MENSION Jean-Michel [Pseudonyme : Alexis Violet]

Par Jean-Paul Salles

Né le 24 septembre 1934 à Paris, mort le 6 mai 2006 à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) ; journaliste ; militant du Parti communiste puis de la Ligue communiste (LC-LCR).

Jeune révolté, Jean-Michel Mension participa à l’Internationale lettriste de Guy Debord, puis milita contre la guerre d’Algérie à partir de 1960. Il adhéra au PCF en 1962, dont il fut exclu en 1969, puis à la LC/LCR dont il resta militant jusqu’à sa mort, tout en ne se revendiquant plus trotskyste. Cinq ans de guerre, père et mère résistants communistes clandestins, une question lancinante le hanta : « après la guerre, serai-je ou non orphelin ? ». Dans un après-guerre fait de normativité communiste, confronté à une école disciplinaire, il entra très jeune en révolte. Elle l’habita jusqu’au bout, au travers de tous ses combats politiques.

Né en 1934 à Paris, Jean-Michel Mension était le fils de militants communistes de Belleville. Son père, Robert Mension, peintre en bâtiment, était dirigeant de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Il devint permanent communiste. Dans la clandestinité dès 1940, Robert fut le seul survivant des cinq dirigeants des JC de la zone Nord durant l’Occupation. Après la guerre, très vite oppositionnel, il rejoignit le groupe Unir, et pendant la guerre d’Algérie, à Nice il anima la lutte contre le départ des rappelés. La mère de Jean-Michel Mension, Rose Fuschmann, militante communiste aussi dès sa jeunesse, était la fille d’Anna et de Moïshe, venus d’Ukraine après les pogroms de 1905. Anna éleva ses sept enfants dans un deux pièces-cuisine, ses trois filles aînées furent déportées par les Allemands en 1942, aucune ne revint. Au total, dix-neuf personnes de la famille périrent dans les camps.

Pendant ses études secondaires au lycée Chaptal puis au lycée Voltaire, il ne suivit vraiment les cours que d’un seul professeur, Jean-Louis Bory, professeur de lettres et écrivain, grâce à qui il découvrit Sartre, Genet, Queneau... Découverte aussi du cinéma et du jazz au Quartier latin et à Saint-Germain-des-Prés. Étincelle de sa rencontre avec Rimbaud : « Moi, j’avais été plus Rimbaud que les autres. Plus encore que sa poésie, j’aimais chez lui ses conseils pratiques », écrit-il, comme « arriver à l’inconnu par le détournement de tous les sens ». N’allant pas au terme de ses études secondaires, lors de l’été 1951, il prit la route pour le Sud, la Côte d’Azur et l’Italie, en auto-stop. De retour à Paris après cinq mois d’errance, il repartit pour Bruxelles. Arrêté, encore mineur il fut incarcéré en maison de correction pendant 40 jours pour vagabondage. De nouveau à Saint-Germain, il poursuivit son errance, et « toujours les bars, le hasch, l’ivresse sans mesure » (Aris Papatheodorou). Témoignant de sa lucidité, cet aphorisme qu’il aimait : « de toute façon, on n’en sortira pas vivant ».

Il rencontra Guy Debord en 1952 à Paris. Il s’enorgueillissait plus tard d’avoir été le premier adhérent de l’Internationale lettriste et le premier exclu du Situationnisme, en 1954 : « Chez Moineau, rue du Four, et chez Marcel, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, on buvait et on discutait pas mal d’art et de politique », écrit-il dans ses Mémoires. Après son exclusion, il créa avec François Dufrêne un journal parlé, Le Petit Stupéfiant, déclamé sur un banc public, place Saint-Sulpice. À peine âgé de vingt ans, à la fin de l’année 1953, il se maria avec Éliane Papaï. Ils eurent un fils, Jean-François, né le 9 novembre 1956. Entre-temps, il fut appelé pour faire son service militaire. Après deux mois de classes à Montlhéry dans un régiment du Train, le voici en Algérie pour 27 mois. Affecté à Batna, il ne tira pas un coup de feu : « L’armée ne m’aura appris, écrit-il, qu’à tirer aux boules. »

Au retour d’Algérie, Éliane le quitta pour le poète Jean-Louis Brau. Il vécut quelques années avec Michèle, fille du poète Iliazd. Avec elle, il ramassa des cailloux colorés dans la Durance, avec lesquels elle fabriquait des bijoux qu’ils vendaient tous les deux. À partir de 1960, il entra au Comité pour la paix en Algérie du VIe arrondissement de Paris et milita pour l’indépendance de l’Algérie. Une page se tournait. C’est lui, avec deux amis, qui peignit l’inscription « Ici on noie les Algériens », sur les quais de Seine, face au Palais de Justice, au lendemain des massacres du 17 octobre 1961. Il fut tour à tour laveur de carreaux, nettoyeur de parquets, peintre en bâtiment, représentant en posters. Curieux des mouvements de création artistique, il eut pour amis entre autres Gil Wolman, François Dufrêne, Raymond Hains. En 1962, il adhéra au PCF, lucide sur ce qu’était le parti, mais persuadé que c’était là que se trouvaient les militants révolutionnaires potentiels. Il y rencontra Jacotte, militante communiste avec laquelle il vécut plusieurs années. Il y rencontra aussi les militants trotskystes du PCI minoritaire, Alain Krivine et Catherine Samary notamment. Il fit de « l’entrisme » avec eux. Il fut un des rédacteurs de la brochure Où va le parti ? diffusée par ces militants peu après Mai 68. Il fut pendant un temps à la fois membre de la LC et du PCF, dont il fut finalement exclu à la fin de 1969.

À la LC/LCR, il militait sous le pseudonyme d’Alexis Violet, souvent vêtu de violet, « la couleur de la folie », disait-il. Son fief était le XVe arrondissement de Paris, une section de la LCR constituée de beaucoup de cellules d’entreprises (Caisse d’allocations familiales, Chèques Postaux, Institut Pasteur, Télécoms, CGCT). Très actif au sein du Front de solidarité Indochine, il s’investit dans les Comités Chili après le coup d’État du 11 septembre 1973, c’est là qu’il fit la connaissance de Marie-Madeleine, avec laquelle il vécut jusqu’à sa mort. Ils eurent un fils, Jérémie, né le 14 novembre 1977. Un moment membre de la direction parisienne de la Ligue, avec Jacques Kergoat, il s’impliqua dans l’organisation de la Fête Rouge, les 18-19 octobre 1975 dans la grande Halle la Villette, préalable au lancement de Rouge quotidien. Dans ce journal, il fut l’un des animateurs de la rubrique Culture, soucieux de montrer les liens entre avant-gardes politique et artistique. Lors des Universités d’été de la LCR, il animait les débats sur la culture. Il aimait le jazz, le cinéma, la chanson, dévorait livres et journaux, mais aimait aussi le sport et le vin, l’amitié. Francis Marmande fut séduit par « ce personnage solide, grande gueule, physique de cinéma ».

Longtemps permanent technique auprès du bureau politique de la LCR, dans les années 1980, il créa, avec d’autres, la tendance Révolution. Il avait la volonté, expliquait-il, « tout en maintenant l’exigence révolutionnaire, d’être plus en phase avec les mouvements sociaux ». Il participa aux actions de Droit au logement (DAL) et de Droits devant ! (DD !). Il fut ensuite membre de la tendance Avanti ! Avec Maurice Rajsfus, il créa l’Observatoire des libertés publiques, qui traquait et dénonçait les bavures ou exactions des forces de l’ordre, dans un bulletin Que fait la Police ? Il participa à de nombreuses rencontres publiques, dont deux à Lyon, contre les violences policières, organisées par l’association Témoins, le 21 octobre 2004 et le 22 octobre 2005. Ses prises de parole furent vivement applaudies.

Toujours à la LCR, il plaida, dans un texte interne, « pour qu’on torde le cou à la prétendue théorie léniniste de l’organisation qui a fait faillite après la prise du pouvoir » : « J’ai mis très longtemps à comprendre que l’URSS était un État où, au moins depuis 1918, on assassinait des ouvriers et des paysans pauvres, ainsi que des membres d’organisations ouvrières qui, pour bon nombre, soutenaient la révolution. » Et il conclut : « Je suis membre de la IVe Internationale depuis 34 ans, tout en n’étant plus trotskyste » (« À la recherche du temps perdu. Quelques mots à propos du texte Rôles et tâches de la Quatrième Internationale », in Texte préparatoire au congrès de la Quatrième Internationale, début 2003). Dans les années 2000, il fut attentif aux luttes des banlieues, se rapprocha du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) et signa l’appel des Indigènes de la République en 2005, un mouvement qui lui rendit hommage au moment de son décès. Il mourut le 6 mai 2006, à Clichy-la-Garenne dans les Hauts-de-Seine, où il fut enterré. Dans leur nécrologie, ses camarades de Rouge notaient « son extraordinaire capacité à défricher les terrains vagues de l’histoire et les nouvelles luttes » et son engagement « auprès de tous ceux qui ont la haine des prisons, des flics, des psychiatres ou des bureaucrates ».

Son fils Jean-François Mension, né le 9 novembre 1956 dans la région parisienne, mourut le 28 septembre 2018 à Digne (Alpes-de-Haute-Provence).
Militant de la LCR durant ses années de scolarité au Lycée Voltaire (Paris, XIe arr.), il se mobilisa notamment en défense des Comités de Soldats. Devenu salarié à la Caisse primaire d’assurance maladie, il milita à la CGT. Installé dans la ville de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), impliqué dans le mouvement écologiste, il fut élu conseiller municipal sur la liste d’Europe Écologie -Les Verts (EELV) de 1995 à 2001.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147183, notice MENSION Jean-Michel [Pseudonyme : Alexis Violet] par Jean-Paul Salles , version mise en ligne le 11 juin 2013, dernière modification le 11 octobre 2018.

Par Jean-Paul Salles

ŒUVRE : La Tribu, Paris, édition Allia, 1998, entretiens avec Gérard Berréby et Francesco Milo — Le Temps gage, Paris, éditions Noésis, janvier 2001, ses Mémoires. — Nombreux articles dans Rouge, rubrique Culture. — Textes parus dans les Bulletins intérieurs de la LCR et de la IVe Internationale.

SOURCES :
Livres
Jean-Christophe Brochier, Hervé Delouche , Les nouveaux sans-culottes, Paris, Grasset, 2000, voir pages 171-175, l’autoportrait de J.-M. Mension. — Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005.
Articles.
- Le portrait de son père : « Robert Mension n’est plus », Rouge n° 1232, 13-19 novembre 1986. — Francis Marmande, « À gauche de l’extrême gauche », compte rendu de Le Temps gage, in Le Monde, 23 mars 2001.— Francis Marmande, nécrologie de Jean-Michel Mension, Le Monde, 10 mai 2006. — Laura Laufer, Léonce Aguirre, « Les Nôtres. Alexis Violet », Rouge n°2159, 18 mai 2006. — Salles Jean-Paul, compte rendu de Le Temps gage, in Dissidences 1ère série, n°8, mai 2001. — « J’avais un impératif besoin de liberté », note de lecture à propos de La Tribu, par Aris Papatheodorou, in multitudes.samizdat.net — Alexis Violet, par Raymond Debord, in le-militant.org/carnet. — Alexis Violet, un rebelle de toujours, sur Rebellyon.info. — Jean-Philippe Divès, « Alexis Violet », Avanti !, bulletin n° 34, mai 2006. — Hommage à Alexis Violet sur le site les Indigènes de la République, 8 mai 2006. — Jean-François Mension, notice nécrologique, L’Anticapitaliste n°446, 11 octobre 2018, p.11.
(Avec l’aide précieuse de Marie-Madeleine Mension et des fils de Jean-Michel, Jean-François et Jérémie).

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