NICOLAS Armand

Par Alain Dalançon

Né le 28 janvier 1925 à Nice (Alpes-Maritimes) ; professeur, historien ; militant communiste, secrétaire général du Parti communiste martiniquais (1963-1990).

Armand Nicolas était le fils d’un professeur de lettres et d’histoire à l’École normale d’instituteurs de Nice, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, qui avait épousé une Corse. Son père appartenait à la petite bourgeoisie de couleur martiniquaise dont le grand-père, dénommé Nicolas, avait été affranchi à vingt ans en 1831, et dont le père était devenu petit propriétaire terrien à Morne-Balai. Il était donc un exemple de cette petite élite martiniquaise intellectuelle d’où sortirent des enseignants et avocats. Mais s’il s’intéressait beaucoup à l’histoire, c’était à celle qu’il enseignait avec passion à l’ENI de Nice aux futurs instituteurs, et s’il fréquentait le milieu radical proche du député de la Martinique, Victor Sévère, il ne faisait pas de politique. Il communiqua très tôt à son fils le goût de l’histoire mais mourut en 1934, si bien qu’Armand Nicolas, son frère de sept ans, sa petite sœur âgée seulement de quelques mois, et sa mère qui ne travaillait pas, vinrent en Martinique, accueillis par sa tante paternelle, directrice du pensionnat colonial.

Armand Nicolas effectua donc ses études au lycée Victor Schoelcher à Fort-de-France (Martinique) dans cette colonie française qu’il ne connaissait pas. En classe de terminale il eut pour professeur Aimé Césaire dont l’enseignement eut une influence déterminante sur lui, confirmant son désir de devenir enseignant comme son père. Bachelier en 1942, il fut désigné pour aller faire ses études en tant que boursier à la faculté des lettres de Montpellier, mais le débarquement des Alliés en Afrique du Nord et l’Occupation de la zone libre par les Allemands ne le permirent pas. Il fut donc accueilli dans une classe de première supérieure créée dans son lycée, confiée à Aimé Césaire qui ne suivait aucun programme et enseignait la littérature contemporaine et latino-américaine dans un dialogue constant avec ses élèves. En 1943, Césaire lui demanda d’écrire un article historique sur la Martinique dans sa revue Tropique, dont la préparation fut pour lui à la fois une révélation sur l’histoire du peuple martiniquais et constitua la première pierre de son engagement ultérieur. Après le basculement de la Martinique sous l’autorité de la France libre en juin 1943, le commandant Ponton, nouveau gouverneur général, sollicita Césaire pour mettre en place un service d’information et ce dernier l’introduisit comme rédacteur à ce service durant six mois.

Armand Nicolas et ses camarades furent ensuite envoyés au Maroc pour y terminer leurs études durant l’année 1943-1944 et furent intégrés dans l’armée jusqu’à la fin de la guerre. C’est là que, jusqu’alors gaulliste comme sa famille, il découvrit vraiment le colonialisme et que ses idées d’une « France généreuse libérant les peuples coloniaux s’effondrèrent ».

Rentré en France après la Libération, il s’inscrivit en Sorbonne pour y terminer ses études de lettres qu’il réorienta vers l’histoire. C’est à cette époque qu’il découvrit le marxisme et qu’il fonda avec des camarades martiniquais l’Association des étudiants de la Martinique, dont il fut le premier président. Puis ils constituèrent avec des étudiants communistes l’Association des étudiant anticolonialistes, dont il fut rédacteur en chef du journal. En tant que membre de l’Union internationale des étudiants, il alla représenter l’association au congrès de Prague en 1947. Et il adhéra au Parti communiste français dans la cellule de Fontenay-sous-Bois où il habitait, et où il fut accueilli fraternellement par des militants ouvriers dont certains avaient été déportés, capables de discuter et d’argumenter, bien que n’ayant pas fait d’études.

Armand Nicolas revint en Martinique en 1951 où il rejoignit son affectation de professeur d’histoire-géographie au lycée Victor Schoelcher. Il milita au PC dont son ancien professeur était un des principaux dirigeants. Intégré au comité de rédaction du journal de la fédération, Justice, il resta d’abord sans autre responsabilité, dans une atmosphère de grande solidarité entre des militants dont certains ne savaient pas toujours lire ni écrire mais qui détenaient une réelle formation politique et humaine. Puis en 1953, il succéda à René Mesnil à la rédaction en chef de Justice sous l’autorité du nouveau secrétaire fédéral Camille Sylvestre, dont il partagea toujours les orientations.

Dix ans après la loi du 19 mars 1946 érigeant les anciennes colonies de La Réunion, de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique, en départements français, les inégalités du système colonial persistaient, comme les discriminations entre fonctionnaires métropolitains et locaux, le développement économique piétinait, entraînant une opposition de plus en plus forte à l’« assimilation ». Déjà en mars 1951 la conférence fédérale du PC avait fait le constat. Et en 1956, Camille Sylvestre dénonçait le statut juridique bâtard du département et invitait les Martiniquais à prendre leurs affaires en mains, à l’heure où s’accélérait la décolonisation. La loi-cadre Defferre de juin 1956 changea la situation dans les territoires d’outre-mer mais ne s’appliqua ni en Algérie ni dans les quatre départements issus des vieilles colonies. Les communistes martiniquais devaient repartir au combat. Au XIVe congrès du PCF au Havre en juillet 1956, Sylvestre laissa à Armand Nicolas le soin d’annoncer que la fédération proposait un nouveau statut à la Martinique dont il développa les fondements ensuite.

Mais à leur retour, la démission d’Aimé Césaire du Parti communiste, rendue publique le 24 octobre 1956 dans une célèbre lettre à Maurice Thorez, créa un grand trouble parmi les communistes martiniquais. Dénonciateur du stalinisme révélé par le rapport Khrouchtchev, Césaire était convaincu que le communisme n’était pas l’avenir de la « cause nègre » et plaidait pour un rassemblement national transcendant les contradictions de classe. Et s’il renonça à son mandat de député, il fut réélu en février 1957 contre le candidat communiste, il conserva aussi son mandat de maire de Fort-de-France, tandis qu’Armand Nicolas, élu conseiller municipal dans sa ville en octobre 1956, n’était pas réélu en février 1957.

Après un an de discussion, la fédération du PCF se transforma en septembre 1957 en Parti communiste martiniquais avec l’aval de la direction du PCF qui cherchait ainsi à contrer Césaire qui allait créer en mars 1958 le Parti progressiste martiniquais (PPM), lui aussi défenseur de l’autonomie. Armand Nicolas figura parmi les fondateurs du PCM aux côtés de Léopold Bissol, Georges Gratiant, René Mesnil, Victor Lamon et de Camille Sylvestre qui en devint tout naturellement le premier secrétaire général, tandis que lui, en devenait secrétaire administratif.

En mars 1960, le PCM adopta son projet de statut autonome de la Martinique. Il revendiquait d’en faire un territoire fédéré à la République française, les pouvoirs du territoire étant exercés par une Assemblée législative et par un Conseil de gouvernement.

Les tragiques événements de décembre 1959 et la succession de grèves et manifestations en 1960 et 1961, marquées par la répression au Lamentin (trois morts et de nombreux blessés du côté des manifestants) conduisirent les autorités à durcir leur attitude et à réprimer militants syndicalistes de la CGT et communistes. Camille Sylvestre et Armand Nicolas, considérés comme le noyau dur du PCM, furent ainsi condamnés chacun à 1,5 million de francs d’amende, un an de prison avec sursis et la déchéance à vie de leurs droits civiques. Puis en août 1961, Armand Nicolas fut muté d’office en métropole, en application de l’ordonnance-Debré, du 15 octobre 1960 visant les fonctionnaires des départements d’outre-mer, en raison d’un « comportement de nature à troubler l’ordre public ». Trois autres fonctionnaires martiniquais au moins subirent la même sanction : Guy Duffond*, Georges Mauvois*, Walter Guiffaud*. L’ordonnance précisait que « cette décision de rappeler est indépendante des procédures disciplinaires dont ces fonctionnaires peuvent faire l’objet » ; Armand Nicolas qui refusa de rejoindre sa nomination à Arles, fut révoqué et ne put reprendre son enseignement au lycée Victor Schoelcher qu’en 1975 après l’amnistie de 1974.

Camille Sylvestre étant décédé à la fin décembre 1962, il lui succéda comme secrétaire général du PCM, responsabilité qu’il conserva jusqu’en 1991.

C’est durant cette période qu’Armand Nicolas, privé de son emploi, prit le temps de mener aussi son combat en publiant de nombreuses études historiques sur la Martinique, pour que le peuple martiniquais s’approprie sa propre histoire, faisant découvrir notamment les mouvements antiesclavagistes au XIXe siècle, avec en 1962 son étude publiée aux presses du journal communiste Justice, sur « La révolution anti-esclavagiste de mai 1848 à la Martinique » – d’où le surnom de « père du 22 mé » qui lui resta.

Ces trente ans passés à la tête du parti martiniquais ne se résument pas facilement. En 1967, le PCM enclencha une nouvelle phase dans la diffusion de sa conception de l’autonomie qui se paracheva par la Convention du Morne-Rouge, en août 1971, réunissant une quinzaine d’organisations de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Réunion et de la Martinique. Durant cette décennie, le PCM connut un recul important d’influence illustré par des échecs aux différentes élections législatives, cantonales et municipales : si Armand Nicolas fut élu conseiller municipal en 1971 à Saint-Esprit, les élections furent annulées. Il convient aussi de noter l’opposition de groupes de jeunes, qui avaient fait leurs études en France métropolitaine, pour certains influencés par le maoïsme et qualifiés de gauchistes par les dirigeants du PCM, qui s’accommodaient mal du schéma de l’autonomie défini par le parti et non de l’indépendance, et du refus de la lutte armée.

La mise en place de la régionalisation en 1983 répondit en partie aux revendications pressantes de réforme institutionnelle partagées par le PCM. Césaire fut élu de justesse président du Conseil régional par les 21 élus de gauche (face aux 20 de la droite), mais le PCM ne comptait que 4 élus (contre 12 au PPM et 5 au FSM). Aux élections de 1986, Césaire fut réélu par une coalition « Ensemble » mais le PCM n’y avait plus que 3 élus. En 1990, à la suite de l’annulation tardive des élections de 1986, les 14 élus « Ensemble » permirent la réélection à la présidence de Camille Darsières (PPM). Durant toute cette période, Armand Nicolas siégea donc au Conseil régional bénéficiant d’une vice-présidence. Le PCM, en perte de vitesse, devait non seulement combattre ses adversaires de droite mais aussi conserver sa place dans la gauche, et affronter la montée en puissance des divers indépendantistes. C’est dans ce contexte qu’eurent lieu en 1983-1984 des exclusions du PCM, dont celle des époux Emmanuel et Geneviève Ménil, membres du CC, pour « déviationnisme gauchiste et bourgeois ».

Ayant passé le témoin de secrétaire du PCM à la fin de l’année 1990 à Georges Erichot, Armand Nicolas se consacra, entre 1996 et 1998, à la publication de son Histoire de La Martinique aux éditions l’Harmattan.

En juillet 2009, interviewé dans l’Humanité, il analysait la grève générale du début de l’année en Guadeloupe et en Martinique comme un mouvement d’une ampleur exceptionnelle dont les syndicats avaient certes pris l’initiative mais qui associait de larges couches sociales. Sa plate-forme revendicative recensait l’essentiel des problèmes martiniquais, économiques, sociaux ou culturels, ce qui était un phénomène nouveau. Il dénonçait certains « békés » qui estimaient que ce n’était qu’un mouvement social en apparence, mais qu’il aurait été animé par des gens qui voulaient « couper le cou des Blancs ». En réalité, « le Martiniquais veut se réapproprier son passé, sa culture, son monde, sa conscience, sa personnalité. Dans sa lutte pour le progrès, le peuple a conscience d’avoir toujours en face de lui une aristocratie blanche et très souvent « békée ». Et cette aristocratie est exploiteuse, profiteuse. » D’où la dénonciation de « la pwofitasyon ». L’adversaire à bousculer, concluait-il, était donc le capitalisme, « pour l’essentiel plutôt blanc en Martinique, même s’il ne faut pas oublier les autres ». Il ne voyait dans les États généraux de l’Outremer du président Nicolas Sarkozy qu’une « manœuvre ». « Tant que le pouvoir colonial restera en place tel qu’il est, une classe capitaliste telle qu’elle est, rien ne changera. Tant que le pouvoir restera dans les mains des néocolonialistes et de l’aristocratie locale, la Martinique restera comme avant. »

En 2011, au congrès de MODEMAS écologie, Armand Nicolas appelait encore toutes les forces anticoloniales au rassemblement, afin que le peuple martiniquais pense et dirige ses affaires lui-même. Cependant en 2019, il dénonça les outrages faits à la statue de Victor Schoelcher : « le mettre sur le même rang que les oppresseurs de notre peuple, ce n’est pas juste, ce n’est pas la vérité historique. La lutte de nos ancêtres a été appuyée par d’autres forces. Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse en disant que nous étions seuls. L’insulte faite à Schœlcher est donc inadmissible ! »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147165, notice NICOLAS Armand par Alain Dalançon, version mise en ligne le 10 juin 2013, dernière modification le 31 mai 2021.

Par Alain Dalançon

Armand Nicolas
Armand Nicolas

ŒUVRE : Histoire de la Martinique, 3 vol., L’Harmattan : tome 1, Des Arawaks à 1848, (1996) ; tome 2, 1848-1939, (1996) ; tome 3, 1939-197, (1998).

SOURCES : Rolande Bosphore-Pérou, Militants et militantisme communistes à la Martinique (1920-1971), identification, formes et implications, thèse, Université des Antilles, 2014. — Revue Antillaise ; l’Humanité, 31 mars 1992, 4 février 1993, 11 juin 1999, 29 juillet 2009 (entretien par Fernand Nouvet) ; Justice journal du PCM. — Site http://martiniqueannu.com/martiniquais-celebre/armand-nicolas. — Laurent de Boissieu., données sur les élections en Martinique, France-politique. — Notes de Jacques Girault.

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