DEFNET Gustave, Jean-Baptiste, Noël. Pseudonyme : P. Broc.

Par Jean-Paul Mahoux

Namur (pr. et arr. Namur), 25 décembre 1858 – Namur, 14 mai 1904. Ouvrier typographe, cofondateur et dirigeant du Parti ouvrier belge, syndicaliste, coopérateur, journaliste, conseiller communal et échevin de Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), député de l’arrondissement de Namur.

Gustave Defnet est le fils de Frédéric Defnet, cordonnier et, à un certain moment, ouvrier d’usine, et de Félicia Lefèvre, ménagère. Après ses études primaires à l’école communale, il entre, à l’âge de quatorze ans, comme apprenti typographe au journal namurois, L’Opinion libérale. Son apprentissage terminé, il vient travailler à Bruxelles à l’imprimerie de la veuve Vanderauwera dont le chef d’atelier est Émile Wittmann.

Affilié à l’Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes de Bruxelles, Gustave Defnet participe à la grève générale du début de l’année 1877, dont l’objectif est de porter le prix de 1.000 cadratins d’un franc et cinq centimes à un franc et dix centimes. La même année, il s’inscrit à la société rationaliste, Les Cosmopolitains, pépinière de militants socialistes, mais il en démissionne en 1878.

Tiré au sort en 1878, Gustave Defnet est incorporé au Premier Régiment de chasseurs à pied. Il est promu au grade de sergent et termine son service comme secrétaire du lieutenant-colonel De Haes, commandant du camp de Beverloo (commune de Bourg-Léopold, pr. Limbourg, arr. Hasselt).

Son service militaire terminé en 1881 et ne trouvant pas de travail, Gustave Defnet s’expatrie en France. Il séjourne à Lille (département du Nord), où il entre en contact avec les milieux syndicaux de l’industrie du livre. Il travaille à Paris comme correcteur d’imprimerie dans des journaux de tendance radicale ou socialiste. Cette courte période parisienne est souvent présentée comme une des causes de son engagement futur. En 1882, Defnet est rappelé par l’armée pour participer aux grandes manœuvres dans la province du Luxembourg.

Toujours en 1882, Gustave Defnet épouse Mélanie Boizet, dont il aura deux enfants. Il s’installe à Namur en raison de l’impossibilité de retrouver du travail à Bruxelles. Il est à nouveau employé à L’Opinion libérale. Il fonde une association typographique qui ne dure pas. Cet échec explique peut-être qu’il ait dû quitter son emploi pour travailler comme chef d’atelier à Givet (département des Ardennes, France) en 1883.

En 1884, Gustave Defnet s’installe à Saint-Gilles et est engagé à l’imprimerie Edouard Maheu, comme correcteur de La Réforme, journal libéral progressiste fondé par Paul Janson, Victor Arnould et consorts et dont le premier numéro est publié le 17 février.


Gustave Defnet, le Parti ouvrier belge et les mineurs

Dans le même temps, Gustave Defnet rencontre Louis Bertrand, alors expéditeur à La Réforme. C’est le début d’une longue collaboration, les deux hommes, de la même génération, partageant les mêmes conceptions sur les moyens nécessaires à l’émancipation de la classe ouvrière. Defnet est de toutes les initiatives politiques de l’année 1884, annonciatrices de la fondation du Parti ouvrier belge (POB). Il devient secrétaire de la Ligue ouvrière de Bruxelles, fondée en février. Il collabore, sous les pseudonymes de P. Broc et de Souvarine à La Voix de l’ouvrier, l’hebdomadaire que Louis Bertrand relance le 31 août 1884. L’accès de fièvre, dû à la sanction par Léopold II de la nouvelle loi scolaire catholique du 20 septembre 1884, est à l’origine du manifeste républicain, Au peuple belge, publié le 23 septembre par la Ligue républicaine. Defnet figure parmi les signataires. Ceci lui vaut, comme à plusieurs autres, d’être interrogé par le juge de Hulst. Comme les autres, il refuse de répondre, sauf en Cour d’assises. Il est membre de l’avant-garde républicaine.
Defnet est un des fondateurs de la Ligue typographique pour le suffrage universel En Avant ! qui regroupe les typographes favorables à la réforme politique sans mettre en danger l’unité du syndicat.

En avril et août 1885, Gustave Defnet participe aux deux congrès fondateurs du POB. Il est membre du premier Bureau du Conseil général du parti. En 1889, il succède à Joseph Maheu, le frère d’Edouard, comme secrétaire du POB. Lors du Congrès de 1890, il demande le renouvellement de ce mandat mais malgré les 121 votes en sa faveur, c’est Louis Bertrand qui est nommé secrétaire avec 115 voix. Il continuera à faire partie du Conseil général et de son bureau, chaque congrès lui accordant un nombre de voix suffisant pour être élu.

En décembre 1886, Gustave Defnet quitte La Réforme pour devenir rédacteur-correcteur puis directeur de la mise en page du journal, Le Peuple, dont il est membre du comité de rédaction depuis la création. Il remplace alors le français, Adolphe Tabarant*, expulsé par les autorités belges. Il occupe cette fonction jusqu’en 1894 lorsqu’il devient député. Il est devenu militant permanent du POB. Collaborateur d’« En avant pour le Suffrage universel » d’Alfred Defuisseaux* en 1886, il devient ensuite l’un de ses principaux adversaires, notamment dans L’Avant-garde, hebdomadaire créé par le Conseil général pour combattre l’influence du tribun borain (1887-1888). C’est dans ce cadre qu’il rencontre les mineurs wallons, notamment lors des meetings dans le Borinage (pr. Hainaut). Defnet est également un des fondateurs de la société coopérative, La Presse socialiste, créée le 22 janvier 1892.

En 1889, Gustave Defnet est délégué, avec Laurent Verrycken, au Congrès international « possibiliste » de Paris, mais, en relation avec les délégués au Congrès « révolutionnaire », il fournit au Peuple des comptes rendus et, à Bruxelles, une analyse comparée des deux réunions. Le premier « se révèle mille fois supérieur à l’autre » où on s’invective à qui mieux-mieux.

En 1888, le Congrès du parti répond à la demande des mineurs de La Hestre (bassin du Centre, pr. Hainaut) de créer des relations entre mineurs belges et étrangers. Le Conseil reçoit ce mandat et charge Gustave Defnet de cette mission. Ce dernier est envoyé en France où il effectue le périple Lille, Denain, Anzin, Hautmont sous-le-Bois, Maubeuge. Il revient déçu par l’absence d’organisation, sauf dans le Pas-de-Calais où il a trouvé une fédération de houilleurs. « Le délégué du conseil général », dit-il dans son rapport au Congrès de 1889, « constata que dans tout le nord de la France, les salaires des houilleurs étaient peu élevés et qu’au point de vue de l’organisation, nous étions dans des conditions supérieures à celles des ouvriers de cette région si populeuse et si industrielle ».

Lors du Congrès socialiste international de Paris en 1889, Gustave Defnet s’entend avec les délégués français, anglais et allemands sur la nécessité d’organisations nationales et internationales de mineurs. Son rôle, lors de la mise en place de la Fédération internationale et de la Fédération nationale des mineurs, est bien de contrôler la formation du syndicalisme minier et d’éviter la mésaventure intervenue au Congrès de 1887, au cours duquel les délégués du POB avaient été mis à la porte par des mineurs réunis à Jolimont (commune de La Louvière, pr. Hainaut, arr. Soignies). En 1890, il rédige les statuts de la Fédération des mineurs belges, adoptés lors du Congrès des mineurs à Jumet (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi). Joël Michel, dans un article publié en 1977 (voir Sources), montre que la création de la Fédération nationale des mineurs belges « est surtout le fruit d’une conjoncture économique exceptionnelle affectant l’ensemble des producteurs et provoquant le réveil de tous les mineurs européens en 1889-1891, au sortir d’une décennie de souffrances et de crise, et que ce changement capital aurait probablement eu les mêmes conséquences sans une décision prise au niveau national mais très lointains pour la plupart des intéressés ». La première unité d’action chez les mineurs belges en 1889 n’est pas due à l’initiative du parti ouvrier, mais à la fédération boraine qui s’entend avec le Centre et Charleroi. C’est aussi la fédération boraine qui contacte les autres fédérations en vue de créer une organisation nationale. « Le Parti ouvrier a servi d’intermédiaire en décembre 1889 pour répondre à ce vœu... »

Gustave Defnet est l’homme du POB. Il le défend en toute occasion. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il parle, dans son rapport au Congrès de 1889, des « dissidents socialistes républicains » à propos de la grève des mineurs de décembre 1888. « Autant nous devons haïr ceux qui ont semé la division dans nos rangs parce qu’ils étaient des agents du gouvernement réactionnaire, autant il faut plaindre et défendre ceux qui, de bonne foi, se sont séparés de nous pour adopter une tactique ne pouvant aboutir qu’à la désorganisation et à la défaite, sans profit pour le socialisme... ». Il est également délégué des mineurs belges à la Fédération internationale des mineurs et aux Congrès socialistes internationaux de Paris en 1891 et de Londres en 1892. Au Congrès de Paris, soutenu par Defuisseaux qui, à ce moment, a rejoint le POB, Defnet défend le principe du vote par organisations et non par membres. Par contre, il s’oppose à ce dernier qui exige l’organisation d’une grève générale immédiate en faveur de la journée des huit heures. Il propose, au contraire, de brandir la menace de la grève sans la déclencher, ce qui correspond bien à la stratégie du POB. Au final, le Congrès international se contente d’affirmer sa solidarité en cas de grève générale des mineurs belges.

C’est dans le cadre de sa participation aux activités nationales et internationales des mineurs que Gustave Defnet devient correspondant du Labour tribune (1892-1894), organe des mineurs et métallurgistes britanniques. Il y rédige régulièrement des Labour notes from France and Belgium. Il y présente notamment le projet de réglementation internationale de la production charbonnière d’E. Lewy, ancien administrateur-délégué du « Grand Bouillon » (Pâturages et Wasmes-Borinage), soutenu par la Fédération nationale belge des mineurs et surtout par les Chevaliers du travail de Charleroi. Plus tard, Lewy l’accusera d’avoir torpillé son projet devant les lecteurs britanniques.

En 1892, lors des incidents contre les mineurs belges dans le Nord de la France, Gustave Defnet prend ses distances à l’égard de la politique de la Fédération des mineurs. De 1889 à 1892, il apparaît comme le moteur de la politique du POB qui vise à contrôler le gigantesque potentiel social des mineurs à l’époque.


Defnet et les typographes

Gustave Defnet joue également un rôle important dans les organisations typographiques. Le 5 juin 1885, l’année après son retour à Bruxelles, il fait partie de la commission administrative de l’Association libre des compositeurs et imprimeurs de Bruxelles. Du 4 décembre 1885 au 2 décembre 1886, il est secrétaire. Il redevient commissaire jusqu’au 13 décembre 1887. Il les représente à l’enquête orale de la Commission du travail à l’automne 1886. Il est un des délégués de l’Association en 1887 lors des pourparlers avec les délégués de Concordia, de la Maison - catholique - des ouvriers. Il fait partie de la commission chargée d’examiner la proposition faite le 27 septembre 1888 par Charles Callewaert de créer une section des adhérents. Il est membre de la commission adjointe le 6 mars 1890 au comité de la Caisse de retraite des typographes pour organiser une tombola en vue de résorber le déficit de la caisse.
Defnet fait aussi partie de la commission de quinze membres formée en mars de la même année « pour étudier les différentes propositions tendant à augmenter les ressources et diminuer les dépenses de l’association et de la caisse de retraite ».

Lors du Congrès du POB de 1890, Alphonse Wormhout développe la proposition de l’Association générale ouvrière de réorganiser le parti ouvrier en formant quatre sections bien distinctes : celle des syndicats professionnels, celle des mutualités, celle des coopératives et celle des lignes politiques, chaque section gardant son autonomie. Gustave Defnet réagit : « ... le projet de la Générale ouvrière a pour but de démembrer le parti, à qui on reproche dans certains milieux tièdes, d’être trop républicain et d’être trop socialiste ! (...) on veut nous faire mettre en poche notre drapeau socialiste, nous faire reculer, alors qu’une grande partie des prolétaires nous reprochent d’être trop modérés ».

Gustave Defnet ne partage pas la conception apolitique de nombre de typographes. Le 6 mars 1890, il obtient que l’Association participe en corps à la manifestation du 1er mai ayant pour objectif la réduction de la durée du travail à huit heures. Quatre délégués sont désignés pour s’entendre avec la Fédération bruxelloise du POB. C’est lui également, avec Romain Van Loo, qui, à la séance du 18 juillet 1890, défend l’idée de la participation de l’Association à la manifestation du 10 août pour le suffrage universel, contre la proposition de 85 membres demandant « que l’assemblée se déclare incompétente". Defnet dira : « ... les anciens typographes étaient plus avancés que nous, car en 1869, dans la presse ouvrière, ils demandaient le droit électoral pour tous ». Il est soutenu par Antoine Delporte qui dépose un ordre du jour favorable à la participation. La décision est prise dans ce sens mais rejetée par le poll par 387 voix contre 237.

Gustave Defnet est aussi le sixième président de la Fédération typographique belge du 4 janvier 1889 au 8 janvier 1891.


Le municipaliste

Gustave Defnet est élu conseiller communal de Saint-Gilles en 1890 sur la liste libérale. Il est nommé échevin des Finances en octobre 1893. Lors des élections de 1895, il est élu conseiller supplémentaire ouvrier (amendement Helleputte*), mais cette élection est invalidée parce qu’il ne figure plus sur les listes électorales des Conseils de prud’hommes, Ce qui n’est pas anormal puisqu’il n’est plus ouvrier depuis certainement 1894 et sans doute dès son entrée au Peuple en 1886, tandis que les candidats « ouvriers » sur la liste de cartel avec les libéraux, arrivés derniers dans le classement par voix de préférence, ne sont pas élus. Il est réélu au conseil communal en 1899 et participe à la majorité réunissant libéraux, progressistes et socialistes. Il redevient échevin en janvier 1904, l’année de son décès. Son ami, Antoine Delporte, lui succède comme échevin.
En 1890, la Fédération bruxelloise du POB crée la Conférence des conseillers communaux ouvriers et démocrates qui a pour objectif d’améliorer la formation des conseillers socialistes. Defnet en est le secrétaire et donc le principal organisateur.
Lors du Congrès de Bruxelles, qui adopte le programme communal du POB, Gustave Defnet souligne : « Il est facile d’énoncer des revendications. » Une des réunions est consacrée à la distribution d’eau. Defnet est un des représentants de la commune de Saint-Gilles au sein de la Société intercommunale des eaux, créée en décembre 1891. Il y conteste le monopole exercé sur la distribution d’eau par la ville de Bruxelles dans les faubourgs. Il y côtoie trois conseillers socialistes d’autres communes. C’est le début d’une importante participation socialiste à la gestion de l’eau dans l’agglomération.
« Lorsque vous serez à la tête d’une commune, vous verrez qu’il est beaucoup plus difficile de les réaliser »), souligne Defnet dans Le Peuple du 27 décembre 1893, annonçant ainsi « l’avènement du gestionnaire municipal socialiste », qu’il deviendra lui-même.


Le parlementaire

Candidat à la demande de Louis Bertrand, Gustave Defnet est élu député de l’arrondissement de Namur le 14 octobre 1894 au sein d’un cartel avec des libéraux progressistes. C’est un parlementaire très actif qui intervient dans la plupart des questions discutées à la Chambre. Il est souvent le porte-parole des revendications ouvrières. Il est réélu deux fois sur la même liste mais est le candidat du seul POB en 1902. Son électorat se situe dans la Basse-Sambre (pr. et arr. Namur), composée d’une population de mineurs et de verriers, dans la vallée de la Meuse, entre Namur et Andenne (pr. et arr. Namur) avec les carriers. Il s’appuie sur la Ligue ouvrière de Namur, créée en 1893, et surtout sur la Fédération socialiste de l’arrondissement, qu’il a fondée en 1895 et qui regroupe trente-trois organisations.

À la séance du 11 décembre 1894, Gustave Defnet soutient un amendement du député catholique, Léon Théodor*, visant l’augmentation des traitements des employés inférieurs de la Cour des comptes, car « on a dit, messieurs, que le nouveau régime, inauguré par le suffrage universel, serait un régime de réparation pour les petits » (réparation ?). Comme cet amendement est déposé pour le projet de budget des dotations pour 1895, Defnet ne manque pas la comparaison : « Nous verrons si la Chambre estimera que la situation des petits employés de la Cour des comptes est moins précaire que celle du comte de Flandre (protestation à droite). Nous verrons si, alors qu’on trouve à donner à ce prince 200.000 francs, on ne trouvera pas 10.000 francs pour améliorer la position des petits employés (très bien à gauche) ».

Le 20 février 1895, Gustave Defnet défend les traitements et les conditions de vie des douaniers lors de la discussion du budget du ministère des Finances. Ce sont surtout les ouvriers des chemins de fer qui sont l’objet de ses discours. Le 28 novembre 1895, lorsqu’on discute le budget du ministère des Chemins de fer, Postes et Télégraphe, il parle longuement de la condition des employés du chemin de fer, s’indigne surtout de l’effort de cléricalisation de l’administration des chemins de fer par le ministre. « Votre souci a été la cléricalisation de la haute administration des chemins de fer. Cette cléricalisation s’est poursuivie avec autant de ténacité que l’habilité pendant les dix dernières années et elle se continue tous les jours ». Il accuse Jules Vandenpeereboom d’« attentats contre la liberté d’opinions, attentats contre la liberté de réunion et d’association, attentats contre la liberté de la presse, etc. » (la vente du Peuple est interdite dans les gares). Le 28 avril 1900, dans le cadre de la discussion du budget, il expose longuement la situation des différentes catégories du personnel tout en soulignant l’état d’infériorité de l’ouvrier de l’état par rapport à l’ouvrier du privé : « 1.° Ils ne peuvent pas s’associer, 2.° Ils ne sont pas justiciables des conseils de prud’hommes, 3.° Leur liberté est étroitement circonscrite puisqu’ils ne peuvent pas faire de commerce même sous le nom de leurs femmes ».
À la séance de la Chambre du 9 juillet 1897, Defnet ajoute aux revendications des cheminots, celles des facteurs des postes, et le 2 mars 1904, deux mois avant sa mort, il fait encore un discours en faveur des cheminots.

Lors de la discussion générale du projet instituant des délégués à l’inspection des mines, le 6 juin 1899, Gustave Defnet parle longuement des conditions de travail des mineurs et réclame des inspecteurs désignés par les ouvriers : « Il faut que le principe de la nomination émane des ouvriers eux-mêmes, que les inspecteurs soient nommés par les suffrages de leurs compagnons de travail et qu’ils aient la confiance la plus complète de ceux dont ils sont chargés d’assurer la sécurité ». L’état sanitaire déplorable des ouvrières est le thème de son intervention lors de la discussion générale du projet de loi relatif à la sécurité et à la santé des ouvriers occupés dans les entreprises industrielles et commerciales.

Ancien typographe, Gustave Defnet n’oublie pas ses anciens condisciples, surtout les ouvriers travaillant au Moniteur. Il dépeint la situation le 4 juin 1897, signalant notamment que les agents de l’état font huit ou neuf heures de service tandis que ceux du Moniteur en font dix ou treize, et cela chaque jour pendant les sessions du Parlement. Le 9 mars 1900, il recommande encore au ministre la revendication des huit heures au Moniteur posée par l’Association libre dont il fait l’éloge. Defnet parle de deux problèmes qui préoccupent tous les typographes à l’époque : le travail dans les prisons d’abord et la pression qu’il exerce sur les salaires. « … qu’on fasse de l’industrie dans les prisons ainsi que dans les couvents, mais qu’on y impose le minimum de salaire fixé par les syndicats ». Il y a aussi la question de l’apprentissage, toujours pas organisé à cause des patrons. Il faudrait, dit Defnet, « interdire le travail avant quatorze ans et réaliser une entente avec les patrons, pour l’institution d’un certificat de capacité. Il faudrait aussi fixer un maximum d’heures de travail et empêcher l’invasion des provinciaux travaillant au rabais ».

Gustave Defnet intervient également sur des questions scolaires, notamment du débat sur le budget du ministère de l’Intérieur et de l’Instruction publique. Lors de la discussion de celui de 1895, il émet des critiques générales : le favoritisme pour les écoles normales catholiques dans la distribution des bourses, l’organisation des concours. Le 11 juillet 1895, il annonce le dépôt d’un amendement visant à accorder des subsides aux communes donnant la nourriture aux enfants pauvres dans les écoles. Cette revendication lui tient à cœur et il y revient lors du débat du projet de loi modifiant la loi organique de l’instruction primaire du 20 septembre 1884. « Il eût été plus nécessaire de prévoir dans votre loi des mesures en faveur des enfants qui n’ont pas une nourriture suffisante ou des vêtements convenables pour se rendre à l’école ». Mais d’abord, il répond au discours de Joris Helleputte* qui accuse les socialistes d’anarchisme et il explique le grief fondamental vis-à-vis de ce projet : « ... ce qui fait que la présente loi provoque tant d’agitation, c’est votre incroyable prétention à vouloir imposer la religion obligatoire qui excite tant la passion et jette de l’effervescence dans le pays. Nous prétendons, nous, que ce n’est pas à l’école, mais à l’église que l’enseignement religieux doit se donner. Ce que vous reconnaissez vrai pour les israélites et pour les protestants, il faut également le reconnaître vrai pour les catholiques... »

Gustave Defnet exprime souvent son antimilitarisme lors des votes sur le contingent ou lors de la discussion des budgets du ministère de la Guerre. En décembre 1894 sur le contingent de 1895, il déclare que les socialistes se borneront à voter contre le projet et non à débattre. L’année suivante, il stigmatise le système du remplacement dont une des conséquences est le climat néfaste qui règne dans l’armée : « ... si vos fils, messieurs, devaient aller à la caserne, on diminuerait le temps de service, on réduirait les corvées, on adoucirait la discipline, car les fils de la bourgeoisie n’accepteraient pas une situation aussi injuste que celle que vous faites aux fils d’ouvriers ». Le 10 décembre 1897, Defnet va jusqu’à conclure une intervention en précisant que les patriotes sont du côté socialiste : « Égalité pour les riches comme pour les pauvres, voilà notre programme, et tant que vous n’avez pas aboli cette loi, nous, qui servons notre pays, qui avons été à l’armée ou qui avons des fils qui devront s’y rendre, nous déclarons bien haut que nous sommes les véritables patriotes, tandis que c’est sur vos bancs que siègent les sans-patrie. » Chaque occasion est bonne pour enfoncer le clou : « ... pendant des années, vous nous avez trouvé bons pour être soldats mais non pour être électeurs » dit-il le 25 novembre 1896, à l’occasion de l’interpellation du libéral, Georges Lorand, lors de la démission du général Brassine. Et ce n’est pas tout ! Il multiplie les critiques. Pour Defnet, il y a « trop d’officiers de salon, trop d’officiers de bureau ». Il rejette en février 1898 le fait du rétablissement des aumôniers militaires « qui sont de véritables agents politiques », ainsi que le projet de construction d’une église, dont le coût serait de 600.000 francs, à Bourg Léopold.
Gustave Defnet s’exprime aussi dans le cadre du projet de loi sur la réorganisation de la Garde civique en juillet 1897. Cela nécessite, selon lui, une refonte de l’armée. Il défend le système de la « nation armée » et insiste sur le fait que les socialistes ne sont pas les ennemis de l’armée tout en développant sa conception : « Pourquoi le seraient-ils ? Bien au contraire, nous ne nous considérons jamais comme des ennemis des hommes qui sont nos frères, nos amis, des gens de notre classe ? » « Qu’est-ce qui constitue la force d’une armée ? C’est d’abord sa puissance numérique, sa discipline et la force qu’elle puise dans la confiance qu’elle a eu elle-même. En organisant la nation armée, en réduisant le temps de service au strict nécessaire, vous obtiendrez ce résultat. Il faudrait évidemment préparer la nation au service général, habituer nos enfants aux exercices d’assouplissement dès leur entrée dans les écoles, développer la gymnastique et le tir. On arriverait ainsi à constituer une armée nationale qui pourrait être opposée avec succès à l’étranger qui envahirait notre territoire dans une but de conquête ou pour mettre en péril notre tranquillité ou notre indépendance. »
Le Congrès du POB en 1897 désigne Gustave Defnet comme membre du comité organisateur de la manifestation antimilitariste du 15 août.

Il faut encore signaler une intéressante proposition de Gustave Defnet, développée le 24 mars 1898, sur la reconstitution de biens communaux. « Combien de fois », dit-il, « l’honorable M. Woeste - président du Parti catholique - ne nous a-t-il pas dit : déposez donc un projet de loi sur le collectivisme ! Mais celui-ci a des tendances collectivistes manifestes ! Pourquoi refusez-vous à le soumettre à l’examen d’une Section centrale ? » À cette occasion, Defnet cite une série de contrées entièrement ou presque entièrement aux mains d’un propriétaire : « ils sont nombreux nos villages où la plus grande partie des bois, des futaies, furent autrefois des communaux ; ils appartiennent aujourd’hui à un seul propriétaire, celui qui possède le château !... »

Avec les députés socialistes, Gustave Defnet vote régulièrement contre les budgets de la gendarmerie. Le 6 mars 1895, il proteste l’envoi de gendarmes habillés en bourgeois dans les meetings socialistes. Le 5 février 1896, il dénonce la nomination de bourgmestres dans les minorités catholiques d’une série de communes. Il propose l’institution d’un conseil de prud’hommes à Namur et l’extension de la juridiction des conseils de prud’hommes à tous les ouvriers et aux employés.

À l’occasion de la discussion du budget du ministère de la Justice pour 1899, Gustave Defnet critique les nominations dans le notariat et dans la magistrature. Il dépose à la séance du 14 août de la Commission du travail, section régionale B. Il s’y prononce évidemment pour le suffrage universel pur et simple ; « si nous n’avons pu obtenir pour nos compagnons ce que nous aurions voulu, c’est que nous n’avons pas le droit de vote ». Il se prononce également pour la personnification civile des syndicats « mais sans condition, c’est-à-dire sans examen de l’administration, des comptes, etc. ».

Enfin, Gustave Defnet est secrétaire du Parlement de 1900 à sa mort. En tant que « patron » de la Fédération socialiste de Namur, il reste pratiquement incontesté pendant la durée de son mandat à la Chambre. Néanmoins, le journal, La Bataille, organe officiel du POB namurois qu’il a fondé en mars 1896, rompt avec l’orthodoxie du parti en juillet de la même année. Reprochant à Defnet son alliance électorale avec les libéraux, ce journal dont le principal animateur est le libraire Louis Roman*, dresse un bilan négatif de la politique des résultats du socialisme namurois. C’est à ce journal que Defnet doit le surnom de « petit tsar ». Mais le petit groupe des animateurs et sympathisants de La Bataille, exclus du POB, qui évolue vers l’anarchisme, reste un mouvement d’opposition marginal.


Le promoteur des coopératives

L’importance accordée par Gustave Defnet aux coopératives le situe bien dans l’optique de la majorité socialiste de l’époque. Il est une des chevilles ouvrières de la Maison du peuple de Bruxelles, créée en 1886, par la boulangerie coopérative de Bruxelles, fondée le 3 septembre 1882. En 1889, Defnet devient membre du Conseil d’administration de la Société coopérative ouvrière de Bruxelles, constituée selon les normes légales un an plus tôt. En 1892, la coopérative change d’appellation et devient La Maison du peuple, société coopérative ouvrière de Bruxelles. Defnet est aussitôt nommé secrétaire. Il abandonne cette fonction en avril 1893 alors qu’il est nommé échevin des Finances à Saint-Gilles. En 1898, il revient au Conseil d’administration et en est à nouveau secrétaire et fait partie du Comité exécutif.

Après son élection en tant que député de Namur, Gustave Defnet va consacrer beaucoup d’énergie à promouvoir les coopératives dans l’arrondissement. En décembre 1897, il dirige le rachat de la Maison du peuple des ouvriers de la Basse-Sambre à Auvelais (aujourd’hui commune de Sambreville, pr. et arr. Namur). Il est décidé de créer une boulangerie : la Société coopérative des ouvriers unis de la Basse-Sambre qui ouvre ses portes le 1er août 1898. Cette coopérative concurrence la coopérative chrétienne de Charleroi, Les Ouvriers réunis, qui fournit de nombreux villages de la région.

Gustave Defnet et son suppléant à la Chambre, Joseph Fossion*, fondent, en 1899, la coopérative, L’Avenir d’Andenne (pr. et arr. Namur). Avec le verrier et syndicaliste, Edouard Ronvaux*, il crée, en août 1902, la coopérative namuroise, L’Espérance, dont les statuts sont rédigés par Victor Serwy, et siège à son conseil d’administration. Defnet soutient également quelques coopératives existantes comme la Brasserie coopérative d’Eghezée (pr. et arr. Namur). Pour favoriser le développement coopératif dans l’arrondissement, il lance un organe de propagande, En Avant, dont il est l’unique rédacteur.

Le 14 mai 1904, cet homme énergique, bourreau de travail, meurt à l’âge de quarante-cinq ans, foudroyé par une crise cardiaque en pleine rue à Namur. Le 20 mai, il est inhumé au cimetière de Saint-Gilles, après des funérailles publiques, demandées au conseil communal par Antoine Delporte, son ami depuis vingt ans et son successeur à l’échevinat. Les premières pages du Peuple de la fin mai 1904, exclusivement consacrées à la mort et aux funérailles de Gustave Defnet, donnent la mesure de la dimension qu’il avait acquise au sein du POB.

Moins connu qu’un JeanVolders ou qu’un Edouard Anseele, Gustave Defnet occupe une place centrale dans l’histoire des débuts du POB, qu’il a fidèlement et très efficacement servi pendant près de vingt ans. Loin d’être un théoricien, il ne laisse pratiquement pas de publications. Par contre, ses éditoriaux et contributions au Peuple et à plusieurs autres journaux reflètent son sens très aigu de la stratégie politique. Une rue porte son nom à Saint-Gilles.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147705, notice DEFNET Gustave, Jean-Baptiste, Noël. Pseudonyme : P. Broc. par Jean-Paul Mahoux, version mise en ligne le 9 juillet 2013, dernière modification le 16 juillet 2021.

Par Jean-Paul Mahoux

ŒUVRE : Collaboration au Peuple, 1886-1904 – « L’idée du premier mai », Le premier mai, Bruxelles, 1892 – Les travailleurs manuels, dans Le premier mai, Bruxelles, 1894 – Une coopérative socialiste dans la Basse-Sambre, Bruxelles, 1903 – Avec CAVROT F., MANSART J., MAROILLE D. et TROCLET L., Les revendications des mineurs à la Chambre. Discours prononcés dans la discussion du budget de l’industrie et du travail, Cuesmes, 1901.

SOURCES : Institut Émile Vandervelde, dossier biographique de Gustave Defnet – Le Typographe, 1886-1904 – GRIMARD G., L’action socialiste au Parlement. 1894-1895, Bruxelles, 1895 – DELFOSSE C., « Defnet Gustave », dans Les Hommes du Jour, revue biographique de la politique, des sciences, des arts, de la littérature, etc., 1ère série, n° 12, 1895-1896 – Le Peuple, 16 au 20 mai 1904 – Les coopérateurs belges, 1er novembre 1908, p. 1 (icono) – HUBERT E., Histoire de l’Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes, Bruxelles, 1892 – BERTRAND L., Histoire de la coopération en Belgique, vol. 2, Bruxelles, 1903 ; Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, vol. 2, Bruxelles, 1907 ; Souvenirs d’un meneur socialiste, Bruxelles, 1927 – CONRARDY G., Histoire de la Fédération locale, Bruxelles, 1921 – Le Peuple en 1932, Bruxelles, 1932 (icono) – BERNIER F., Monographie de Saint-Gilles, Bruxelles, 1904 – SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative - Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952 – « Defnet Gustave », Éducation et socialisme, n° 61, mai-juin 1956, p. 65-67 – ROBERT V., Histoire du mouvement ouvrier dans le Namurois, Bruxelles-Paris, 1957 (Études sociales, 10) – FICHEFET J., « Defnet Gustave », dans Biographie nationale de Belgique, t. XXXIII, Bruxelles, 1965, col. 224-228 – WARNOTTE M.-L., Étude sur la presse à Namur, 1794-1914, Louvain-Paris, 1965 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 44) – RENARD C., La conquête du suffrage universel en Belgique, Bruxelles, 1966 – PUISSANT J., « La politique municipaliste socialiste dans trois communes bruxelloises : Bruxelles, Molenbeek, Schaerbeek, 1884-1895 », dans Contributions à l’histoire économique et sociale, 4, 1966, p. 94-11 ; « Les origines de la presse régionale socialiste dans le Borinage », Revue belge d’histoire contemporaine, V, 1974, p. 3-4 – MICHEL J., « Un maillon plus faible du syndicalisme minier : la Fédération nationale des mineurs belges avant 1914 », Revue belge de philologie et d’histoire, vol. 55-2, 1977, p. 425-473 – GANY B., 1885-1985. Histoire des fédérations. Namur-Dinant-Philippeville, Bruxelles, 1985 (Mémoire ouvrière, 9) – ABS R., 1885-1985. Histoire des fédérations. Bruxelles, Bruxelles, 1985 (Mémoire ouvrière, 2).

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