller plaider en Alger où elle noua, comme ses confrères avocats-militants du barreau de Paris, des contacts réguliers avec les membres du Parti communiste algérien (PCA). Par l’intermédiaire de Gisèle Halimi, elle rencontra Isaac Nahori, le rédacteur en chef d’Alger Républicain, qu’elle épousa le 16 octobre 1956 à Alger. Ils eurent trois enfants, nés à Paris. Or, un mois plus tard, le 17 novembre 1956, son mari fut arrêté à leur domicile et interné dès le lendemain au camp de Lodi. À l’occasion de cette arrestation, les policiers avaient perquisitionné certains dossiers professionnels de l’avocate dont celui de l’affaire d’Alban Liechti qu’elle devait plaider le 19 novembre 1956. Le 23 novembre, elle écrivit ainsi au procureur général près la cour d’appel d’Alger pour dénoncer les graves atteintes à ses droits professionnels. Elle l’informa aussi qu’elle portait plainte contre l’inspecteur et les policiers qui l’avaient arrêtée, pour violence, abus d’autorité et vol. Le même jour, elle demanda au bâtonnier Thorp que le nom de son mari, Nahori, soit rajouté à celui de Lewkowicz, très certainement pour hâter la libération de ce dernier. À cette date, elle devint l’avocate de la quasi-totalité des internés du camp de Lodi dont elle ne cessa de dénoncer les conditions de détention. Par arrêté du ministre résidant en Algérie, Guillaume Courty, elle fut interdite de séjour en Algérie au début janvier 1957 et expulsée du territoire. Le 11 janvier, à la sortie du palais de justice, elle fut en effet interpellée par la police et conduite dans les locaux de la police judiciaire où lui fut notifié son arrêté d’expulsion. On lui refusa un délai supplémentaire et on lui interdit de téléphoner à son mari. Elle obtint juste l’autorisation de faire une valise, de prendre ses dossiers et de les remettre à ses confrères venus la voir à la police judiciaire. Son expulsion fut alors relatée dans la presse algérienne, comme dans L’Écho d’Alger et Le journal d’Alger du 12 janvier. Elle rédigea une note sur les conditions de son expulsion et le 15 du même mois, elle écrivit au bâtonnier de Paris pour l’informer de son expulsion et lui signaler qu’elle ne recevait plus les courriers de son mari, toujours interné. Le 20 mars, son mari, libéré, subit le même sort et fut interdit de séjour sur le territoire algérien. L’année suivante, tous les deux portèrent leur affaire d’expulsion au conseil d’État, section du contentieux.

En métropole, Claudine Nahori se rapprocha progressivement du collectif d’avocats du FLN et défendit quasi exclusivement des militants frontistes, notamment ceux des « groupes de choc » du FLN, accusés d’atteinte à la sûreté de l’État, de meurtre (contre des militants du MNA ou des harkis), de destruction d’édifice ou d’infraction à la législation sur les armes. Pour les défendre, elle mit en œuvre les principes de la « défense politique », dénonçant les tortures et les sévices subis par ses clients, le mythe de l’Algérie française, la légitimité de l’action française sur le territoire algérien et le maintien de la domination d’un peuple sur un autre. Elle plaidait souvent avec Abdessamad Benabdallah, dont elle récupérait de très nombreux dossiers.

Mais le procès le plus retentissant qu’elle plaida fut le procès Jeanson, le « procès politique » de la guerre d’Algérie. Elle y déposa des conclusions sur l’incompétence du tribunal militaire, et s’occupa, après la décision de Gisèle Halimi de cesser de défendre ses clientes, du dossier de France Binard dite « Véra Hérold », 43 ans, céramiste et inculpée d’atteinte à la sûreté de l’État. Dans sa plaidoirie du 30 septembre, elle décrivit la guerre d’Algérie comme « à contre-courant de l’histoire », et dénonça la répression du peuple algérien ou des opposants au conflit dont la poursuite constituait à ses yeux « une atteinte de plus en plus grave aux droits et libertés publics ».

Après l’indépendance de l’Algérie, Claudine Nahori fit partie des avocats de l’Amicale des Algériens en France, née à la fin de l’année 1962 de la dissolution de l’ancienne Fédération de France du FLN et du regroupement des divers « comités de soutien » à l’action du Bureau politique. Elle fut aussi avocate permanente de l’ambassade algérienne à Paris. Comme ses confrères, elle était dès lors recommandée pour les « affaires graves » aux divers consuls et aux « amicales locales ». Désengagée du PCF, elle se spécialisa donc dans la défense judiciaire des algériens émigrés en France. À la même période, elle devint aussi l’avocate d’Air Algérie, ce qui lui permettait de continuer ses aller-retour entre la France et l’Algérie. Toujours engagée dans l’anticolonialisme, comme en témoigne son engagement dans les années soixante-dix pour la paix au Vietnam et la libération des militants emprisonnés et torturés, Claudine Nahori délaissa progressivement les affaires politiques pour plaider quasi-exclusivement des procès de droit commun. Elle cessa d’exercer en avril 1986. Au début de l’année 2000, elle fut invitée en Algérie dans le cadre des festivités du millénaire d’Alger. Elle y fut reçue, avec d’autres avocats, militants ou intellectuels anticolonialistes, par Bachir Boumaza, le président du Conseil de la Nation. Le 13 janvier 2006, elle fut décorée d’une médaille symbolisant la reconnaissance et la considération du peuple algérien pour son soutien durant la guerre d’Algérie. Lors de cette soirée, où se trouvaient de nombreux avocats anticolonialistes, dont son amie Nicole Dreyfus, Meziane Chérif, consul-général d’Algérie à Paris, déclara : « Dans les prétoires, vous vous êtes dressés à nos côtés contre une machine judiciaire mise en branle pour nous broyer. » Malade, la décoration fut remise à son mari.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147146, notice NAHORI Claudine [née LEWKOWICZ Claudine, Berthe, Françoise, épouse SARAMITO puis NAHORI] par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 9 juin 2013, dernière modification le 25 septembre 2013.

Par Vanessa Codaccioni

SOURCES : Archives « Claudine Nahori » disponibles à la BDIC. — Archives privées de la famille Nahori.

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