PERROT Albert

Par Jacques Defortescu, Nathalie Viet-Depaule

Né le 5 janvier 1927 à Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), mort le 9 novembre 2016 à Vauvert (Gard) ; fraiseur ; séminariste de la Mission de France ; secrétaire du syndicat CGT des Forges et Chantiers de Méditerranée, secrétaire de l’UD de Seine-Maritime ; président de la Maison de la culture du Havre, président de Tourisme et Travail.

Albert Perrot en 1969
cliché Jacques Defortescu

Quatrième enfant d’une famille ouvrière et paysanne profondément chrétienne, Albert Perrot vécut son enfance dans la pauvreté : son père, maçon, mourut très jeune et sa mère tenait une petite ferme d’un hectare. Souhaitant devenir prêtre, il entra au petit séminaire Sainte-Croix à Châteaugiron, puis au grand séminaire à Rennes. Mal à l’aise dans ce carcan traditionnel et sachant qu’il était possible d’envisager le sacerdoce dans une perspective missionnaire, il demanda à poursuivre ses études au séminaire de la Mission de France. Il s’était rendu à Lisieux pour quelques jours et y avait trouvé ce qu’il recherchait : « À Lisieux j’ai senti cette inquiétude du monde païen, j’ai senti que chacun essayait de porter ce monde, de s’en faire solidaire, pour y mettre, y planter l’Église. […] Je puis maintenant vous dire très simplement que cela correspond exactement à ce que je cherchais. Ma vocation me semble plus claire encore, et plus sûre. Je ne puis que renouveler mon désir d’entrer dans votre mission et de prendre part au grand travail de la mission. Car je crois que c’est là que le Seigneur m’attend, prêtre pauvre au service des plus pauvres. »

Après une expérience de travail durant l’été 1952 dans une entreprise de charbon à Paris, il rejoignit en octobre les séminaristes de la Mission de France qui venait de déménager à Limoges (Haute-Vienne). Intégré en quatrième année, il fut envoyé le 19 janvier 1953, après trois mois de cours, à La Rochelle (Charente-Maritime) pour faire un stage de travail. Il trouva de l’embauche d’abord dans une entreprise de construction métallique, puis comme cantonnier. Lorsque la hiérarchie catholique commença à remettre en cause le ministère des prêtres-ouvriers, à interdire les stages ouvriers, Albert Perrot comprit qu’il lui serait impossible d’être prêtre-ouvrier. Il fit alors le choix, le 12 juin 1953, du laïcat afin de rester dans la classe ouvrière.

Après les grèves de l’été 1953, il partit pour Le Havre où il savait retrouver ses amis séminaristes de la Mission de France, Jean Lambert, Michel Avril, Joseph Melot (tous trois allaient faire aussi le choix du laïcat) et Claude Huret ainsi qu’une équipe de prêtres-ouvriers Jean Cottin, Joseph Lafontaine et Joseph Aulnette (qui n’était alors que diacre et qui décidera ne pas être ordonné prêtre). Habitant le quartier des Neiges, il milita, dès son arrivée, au Mouvement de la Paix y prenant une part active en s’opposant à la CED (Communauté européenne de défense) contre le réarmement de l’Allemagne. Il trouva du travail chez Robert, une entreprise du bâtiment, puis fit une formation de fraiseur au CFPA de la métallurgie qui lui donna la possibilité d’entrer aux Forges et Chantiers de la Méditerrannée. Embauché comme OS, il travailla au rendement au rythme des 3/8 puis gravit les échelons pour terminer OP3. Toute sa carrière professionnelle se déroula dans cette usine.

Albert Perrot, qui avait déjà adhéré à la CGT lors d’un de ses stages de travail, accepta rapidement des responsabilités syndicales. Il fut élu délégué du personnel en 1954 puis prit la tête du syndicat. Il allait être secrétaire jusqu’en 1982, date à laquelle il partira à la retraite dans le cadre des contrats de solidarité. En 1955, il fut élu membre du comité d’entreprise. Il dirigea et anima la grande lutte de 1965-1966 pour la sauvegarde des Forges et Chantiers qui marqua la population havraise. En 1966, à la suite du livre blanc de la construction navale, les Forges et Chantiers étant menacées de fermeture, il s’engagea dans une longue lutte avec la création d’un comité de défense regroupant les élus politiques, des commerçants, toutes les organisations syndicales et le soutien de la mairie communiste. À l’issue du conflit, l’usine de Mazeline fut reprise par Dresser-Dujardin et le Chantier de Graville fut racheté par les Alteliers de construction du Havre, il y eut tout de même 160 licenciements et la fonderie fut fermée. L’usine devint ensuite Dresser-France, puis Dresser-Rand. Elle fonctionne encore aujourd’hui [2013] et recrute de nombreux ouvriers professionnels souvent très qualifiés.

En 1982, Albert Perrot joua un rôle prépondérant dans un autre conflit, celui du gazoduc sibérien lorsqu’au mois de juin, Ronald Reagan, président des USA décida d’interdire à tous les utilisateurs de technologie américaine à l’étranger la livraison à l’URSS des équipements en gazoduc. Ce fut le coup de massue. La lutte contre l’embargo américain dura jusqu’en novembre 1982 ou les USA cèdèrent aux exigences du gouvernement français de lever l’embargo.

Sur le plan local, Albert Perrot fut membre du syndicat des Métaux du Havre avec Louis Eudier, Jean-Pierre Marais, Bernard Isaac et Raymond Lecacheur. Il eut longtemps la charge de la formation syndicale. Membre de la commission administrative de l’Union départementale, il entra au bureau en 1964 et fut aussi chargé de la formation syndicale. Il fut élu au secrétariat de l’UD-CGT de Seine-Maritime lors de son XXVIe congrès et le resta juqu’au XXXIIIe. Il fut à ce titre responsable de la CREO (Comité régional d’éducation ouvrière) pour les cinq départements normands. Il créa à cette occasion, tantôt avec Tourisme et Travail, soit en collaboration avec le syndicat de la Métallurgie du Havre ou l’Union locale CGT du Havre une dizaine de stages de militants culturels qui attirèrent des centaines de militants qui allaient devenir sur leur lieu de travail, des acteurs du développement culturel.

Parallèlement, il joua un rôle important à la Maison de la culture du Havre et dans le tourisme social. Devenu le 20 septembre 1964 membre de son Assemblée générale, il entra le 2 juin 1966, au conseil d’administration comme membre suppléant, puis comme membre titulaire le 2 avril 1968. Il était également depuis 1965 président de Tourisme et travail du Havre, contribuant au développement de la coordination des comités d’entreprise qui permirent la création de la Maison familiale de Clécy (Orne) et le parc de loisirs de Valmont (Seine-Maritime) dont Jean-Marie Huret était responsable. À la Maison de la culture, il tint les fonctions successives de trésorier et de vice-président menant avec Bernard Mounier, le directeur, une véritable politique culturelle décentralisée grâce à l’action de la commission de coordination culturelle de Tourisme et Travail. Passionné par le photographie et le cinéma, il occupait ses loisirs à registrés des petits films et réalisa, notamment, au moment de Mai 68, un témoignage filmé sur le déroulé des événements au Havre. Élu président de la Maison de la culture du Havre le 5 octobre 1983, réélu en juin 1984, Albert Perrot était alors le seul ouvrier en France avoir occupé un poste de président d’une Maison de la culture. Il accueillit en mai 1985 les premières rencontres nationales « Culture et monde du travail » qui eurent lieu au Havre, sous l’égide du ministère de la Culture. Il démissionna de ses fonctions de président, le 1er juin 1985, à la suite de désaccords profonds sur le choix des nouveaux directeurs et la nouvelle orientation de la MCH.

Le 20 mai 1983, Albert Perrot fut décoré de l’ordre des Arts et des Lettres par Jack Lang pour l’action culturelle qu’il avait menée et, en 1986, il reçut la grand médaille d’or de la ville du Havre que le maire, André Duroméa, lui remit pour avoir contribué à développer le tourisme social. En 1996, il créa et initia avec d’autres militants l’Institut d’histoire sociale de Seine-Maritime, dont il fut le vice-président jusqu’en mai 2013.

Albert Perrot s’était marié en décembre 1954 avec Marie-Françoise Poitou, dont il eut trois enfants, deux filles et un garçon.

Décédé le 9 novembre 2016 à Vauvert dans le Gard, où il résidait depuis peu, Albert Perrot fut inhumé à Faye aux loges le 16 novembre, aux côtés de son épouse décédé en mai 2016. Le 18 novembre, 200 personnes, venu des quatre coins de France, lui rendirent hommage à la salle du Comité d’Entreprise des ateliers MAZELINE de l’usine où il passa toute sa carrière d’ouvrier et de militant syndical. Tour à tour, Anne, sa fille, Luc Bourlé pour le syndicat CGT Dresser France, Jacky Maussion pour l’IHS Cgt 76, Claude Petit pour Tourisme Loisirs Culture, Ginette Dislaire pour la Maison de la Culture du Havre et Daniel Paul, Député honoraire du Havre prirent la parole pour saluer sa mémoire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147292, notice PERROT Albert par Jacques Defortescu, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 17 juin 2013, dernière modification le 27 décembre 2018.

Par Jacques Defortescu, Nathalie Viet-Depaule

Albert Perrot en 1969
cliché Jacques Defortescu

ŒUVRE : Laisse-moi te dire Mazeline, Édité par le CE Dresser, 1988. — Usine, dis-moi ton nom, édité pour les 20 ans du CE ATO, 1991. — Tempête et colère aux ACH, Éditions de la Vie Ouvrière, 1992. — La CGT en Seine-Maritime, Éditions de la Vie Ouvrière, 1993.

SOURCES : Arch. de la ville du Havre : http://www.archivesenligne.fr/component/zoo/item/perrot-albert. — Haute-Normandie pages d’Histoire sociale. Témoignages de militants syndicaux, édité par l’IHS-Cgt 76 et le Comité régional Cgt Normandie-octobre 2009. — Claude Goulois, Enquête « Culture et monde du travail, 1999, http://www.comprendre-agir.org/images/fichier-dyn/doc/goulois.pdf. — Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Karthala, 2007. — Documents et entretiens divers avec Albert Perrot.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément