PARENT André, Félix, Emmanuel, « Claude », pseudonyme de résistance [Pyrénées-Orientales, Conflent et Cerdagne]

Par André Balent

Né le 30 novembre 1908 à Villefranche-de-Conflent (Pyrénées-Orientales), mort à la Cabanasse (Pyrénées-Orientales) le 2 décembre 2001 ; marin ; douanier ; marchand de fruits et légumes, exploitant forestier ; communiste, résistant ; l’un des passeurs bénévoles les plus intrépides de la frontière des Pyrénées-Orientales pendant la Seconde Guerre mondiale ; agent de plusieurs réseaux.

André Parent dit Claude
André Parent dit Claude
cliché recadré issu du livre de Llorenç Torrent, Relats de frontera ..., 1998, p. 150.

André Parent était le fils de Jacques Parent, 46 ans, alors cultivateur à Villefranche-de-Conflent et de Marie Demonte sans profession, 37 ans. Les propos d’André Parent tels qu’on peut les lire dans le récit, approuvé par André Parent, qu’en a fait en catalan Llorenç Torrent (op. cit. dans les Sources : Cercant la llibertat ...) sont parfois mis à mal par certaines sources, d’état civil en premier lieu. Il recoupe cependant, dans ses grandes lignes, beaucoup de faits connus par d’autres sources écrites ou orales. Mais la relation de faits qui ne sont évoqués que dans cet ouvrage doit être interprétée avec prudence.

Sa mère, fille d’un agriculteur aisé de montagne, était originaire du hameau de Moncles (ancienne commune de Talau, aujourd’hui Ayguatebia-Talau) fut très tôt orpheline. Elle se serait mariée avec une dispense à l’âge de quinze ans apportant à son mari, alors exploitant mineur une dot considérable qu’il dilapida partiellement. L’état civil de la commune de Talau révèle que l’acte de naissance de Rose, Marie, Bonaventure Demonte ne fut régularisé que le 14 mars 1905 par le tribunal de première instance de Prades. Celle-ci qualifiée d’ « indigente », fille de Baptiste Demonte, agriculteur et de Bonaventure Balagué était née à Talau le 5 janvier 1870. Cette régularisation était rendue nécessaire par une intention de mariage entre Marie Demonte et Joseph Thorent, cultivateur veuf d’Escaro (Pyrénées-Orientales), commune minière du Conflent : deux publications de mariage ont été inscrites sur le registre d’état civil d’Escaro les 12 et 19 février 1908. Mais on n’y trouve aucun acte faisant état de ce mariage.

La mère d’André Parent eut un grand nombre d’enfants dont certains n’eurent pas pour père Jacques Parent qui quitta le domicile familial en 1907, longtemps avant la naissance d’André. Il ne connut pas son père. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que Jacques Parent fut son père. Ce fut vraisemblablement un Breton de passage, ancien cap-hornier. Parent raconta plus tard à Llorenç Torrent que sa mère abrita successivement chez elle plusieurs hommes. Parmi ses frères plus âgés, deux périrent pendant la Première Guerre mondiale et deux autres furent blessés. La vie d’André Parent et de sa nombreuse fratrie fut misérable. Sa mère qui s’était installée à Prades (Pyrénées-Orientales) dans une sordide masure fit pendant la Première Guerre mondiale de la contrebande avec l’Espagne. Ayant des dettes, elle dut céder ce qui lui restait de l’héritage paternel. Elle allait depuis Prades, à pied par la montagne, jusqu’à Camprodon, à près de 80 km, où elle achetait des allumettes qu’elle revendait à son retour à Prades.

André Parent échappa à la scolarité obligatoire et mena, autour de Prades, une vie errante de rapines. Sa mère le « loua » dans un mas d’une commune de la plaine roussillonnaise (Millas, d’après ce que l’on déduit du récit de Ll. Torrent). Il y resta trois ans jusqu’en 1925. De retour à Prades, en novembre 1925, il s’embaucha dans une entreprise de travaux forestiers qui, en particulier, débitait du bois pour les futailles.

Le 21 janvier 1921, il devança son appel et contracta à la mairie de Perpignan un engagement dans la marine au 5e dépôt de la flotte à Toulon (Var). Arrivé au corps le 22 janvier 1926, il devint matelot de 2e classe fusilier le 18 février 1926, matelot de 1er classe fusilier le 19 septembre 1926 et quartier maître fusilier le 1er janvier 1927. Les souvenirs de sa carrière dans la marine sont relatés en détail dans le livre de Llorenç Torrent sont en accord avec la fiche du registre matricule, en particulier pour les avancements de grade. Toutefois, celle-ci semble comporter quelques lacunes. La rédaction originelle de ce document a parfois été recouverte par une nouvelle version collée sur la précédente et il est impossible d’y avoir accès. Ces lacunes s’expliquent peut-être par les deux conseils de guerre que dut affronter Parent et dont il est fait mention dans le livre de Ll. Torrent. Finalement ils ne l’affectèrent qu’à la marge : ils auraient été provoqués par son refus de compromettre, à la demande d’un officier, des matelots communistes afin de les faire condamner. À Saïgon, où on l’avait amené pour l’emprisonner un autre officier de marine fit en sorte qu’il soit relaxé. Jusqu’à cet épisode, Parent avait adhéré, du fait de son expérience de la vie, « sans le savoir », à l’idéal communiste. Après celui-ci, il était « mûr », selon ses propres paroles, pour y adhérer. « Plus tard, je lus Karl Marx (...) Les dix-sept jours passés à la prison [de Saïgon], le fait d’avoir été si près des travaux forcés et les derniers jours passés (...) au 5e dépôt de la Marine, m’ont transformé jusqu’à faire de moi un communiste » (Torrent, Cercant la Llibertat..., p. 70, traduit du catalan). D’après le récit qu’il a livré à Llorenç Torrent, Parent, après son incorporation, suivit les cours de l’école des fusiliers marins de Lorient (Morbihan). C’est là qu’André Parent, jusqu’alors analphabète et presque exclusivement catalanophone commença à apprendre à lire et à parler correctement français. On y reconnut ses exceptionnelles qualités physiques : toujours d’après le récit publié en catalan par Llorenç Torrent, il aurait été admis pour six mois au bataillon de Joinville. Dans ce récit il affirme avoir embarqué sur le « Waldeck-Rousseau » en février 1928. Le registre matricule mentionne pour sa part, la date du 15 mai 1929. Mais, ce document en partie reconstruit peut-être pour effacer la mention des conseils de guerre, ne dit pas ce qu’il a fait entre janvier 1927 et mai 1929. Son embarquement sur une grande unité destinée à la flotte d’Extrême-Orient, le croiseur cuirassé "Waldeck-Rousseau ", combla ses désirs. Il fit de nombreuses escales en Chine, Indochine française, Corée et Japon. À Shanghai et à Canton, il perçut les rumeurs de la guerre civile chinoise. Mais le contact avec le Japon l’impressionna beaucoup. Sur ce navire, il termina son apprentissage de la lecture et apprit à écrire. De retour au 5e dépôt des équipages de la flotte à Toulon le 26 septembre 1930, il fut renvoyé dans ses foyers le 21 janvier 1931.

De retour à Perpignan, il se maria avec une fille de viticulteur (Marguerite) en 1932. Le couple eut trois enfants, deux fils et une fille. Son fils aîné était prénommé Claude, prénom qui devint son pseudonyme de résistance lorsqu’il travailla pour les services secrets. Dès 1931, il avait demandé un emploi de fonctionnaire de l’État, comme l’autorisait son service volontaire dans la Marine. En septembre 1934, on lui proposa un poste de gardien de prison à Autun (Saône-et-Loire) qu’il refusa. D’autres demandes ne prospérèrent pas. Parent pensait que cela était dû à son engagement communiste.

En attendant, il était occupé par intermittence dans l’agriculture. Pendant l’été et l’automne 1936, il aida à convoyer des volontaires en Espagne républicaine. Fin octobre ou début novembre, il eut l’occasion d’accompagner un camion du Secours rouge de l’Hérault à destination d’une organisation « amie » du camp républicain à la Seu d’Urgell. Il devait, depuis Bourg-Madame (Pyrénées-Orientales), traverser la Cerdagne espagnole dominée alors par les « hommes d’action » de la FAI dirigés depuis Puigcerdà par Antonio Martín qui contrôlaient la frontière à leur bénéfice exclusif. Si l’on suit le récit qu’il fit à Llorenç Torrent, Parent eut au retour, à Bellver de Cerdanya, une rude altercation avec Martín qui l’accusait de « trahison » et le menaça avec son arme.

Peu après, le 16 novembre 1936, il entra dans l’Administration des douanes à Monthermé (Ardennes) poste dépendant de la direction des douanes de Charleville. Il pensa que cette nomination était quelque part une conséquence de l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Sa femme et ses enfants l’y rejoignirent quelque temps après. Le 24 novembre 1936, il était détaché à Landrichamps (Ardennes) près de Givet. Il fut domicilié dans ce petit village limitrophe de la Belgique à partir de janvier 1938. Dans les Ardennes, il participa à l’aide à la République espagnole. Contemplant le passage de trains de minerai français à destination de l’Allemagne, il participa, selon son témoignage, à des actions de sabotage avec quelques communistes ardennais dont certains douaniers.

À la fin de 1938, Parent obtint une mutation pour Bourg-Madame à la frontière, près de Puigcerdà. Il y arriva peu de temps avant la Retirada. Toutefois, la liste de ses résidences successives semble avoir été effacée du registre matricule et nous avons quelques incertitudes sur la chronologie de ses mutations successives.

À la fin janvier et au début février 1939, le flot des réfugiés civils et militaires, notamment la 26e division de l’Armée populaire, l’ex colonne Durruti, déferla sur la Cerdagne française. Parent se démena pour soulager le plus possible de réfugiés et accueillit des nourrissons dans son appartement de fonction. Toujours selon les propos qu’il tint à Llorenç Torrent, il affronta sa hiérarchie et Thomas Casals, pharmacien et maire très pro-franquiste de Bourg-Madame hostile selon ses propres termes à « la canaille communiste ». Mais finalement le directeur des Douanes de Perpignan lui donna raison. Il aida le chef de la 26e division, le colonel Ricardo Sanz, militant de la FAI, à qui il évita momentanément la détention dans le camp de concentration improvisé de Bourg-Madame et lui permit de rejoindre Foix (Ariège). Passionné par les armes, il en récupéra quelques exemplaires abandonnés par l’Armée populaire qui servirent à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
En 1939, lors de la déclaration de guerre, il ne fut pas mobilisé dans les armées, étant père de trois enfants. Il conserva ses fonctions, étant incorporé à la 2e compagnie du 16e bataillon des douanes à compter du 2 septembre 1939. Il fut détaché à la Cabanasse, à une quinzaine de kilomètres de Bourg-Madame, le 25 octobre 1940, si l’on se fie au registre matricule en partie effacé.

André Parent entra très tôt en résistance. Il avait perdu le contact avec le PC dont l’implantation était faible en Cerdagne. Spontanément, il aida des candidats au passage en Espagne : Juifs étrangers proscrits, volontaires — rares en 1941 — pour les FFL, ou des militaires étrangers désireux de poursuivre la guerre en Allemagne. Après novembre 1942, l’ « exode » vers l’Espagne devint, selon ses propres dires « massif ». Toutefois, Parent demeurait l’un des rares douaniers communistes notoires à avoir été maintenu en fonctions. Il fut condamné, avec un collègue, pour avoir tenu des propos imprudents avec son ancien patron exploitant forestier de Prades qui se rétracta après que la cour de justice de Montpellier l’eut condamné à deux ans de prison, ce qui permit de le libérer. Il eut encore des ennuis avec la police montpelliéraine pour avoir tenu des propos imprudents à Prades en commentant le sabordage de la flotte à Toulon. Interné à Montpellier du 7 mars 1943 au 29 juin 1943, il fut à nouveau tiré d’affaire par un cousin policier peu favorable à Vichy.

Après l’occupation de la zone Sud par les Allemands, les douaniers français furent « neutralisés » par les forces d’occupation qui les remplacèrent par des douaniers militarisés allemands. Le sous-préfet de Prades, René-Yves Debia, lié à la résistance (à l’AS et au réseau Akak de l’OSS — Voir aussi Cayrol Antoine, Kapler Victor — impliqué dans les passages vers Espagne), lui fournit un sauf-conduit pour se déplacer dans la zone frontalière interdite au prétexte d’être un « aide chauffeur » de la sous-préfecture en Cerdagne et en Capcir. Dès décembre 1942, Debia lui signalait des Juifs qui résidaient dans un hôtel de Font-Romeu dans l’attente d’un hypothétique passage en Espagne. Parent les convoya jusque dans l’enclave espagnole de Llívia. Plus tard, il accompagna Debia dans une discrète tournée en Capcir, destinée à prévenir les jeunes qui allaient être requis pour le STO. C’est sans doute par l’intermédiaire de Debia que Parent intégra l’AS — en tant que « chef » local selon son témoignage — chose qui fut, en Cerdagne, parfaitement théorique car il ne figurait pas dans l’organigramme départemental de cette organisation. De fait, associé indirectement avec des agents du réseau Akak et collaborant avec eux, André Parent fut par ailleurs contacté par le réseau des « Travaux ruraux » (TR) lié initialement aux services secrets de l’Armée et dont la direction était repliée à Alger en 1943 (anciens réseaux Kléber des services secrets de l’armée d’armistice). Il était en relation étroite avec un des agents des TR, l’adjudant Raymond Botet, chef de la brigade de gendarmerie de Saillagouse et avec l’agent voyer de cette localité, Jules Boy, dont les convictions étaient très à gauche et qui travaillait pour Akak. Gaudérique Malet, l’instituteur d’Err, fournissait à Parent les faux papiers nécessaires.

Tout en convoyant volontairement vers l’Espagne des proscrits ou des fugitifs, il effectuait désormais des passages de personnes et de documentation pour le compte des TR. Il avait comme point de chute le « consulat bis », représentation officieuse des autorités françaises d’Alger, de la rue Muntaner à Barcelone. Avec un Audois, Espardeillas, il mit au point la « ligne » transfrontalière depuis Quérigut (Ariège) la haute vallée de l’Aude où il avait le contact avec le médecin communiste Jean Marrot, lui aussi agent des TR et lié à l’AS de la haute vallée de l’Aude. Elle traversait ensuite la Cerdagne (Pyrénées-Orientales) et de là se prolongeait vers Ripoll et Barcelone. Parent fréquentait aussi occasionnellement deux « lignes » secondaires (pour lui) : des abords d’Ax-les-Thermes (Ariège) à la Seu d’Urgell et Barcelone, après avoir traversé l’Andorre ; du Roussillon à Céret (Pyrénées-Orientales) à Maçanet de Cabrenys, Figueres et de là, à Barcelone (ligne où François Dabouzi* était particulièrement actif). Il avait aussi des contacts à Perpignan et à Toulouse et, dans des cas exceptionnels, il effectua à pied le trajet de Toulouse à Barcelone ou vice-versa. Rapidement, dès le début de 1943 et par l’intermédiaire de l’adjudant Botet, Parent était entré en contact avec le groupe de guérilleros constitué sous l’autorité de Josep Mas i Tió, réfugié de la Retirada et militant marginal et franc-tireur du PSUC. Les deux hommes d’action intrépides qu’étaient Mas et Parent surent s’entendre à merveille afin de conjuguer leurs efforts et de regrouper des résistants de nationalité française et espagnole, de provenances diverses, pour la plupart catalans.

Vers la fin février et le début mars 1943, avant son internement à Montpellier, Parent fut chargé par les autorités d’occupation d’accompagner le général Carl-Heinrich von Stülpnagel dans une partie de chasse en montagne dans les environs de Mont-Louis. Il raconta à Llorenç Torrent qu’il prit au préalable contact avec Raymond Gaillarde, paysan cerdan, communiste, ami de Mas et agent d’ « Akak » qui abritait dans sa ferme de Llo un radio télégraphiste canadien : Parent lui fit demander à ses correspondants ce qu’il fallait faire avec le général allemand. Il lui fut répondu qu’il ne fallait surtout pas l’abattre, chose à laquelle il avait songé, car c’était une personnalité « à protéger ». De fait C.-H. von Stüplnagel, en rupture avec le régime nazi, participa au complot manqué contre Hitler en juillet 1944.

À partir de décembre 1942, Parent supervisa ou effectua personnellement de nombreux passages de personnes très diverses : militaires, Juifs, hommes, femmes, jeunes et vieux.

André Parent accomplit, avant octobre 1943 plusieurs actions d’éclat. L’une des premières fut le passage par la haute montagne en direction du sanctuaire de Núria, à la de fin 1942 ou au début de 1943 de Jacques Soufflet (officier volontaire pour rejoindre les FFL, futur compagnon de la Libération et ministre de la Défense de mai 1974 à janvier 1975), de sa femme enceinte et d’un capitaine de corvette belge ; à ce propos Parent reprocha amèrement à Soufflet d’avoir tu, dans un livre publié en 1984, certains aspects de cette rude traversée pyrénéenne hivernale et, surtout, d’avoir prétendu qu’il lui aurait demandé 5000 Fr. pour les guider à travers la montagne. Parent qui a combattu sans répit les passeurs peu scrupuleux ou crapuleux n’a jamais exigé de ses clients le moindre centime, ce que purent attester beaucoup d’entre eux. Mais son action la plus spectaculaire fut celle qui permit de libérer le colonel Malaise, premier attaché militaire à l’ambassade de France à Madrid. Capturé par les Allemands en Vallespir alors qu’il entrait clandestinement en France en qualité d’émissaire de Giraud auprès de Pétain — fait qui révulsa Parent lorsqu’il en eut connaissance — , cet officier fut libéré en même temps que son compagnon de cellule, Jean Coumes inspecteur des RG à Prades, arrêté le 28 août 1943 ; tous deux alors étaient alors détenus à la citadelle de Perpignan, lieu difficilement pénétrable. Après les avoir fait sortir de la citadelle, Parent leur fit franchir les Pyrénées par le col de Finestrelles à 2604 m d’altitude. C’est Debia qui lui avait demandé de tenter cette libération. L’aide sollicitée de l’AS fut refusée par Dominique Cayrol qui pensait que la tentative était insensée. Finalement Parent a réussi avec l’aide d’une femme intrépide, Marie Planes.

À partir de ce moment, considéré comme proscrit, sa tête fut mise à prix. Sa famille déjà repliée à Prades se réfugia à Lauroux (Hérault) petit village du Lodévois où sa femme avait de la famille. Parent et Coumes furent capturés par les Espagnols, emprisonnés à Salt, près de Gérone du 29 septembre jusqu’au 20 octobre et mis en résidence surveillée dans l’établissement thermal d’Ontinyent (province de Valence) de cette date au 15 novembre. Finalement il fut libéré à la suite d’une intervention du « consulat bis » de Barcelone. Après un long périple ferroviaire en Espagne, André Parent arriva enfin, le 17 novembre 1943, à Casablanca (Maroc) où il fut emprisonné par les gaullistes en sa qualité de « giraudiste » présumé, puis à Alger. Là, sa bonne foi fut reconnue. Officiellement engagé volontaire au CO du Train n° 45 à Alger le 7 décembre 1943, il fut de fait versé au réseau de renseignements SS M FTR des Forces françaises combattantes en qualité d’agent P2 chargé de missions de 6e classe. Il fut personnellement recruté par le général Bertrand qui le présenta à Paul Paillole. Le général Bertrand lui laissa la liberté d’initiative. À ce moment-là, André Parent choisit comme pseudonyme « Claude », prénom de son fils aîné.

Désormais ce fut en sa qualité d’agent des services secrets que « Claude » revint en Cerdagne, généralement en sous-marin jusqu’aux abords de Barcelone où il était « récupéré » par les services du « consulat bis » des autorités d’Alger.

En Cerdagne, désormais clandestin, il maintenait des liens étroits avec les différents groupes issus d’Akak, des Travaux ruraux et du réseau "Morhange" qui en était issu (Voir Taillandier Marcel), de l’AS et des guérilleros locaux non encore affiliés à l’AGE-UNE qui, amalgamés, faisaient fonctionner de concert, sous l’autorité de Mas i Tió, une filière particulièrement efficace.

Nous ne signalerons ici que quelques unes de ses missions les plus notoires.
André Parent assura, en décembre 1943, le passage en Espagne de Monique Giraud, fille du général en décembre 1943 (Voir aussi : Viadieu Achille), puis dans la foulée, après la réussite de cette première mission, il supervisa le passage de Simone de Lattre, l’épouse du futur maréchal et assura — selon son témoignage contredit par d’autres, certains affirmant même qu’il ne fut pour rien dans ce passage — celui de son fils Bernard par la montagne. Il était allé les chercher à Paris et il les avait convoyés jusqu’en Cerdagne (à la fin de 1943 ou au début de 1944) : ces deux passages ont été plusieurs fois racontés en détail ; ils ont permis à Parent de nouer de solides liens d’amitié qui se sont prolongés longtemps après la guerre. Il fit à trois reprises en 1944, franchir les Pyrénées, dans les deux sens, à Albert Merglen (1915-2012), officier de renseignement, destiné à une brillante carrière militaire qui fit savoir (1998) à Llorenç Torrent combien il avait apprécié Parent qu’il qualifiait d’ « ami ». André Parent supervisa en janvier 1944 le bon déroulement de la mission de Camille Larribère, futur député communiste d’Oran à l’Assemblée constituante, accompagné par Paul Delrieu, un radio. En provenance d’Alger, Larribère devait prendre contact avec la direction du PC en France. Mas et ses hommes avaient assuré le franchissement de la frontière jusqu’en Cerdagne. Antoine Cayrol* guida seul Paul Delrieu jusqu’à Quérigut et non en compagnie d’André Parent comme l’a écrit par erreur Jean Larrieu (1994). Dans un livre autobiographique publié en 2009, Cayrol accusa Parent de s’être flatté d’avoir participé avec lui à cette équipée périlleuse. Maury (1980), s’appuyant sur le témoignage de Delrieu, ne fit aucune allusion à la participation de Parent à cette action. Quant à Parent, il n’en parla pas à Llorenç Torrent (1998). Cette confrontation des sources imprimées permet de clore définitivement la controverse.

Pendant une traversée pyrénéenne, Parent abattit des représentants des forces de l’ordre espagnole ce qui eut pour conséquence qu’il ne put retourner pendant longtemps librement en Espagne où le SIM (les services secrets militaires espagnols) disposaient d’un dossier au nom de Claudio el manco (« le manchot » du fait de son infirmité au bras). Mais il réussit à faire régulariser sa situation et put à nouveau aller librement dans l’Espagne franquiste. Il a raconté à Llorenç Torrent que pendant la guerre d’Algérie il incita son fils à l’insoumission lui procurant un point de chute auprès d’un secrétaire de l’évêque de Lérida qu’il connaissait.

Au mois d’août 1944, à la veille de la Libération, André Parent fut très actif en Cerdagne. Le 18 août, avec Émile Casenove et Jean Marrot, de Quérigut, il tenta de s’emparer des archives allemandes de Font-Romeu. Fabre, (milicien, dentiste à Font-Romeu et à Bourg-Madame) et deux adhérents du PPF extérieurs aux Pyrénées-Orientales s’opposèrent à eux en faisant usage de leurs armes. Au cours de l’affrontement, les collaborationnistes furent tués, mais Casenove et Parent (qui fut atteint par deux balles dans la poitrine) furent grièvement blessés. Parent fut sauvé par Pierre Mir, un jeune de Quérigut réfractaire au STO ayant intégré la filière de passages qu’il supervisait. Mir le transporta à l’hôpital de Quillan (Aude) où il fut opéré et soigné. Parent perdit l’usage d’un bras pendant sept ou huit ans. Il fut rayé des contrôles de l’Armée le 1er mars 1945. Il avait le grade de sergent.

Son infirmité qui se prolongea l’empêcha de retrouver son emploi de fonctionnaire des douanes. Par la suite, il récupéra progressivement l’usage de son bras après de longs séjours dans un hôpital de Marseille (il y retrouva le docteur Jean Marrot, de Quérigut, devenu praticien hospitalier dans cette ville), André Parent, ayant quitté définitivement les douanes, refusa un emploi de moniteur d’éducation physique à Saint-Cyr : malgré (ou à cause de ?) sa longue fréquentation de l’institution militaire, il se considérait comme étant viscéralement antimilitariste. Revenu à la Cabanasse, il y établit son domicile et y construisit de ses mains une maison. Il y vécut d’abord misérablement puis il fonda un commerce de fruits, de légumes et de poissons frais qu’il allait chercher en Roussillon. Il ouvrit un moment une boutique à Font-Romeu. Mais ayant fait de mauvaises affaires, il se reconvertit, devenant exploitant forestier et transporteur de bois. Il passa sa retraite à la Cabanasse où il mourut. Homme des montagnes, Parent était un passionné de pêche, et, tireur d’élite, était un chasseur dont on ne comptait plus les exploits cynégétiques. À sa mort, il adhérait toujours, malgré son grand âge à l’ACCA de la Cabanasse.

Il demeura un adhérent de base du PCF. Son parti ne valorisa jamais ses hauts faits de passeur car il avait « travaillé » avec la résistance non communiste et, surtout, avait eu des contacts « suspects" avec les giraudistes et les gaullistes des services secrets. Il conserva cependant l’amitié d’André Tourné et de Jacqueline Cristofol, épouse d’un Cerdan d’origine, Jean Cristofol, maire communiste de Marseille et député des Bouches-du-Rhône. Venant en villégiature en Cerdagne avec ses enfants, elle ne manquait pas de lui rendre visite. En 1995, Parent confiait à Llorenç Torrent que « étant moi-même un révolté et un révolutionnaire, je n’attends pas le lendemain. Les futurs qui comptent, si je peux, je les provoque, je ne les attends pas » (traduit du catalan). Il détestait l’ambiance qui régnait dans les associations d’anciens résistants et se contentait d’adhérer, sans s’y montrer, à l’association départementale des anciens combattants de la Résistance.

Avec François Dabouzi — de Las Illas dans le Vallespir, autre passeur émérite des Pyrénées-Orientales, communiste comme lui et travaillant aussi pour les services secrets— André Parent, homme d’action, fut l’un des passeurs bénévoles les plus audacieux et les plus efficaces de la frontière des Pyrénées-Orientales. Dans la Résistance, André Parent était devenu l’ami de François Dabouzi. Il l’avait connu à Barcelone entre deux missions. Il se lia d’amitié, également, avec Jean Neyrolles, beau-fils du plus important industriel de Saint-Laurent-de-Cerdans (Pyrénées-Orientales), dans le Vallespir, qu’il avait côtoyé aussi à Barcelone ou à Gérone. Bien qu’athée et peu ami de l’Église catholique, André Parent participa en 1968 à l’édification, avec Dabouzi, d’une chapelle privée (Nostra senyora del Perdó) à Can Demont, domaine de Neyrolles à Coustouges (Pyrénées-Orientales) à deux pas d’une frontière qu’ils avaient si souvent franchie : dans cet édifice, une plaque évoque les activités communes pendant la Résistance de François Dabouzi, André Parent et Jean Neyrolles. En 1995, Parent conservait un souvenir ému de Josep Mas i Tió, homme qui l’a beaucoup marqué. Llorenç Torrent a signalé dans son livre (Relats de frontera, 1998, p. 177) que lorsqu’on évoquait Mas i Tió, homme d’action charismatique qu’il admirait, « ses yeux deviennent humides et sa voix se brise » (traduit du catalan).

Sa vie de « passeur » pyrénéen a incité Llorenç Torrent non seulement à l’évoquer dans ses livres mais aussi à lui consacrer un ouvrage. Des films évoquent aussi son action. Dans une nouvelle en langue catalane de Jordi Pere Cerdà (Antoine Cayrol) on reconnaît dans « Andreu Clarent » le montagnard et homme d’action que l’auteur admirait mais à qui il fit des reproches peu justifiés dans son ultime autobiographie (Finestrals d’un capvespre).

André Parent fut enterré civilement à la Cabanasse le 4 décembre 2001.
Cité à l’ordre de la division pour ses hauts faits de passeur et d’agent de renseignement (23 mars 1944), il fut décoré de la médaille militaire (décret du 16 octobre 1945) et reçut la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes et la Croix de guerre 1939-1945 avec étoile d’argent.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147580, notice PARENT André, Félix, Emmanuel, « Claude », pseudonyme de résistance [Pyrénées-Orientales, Conflent et Cerdagne] par André Balent, version mise en ligne le 30 juin 2013, dernière modification le 18 juin 2020.

Par André Balent

André Parent dit Claude
André Parent dit Claude
cliché recadré issu du livre de Llorenç Torrent, Relats de frontera ..., 1998, p. 150.

SOURCES : Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, 1 R 619, f° 634, registre matricule ; 2 E 4856, état civil de Villefranche-de-Conflent. — Arch. com. La Cabanasse, état civil. — Arch. Com. Ayguatebia-Talau, état civil de l’ancienne commune de Talau. — L’Indépendant, 3 et 4 décembre 2001. Autres sources écrites et filmées : Daniel Arasa, La Guerra secreta al Pirineu, Barcelone, Llibres de l’Índex, 1994, 289 p.[p. 99, 100, 204.]. — André Balent, « Antoni Cayrol [Jordi Pere Cerdà], una aproximació biogràfica », Aïnes Noves, n°3, Estudis literaris (nord) catalans, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2010, pp. 71-81 [plus particulièrement, la note 38, pp. 78-79)] ; « Josep Mas i Tió (1897-1946) i les xarxes polítiques transfrontereres del Ripollès a la Cerdanya (1934-1946) » in Óscar Jané & Queralt Solé (éd.), Observar les fronteres, veure el món, Catarroja, Editorial Afers, 2011, pp. 271-286. — Robert Belot, Aux frontières de la liberté. Vichy – Madrid – Alger – Londres. S’évader de France sous l’occupation, préface de Serge Berstein, Paris, Fayard, 1998, 793 p. [p. 569]. — Émilienne Eychenne, Les portes de la liberté. Le franchissement clandestin de la frontière espagnole dans les Pyrénées-Orientales de 1939 à 1945, Toulouse, Privat, 1985, 285 p. [pp. 80, 109, 216]. — Ramon Gual & Jean Larrieu, Vichy, l’occupation nazie et la Résistance catalane, II a, Els alemanys fa (pas massa)… temps, Prades, Terra Nostra, 1996, pp. 198, 200, 209, 238 ; II b, De la Résistance à la Libération, Prades, Terra Nostra, 1998, pp. 473, 592, 595. — Jordi Pere Cerdà [Antoine Cayrol*], « El gall fer », nouvelle, in Col·locació de personatges en un jardí tancat, Barcelone, Columna, 1993 ; Finestrals d‘un capvespre, Perpignan, Trabucaire, 2009, 247 p. — Jean Larrieu, Vichy, l’occupation nazie et la résistance catalane, I, Chronologie des années noires, Prades, Nostra Terra, 1994, 400 p. [p. 120, 149, 165, 208, 232, 241, 343-344]. — Marie-Christine Fraysse, Dominique Tripier, Claude le douanier, film vidéo, Toulouse, AVVIS, CERRAVHIS, ESAV, Maison de l’Histoire, Université de Toulouse Le Mirail, 1988, 35 min. [témoignage d’André Parent, passages en Cerdagne, 1942-1944] ; La filière de Cerdagne, film vidéo, Toulouse, Université du Mirail, 1988, 35 min. — Guy Lochard, Une histoire de frontière, film, DVD, Airelles vidéo, 2006, 67 min. [en particulier les témoignages de Jacqueline Cristofol-, épouse de Jean Cristofol, Jean Cristofol fils, filmés à Llo, au mas Patiràs, haut lieu des filières cerdanes animées par André Parent et Josep Mas i Tió*]. — Lucien Maury, La Résistance audoise (1940-1944), tome I, Carcassonne, Comité d’histoire de la Résistance audoise, 1980, 450 p. [p. 99, pp. 396-397 sq.]. — Hector Ramonatxo, Ils ont franchi les Pyrénées ..., Paris, La Plume d’Or, s. d. [1955], 157 p. ; Des Pyrénées à la Néva, préface du colonel Rémy, Toulouse, imprimerie Fournié, 1973, 253 p. [pp. 208-209]. — Colonel Rémy, Histoires catalanes, (col. La ligne de démarcation), Perrin, Paris, 1972, XII + 340 p. — Ferran Sánchez Agustí, Espías, contrabando y evasión. La II Guerra Mundial en los Pirineos, Lérida, Editorial Milenio, 2003, 302 p. [pour l’essentiel, pp. 241-245]. —Jacques Soufflet, Un étrange itinéraire Londres-Vichy-Londres 1940-1944, Paris, Plon, 1984, 238 p. — Llorenç Torrent, Relats de frontera. Anecdotari de l’oposició antifeixista i del contraban als Pirineus Orientals i a les comarques gironines (1939-1945), Santa Pau, Grup cultural esportiu Passabigues, 1998, 191 p. [pp. 132-134 ; 138 ; 148-190] ; Cercant la llibertat. Anys perillosos, Santa Pau, Grup cultural i esportiu Passabigues, 1998, 191 p. [Le livre entier est consacré à « Claude » dont Ll. Torrent restitue les souvenirs racontés oralement]. Sources orales : Entretiens avec Antoine Cayrol, Saillagouse, 1er septembre 2001, 12 juillet 2004 ; avec Josep Mas i Mas (fils et compagnon de maquis de Josep Mas i Tió, André Parent et Antoine Cayrol), Sant Pere de Torelló, 21 août 2004.

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