NEUSCHWANDER Claude, Maurice, Raymond, Jean

Par Michel Rousselot

Né le 30 novembre 1933 à Paris (XVIIe arr.) ; ingénieur des Arts et manufactures ; vice-président de l’UNEF (1956-1958) ; membre du conseil fédéral de la FFSIC-CFDT (1965-1966), président de l’ADELS (1971-1973) ; cadre dirigeant du groupe Publicis (1961-1973), président-directeur général de LIP (1974-1976), président de TEN (1976-1993), secrétaire général puis directeur général de la FNAC (1981-1982).

Claude Neuschwander
Claude Neuschwander

Troisième enfant d’Armand Neuschwander, coulissier d’agent de change, et d’Andrée Artus son épouse, Claude Neuschwander vécut son enfance à Villiers-le-Bel (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), avec des grands-parents pharmaciens d’origine aveyronnaise, dans une famille unie, de tradition bourgeoise et de pratique catholique à l’exception de son père. Celui-ci, homme de culture littéraire et musicale, encouragea cependant son épouse à donner une éducation religieuse à leurs enfants. Réfugié une dizaine de mois à Rodez pendant l’exode en 1939, l’enfant revint dans la maison familiale de Villiers-le-Bel où il vécut l’occupation allemande jusqu’à la Libération. Après le décès de son frère aîné en 1951, il demeura avec ses parents et sa sœur à Paris. Sa scolarité, commencée dans des institutions religieuses, se poursuivit alors au lycée Condorcet.

Au début des années cinquante, il refusa une suggestion de sa mère d’entrer dans le scoutisme, par rejet de l’uniforme, et décida de s’engager dans la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC). Ce mouvement fut pour lui déterminant et enracina une foi à laquelle il allait rester fidèle. Il s’ouvrit à une pratique religieuse très différente de la paroisse familiale de son enfance. Il fut marqué par ses méthodes de réflexion, de formation et d’action. Il découvrit alors les écrits du père Teilhard de Chardin, l’appel de l’abbé Pierre pour les sans-abris, la personnalité politique de Pierre Mendès France. Il participa à l’équipe nationale de la branche « prépa » de la JEC. Il considère aujourd’hui que la JEC a nourri le contenu de ses engagements successifs et leur a donné une cohérence d’ensemble [entretiens 2013].

Simultanément, il prit part aux activités de la conférence Saint-Yves pour la visite de personnes âgées. Alors qu’il entrait en classe de mathématiques supérieures, il fut appelé à créer l’Association des étudiants en classes préparatoires scientifiques. Cette association conduisit deux ans plus tard à un changement de majorité au congrès de l’UNEF, en 1956, contre les dirigeants précédents jugés trop corporatistes. Claude Neuschwander fut élu vice-président, aux côtés de Gaston Bordet, avec un autre jéciste, Michel de la Fournière, président de l’UNEF, et demeura à ce poste jusqu’en 1958 avec le président suivant, Pierre-Yves Cossé. En charge de l’information tant interne qu’externe, au sein d’un bureau orienté à gauche, il créa le journal L’Étudiant de France en 1957. L’UNEF était alors préoccupée par les conditions de vie des étudiants (bourses, logement, etc.) et par la démocratisation de l’enseignement. Elle était par ailleurs confrontée à la guerre d’Algérie et s’opposait vivement à la torture.

Claude Neuschwander avait réussi en 1956 le concours d’entrée à l’Ecole centrale des arts et manufactures dont il suivit l’enseignement jusqu’à l’obtention du diplôme d’ingénieur en 1959. Marié en 1957 avec Odile Louvet et père d’un premier enfant, il donna alors des piges à L’Express et à L’Observateur pour subvenir aux besoins de sa famille. Il effectua, de septembre 1959 à septembre 1961, un service militaire qui fut ramené de 30 à 24 mois car son épouse avait donné naissance à un second enfant. Il servit en Algérie au cours d’une guerre qu’il réprouvait, avant de tomber malade et d’être rapatrié à l’hôpital militaire de Versailles, puis affecté en convalescence à Hyères.

En 1958, avec notamment Robert Chapuis et Michel Rocard, il participa à la création de l’Association démocratique des élus locaux et sociaux (ADELS) qui deviendra en 1963 l’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale et dont il fut président de 1971 à 1973. Dans le prolongement des réflexions d’Emmanuel Mounier, il s’agissait de construire un centre d’études et de formation pour permettre aux citoyens de prendre leurs affaires en main dans leur cadre de vie et dans le fonctionnement démocratique des collectivités locales, tout en constituant un contre-pouvoir à celui qui s’ordonnançait autour du général de Gaulle. Ces travaux furent précurseurs sur la voie de la décentralisation française.

Sa carrière professionnelle commença en 1961 à la Société générale de fonderie comme ingénieur débutant. Il n’y resta que trois mois et fut embauché par Marcel Bleustein-Blanchet, président de Publicis, pour donner un contenu et une méthode d’approche plus scientifique au marketing récemment importé d’Amérique. Une campagne pour les montres Lip lui fut confiée dès son arrivée. Il poursuivit des études avec le troisième cycle de la Fondation nationale des sciences politiques, conduit par Alfred Grosser et René Rémond, avant de passer, en 1964, deux mois aux États-Unis, à l’invitation du consulat américain de Paris. Il y découvrit à la fois les thèses libérales de Milton Friedman avec l’école de Chicago et les travaux du Center for democratic studies fondation progressiste avec laquelle il noua des liens pour le club Jean Moulin. Nommé secrétaire général du groupe Publicis en 1969, il fut chargé de la création de son réseau international, et installa son bureau à Amsterdam (Pays-Bas).

Il adhéra à la CFTC dès ses débuts professionnels, en 1961, devint responsable syndical des cadres CFTC de Publicis et milita à la Fédération française des syndicats d’ingénieurs et cadres (FFSIC-CFTC). Il s’engagea pour la déconfessionnalisation de la centrale avec le groupe « Reconstruction » et fut membre du conseil fédéral de la FFSIC-CFDT (CFTC) de 1965 à 1966. En mai 1968, il prit une part active aux initiatives conduites pour impliquer les cadres dans le mouvement, notamment lors de déplacements en régions, de l’occupation du siège du Conseil national du patronat français (CNPF) par quelques centaines d’ingénieurs et cadres de la CFDT et de FO, et d’un meeting qui fit salle comble à Paris.

À la demande de Georges Suffert et de Roland Cayrol, il avait rejoint en 1961 le Club Jean Moulin dont il devint rapidement membre du Comité directeur. Ce club joua un rôle important dans la préparation de propositions en faveur de la paix en Algérie et le renouveau de la démocratie. Cela conduisit Claude Neuschwander à prendre part à la protection de personnes ou de locaux menacés par l’OAS après les accords d’Évian, et à être un des auteurs de plusieurs ouvrages du club. Il fut notamment chargé de la collection des livres publiés par le club. Il s’impliqua dans les travaux du groupe de recherche ouvriers paysans (GROP) qui rassemblait, sous la présidence d’André Jeanson, des responsables de la CFTC et du CNJA. Il participa de 1963 à 1965 à la tentative de candidature de Gaston Defferre à l’élection présidentielle, puis quitta le club lorsque celui-ci entra dans la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), mise en place par François Mitterrand. Il se rapprocha alors du PSU, auquel il adhéra en 1966, et y milita jusqu’en 1969, participant à des réunions de commissions au siège national et à la vie de la section de Sarcelles (Val-d’Oise).

Alors qu’il habitait Sarcelles, cité nouvelle construite par la Société centrale immobilière (SCIC), filiale de la Caisse des dépôts et consignations, il fut élu en 1966 président du Conseil des résidents de la ville. Celui-ci tissa des liens avec d’autres initiatives analogues des Groupes d’action municipale (GAM), menées en particulier par Hubert Dubedout à Grenoble et Robert de Caumont à Hérouville Saint-Clair. L’opposition du PC, qui dominait la Confédération nationale des locataires (CNL) et la municipalité, ne parvint pas à mettre en échec ce « syndicalisme de l’habitat », mais ce processus fut arrêté par les militants radicaux d’un comité d’action de Sarcelles en mai 1968 s’opposant à une convention signée avec la SCIC et qui associait les résidents à la gestion des équipements et du parc de logements.

Connaissant l’entreprise LIP pour avoir, au sein de Publicis, dirigé ses campagnes de publicité une douzaine d’années auparavant, Claude Neuschwander s’était intéressé, de loin, aux grèves menées au début des années 1970 pour s’opposer au démantèlement par une société multinationale de l’entreprise qui mettait au point la technologie nouvelle de la montre à quartz. Dans un milieu marqué par l’Action catholique ouvrière (ACO), soutenue par l’évêque de Besançon, Mgr Marc Lallier, et dans une entreprise où le PSU était implanté, le conflit était devenu emblématique. Il fut conduit par la section CFDT majoritaire avec à sa tête Charles Piaget : occupation de l’usine, stock caché en lieu sûr, relance de productions, vente par des réseaux militants. Après l’échec d’une médiation de l’industriel Henri Giraud, le ministre de l’Industrie, Jean Charbonnel, confia, fin 1973, à Claude Neuschwander la préparation d’un rapport sur les conditions de sauvetage de l’entreprise. Une solution vit le jour, appuyée par l’aile avancée du patronat avec José Bidegain (vice-président du CNPF), Renaud Gillet (PDG de Rhône-Poulenc) et Antoine Riboud (PDG de BSN) dont il était connu, notamment pour avoir conduit la campagne de communication de Saint-Gobain contre la tentative d’OPA de BSN. Cette solution fut soutenue par Michel Rocard (alors secrétaire national du PSU) et conduisit Claude Neuschwander à accepter de quitter Publicis début 1974 pour être nommé président-directeur général de la Compagnie européenne d’horlogerie qui reprit Lip. Ce fut pour lui un choix militant et professionnel. Il s’agissait de remettre en route une entreprise, de réembaucher plus de huit cents ouvriers, de concevoir de nouvelles formes de management et de négociation avec les syndicats et de renouer avec le réseau de commercialisation des horlogers. Cette reprise de l’activité apparaissait à certains comme un modèle de transition vers l’autogestion, et à d’autres comme un exemple dont la réussite pouvait dangereusement inspirer d’autres luttes. Dans une conjoncture économique détériorée, le gouvernement de Jacques Chirac, avec le patronat, voulut arrêter l’expérience : crédits coupés, commandes des montres des voitures Renault subitement annulées, trésorerie asséchée, Claude Neuschwander fut contraint à la démission en février 1976. Une polémique en résulta, certains mettant en cause la gestion de Claude Neuschwander, d’autres incriminant les oppositions patronales et politiques. Après la montée des « libéraux qui ont gagné l’élection présidentielle » de 1974, « on a assassiné Lip », expliqua en 2007 l’ancien ministre Jean Charbonnel.

Divorcé d’Odile Louvet, après la naissance de quatre enfants, Claude Neuschwander épousa en 1979 Marie-Claude Didot dont il eut deux enfants.

Sans indemnité de chômage après sa révocation comme mandataire social de Lip et suite à la recommandation de Pierre Mendès France, il enseigna pendant un an à l’Institut des sciences politiques de Grenoble (Isère) puis commença une activité de consultant, qui se développa. Il sous-traita d’abord certains contrats puis créa, en 1977, une coopérative de conseil appelée Ten, spécialisée dans l’intervention auprès des collectivités locales et de l’économie sociale. Il interrompit cette activité en 1981 pour prendre, sur la suggestion de Max Théret, la direction générale de la FNAC, poste qu’il laissa en 1982, suite aux difficultés de son actionnaire, la Société générale des coopératives de consommation (SGCC).

En 1977, Claude Neuschwander adhéra au PS et conduisit une liste lors des élections municipales qu’il gagna à Saint-Gratien (Val-d’Oise). Il resta militant de base. À la fin des années 1980, il travailla avec Edgar Pisani, alors chargé de mission auprès du président de la République, François Mitterrand*, puis participa au mouvement des « transcourants » qui refusait le morcellement du PS en factions adverses.

Dans les années 1980, en association avec Roland Cayrol, il contribua à la mise au point des campagnes avec l’équipe d’information et de communication de la CFDT. La réflexion engagée à cette occasion autour des enjeux d’une démocratie effective conduisit à la publication d’un ouvrage collectif : La communication dans tous ses états.

En 1993, le jour de ses soixante ans, il quitta Ten pour prendre sa retraite et s’installa à Montpellier. Il reprit par la suite une activité de conseil auprès de collectivités locales notamment du Languedoc et d’outre-mer. En 2000, il fut nommé officier de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147149, notice NEUSCHWANDER Claude, Maurice, Raymond, Jean par Michel Rousselot, version mise en ligne le 9 juin 2013, dernière modification le 6 juillet 2021.

Par Michel Rousselot

Claude Neuschwander
Claude Neuschwander

ŒUVRE : Patron, mais…, entretiens avec Bernard Guetta, Seuil, 1975. — Avec Jean-Pierre Muret et Hugues Sibille, L’économie et les emplois, Syros, 1983. — C’est dur d’être de gauche, pseudonyme collectif Jean Mitoyen, Syros, 1985. — Avec Jean-Marie Charpentier, Gilles de Margerie, Olivier Dousset, Gérard Carles, La communication dans tous ses états, Syros, 1986. — L’acteur et le changement, Le Seuil 1991. — Avec Gaston Bordet, LIP, vingt ans après, Syros, 1993. — Avec Alain Girard, Le libéralisme contre la démocratie, le temps des citoyens, Syros, 1997. — Politiquement libre, Syros 1999. — Avec Francis Ampe, La République des villes, L’Aube, DATAR, 2002. — Avec Jean Cottave, La démocratie durable, l’utopie au quotidien, L’aube, 2005. — Une vie de militance(s), ADELS, Yves Michel, 2011.

SOURCES : Arch. Union confédérale des ingénieurs et cadres UCC-CFDT. — Correspondance municipale, revue de l’ADELS, 55, février 1965. — Cadres et profession, revue de l’UCC-CFDT, 225, juin 1968. — Interview de Michel Rocard au Monde du 20 mars 2007 et lettre publique à Wikipédia du 23 février 2012. — Claire Andrieu, Pour l’amour de la république, le club Jean-Moulin (1958-1970), Arthème Fayard, 2002. — Françoise Tétard, « L’ADELS dans les années soixante : une animation nationale de l’autogestion locale », in Franck Georgi, L’autogestion, la dernière utopie, Publications de la Sorbonne, 2003. — Collectif, Lip, Charles Piaget et les Lip racontent, Stock, 1973. — Edmond Maire, Charles Piaget, collectif, Lip 73, Le Seuil, 1973. — François Henri de Virieu, Lip : 100 000 montres sans patron, Calmann-Lévy, 1973. — Henry Giraud, Mon été chez Lip, France-Empire, 1974. — Michel Mousel, Lip : affaire non classée, Syros, 1976. — Jean Divo, L’affaire Lip et les catholiques de Franche-Comté, Cabedita, 2003. — Jean Raguenès, De mai 1968 à Lip, Karthala, 2008. — Réseau citoyens résistants, La force du collectif, entretiens avec Charles Piaget, Libertalia, 2012. — Notes de François Lagandré. — Entretiens oraux et écrits avec Claude Neuschwander (2011-2013). — Notes d’Alain Monchablon.
FILMOGRAPHIE : Les Lip, l’imagination au pouvoir, film de Christian Rouaud, 2007, notamment déclarations de Jean Charbonnel.

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