JOINEAU André, Auguste [dit Charles, dit Michel, dit Laurent]

Par Daniel Grason

Né le 17 juillet 1922 à Montereau (Seine-et-Marne), fusillé après condamnation le 7 mars 1944 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; mécanographe ; militant communiste ; membre du Groupe spécial d’Exécution (GSE) ; responsable militaire de la région 75 des FTPF.

Fils d’Armand, marchand de marée, et de Marie, née Labastie, cuisinière, André Joineau demeurait 26 rue Édouard-Vaillant au Pré-Saint-Gervais (Seine, Seine-Saint-Denis). La justice lança deux mandats d’arrêt contre lui pour activité communiste, en tant qu’ex-responsable politique des Jeunesses communistes du Pré-Saint-Gervais. Il était activement recherché depuis le 10 février 1943, date de l’arrestation de son frère Charles Joineau, responsable FTP du secteur 1. Précédemment, le Juge d’instruction de Troyes dans l’Aube avait émis un avis de recherches à son encontre le 6 mai 1942. Le Juge d’instruction Charles de Paris avait délivré un mandat d’arrêt le concernant le 23 décembre 1942 pour « activité communiste. »
Dans les différentes responsabilités qu’il assuma, exécutant, chef du groupe Victor Hugo, chef de détachement, enfin responsable militaire de la région 75 ex. P2, André Joineau fut très actif. Il était en liaison avec Raymond Jaclard, responsable interrégional. Il prit part à l’exécution ou à l’organisation de huit attentats entre le début juin et la fin septembre 1943, d’autres échouèrent sans dommage pour les Francs-tireurs et partisans (FTP). En juin, incendie de camions allemands rue Mouton-Duvernet (XIVe arr.) et quai de Jemmapes (Xe arr.). Des membres des Groupes spéciaux d’exécution (GSE), au nombre de cinq, dont André Joineau tuèrent le 15 juillet 1943 le commissaire Franck Martineau à Gonesse (Seine-et-Oise, Val-d’Oise) soupçonné à tort d’avoir arrêté des résistants ; le 24 était tué le cordonnier Coulon, 40 rue Esquirol (Paris, XIIIe arr.). Le 9 août un sous-officier allemand était abattu boulevard Sérurier (Paris, XIXe arr.), son arme devait être récupérée, mais il n’était équipé que d’une baïonnette, les trois FTP qui menèrent l’action furent blâmés pour avoir attaqué un simple soldat. En septembre, il participa au sabotage de voies ferrées à Igny (Seine-et-Oise, Essonne) ; le 8 vers 18 h 50, un FTP lançait une grenade Mills au milieu de la salle de la brasserie Andrès, 4 rue Saint-Laurent dans le Xe arrondissement à Paris. Il y eut une quinzaine de blessés, dont onze Allemands ; le 27 vers 9 heures du matin, eut lieu une tentative d’assassinat du docteur Paul Guérin, membre du PPF, au moment où il déposait son courrier à la poste de la rue de Courty (Paris, VIIe arr.) ; trois FTP tirèrent quatre balles sur lui, deux furent arrêtés par les policiers, Louis Furmanek et Maurice Charpentier, fusillés le 10 mars 1944., fusillés le 10 mars 1944.
Des opérations de sabotages de voies ferrées furent menées en septembre 1943 à Igny sur la ligne de grande ceinture entre Juvisy et Versailles (Seine-et-Oise, Essonne, Yvelines). Une clé utilisée pour le déboulonnage cassa, l’équipe de quatre FTP se retira. Une reconnaissance eut lieu à la mi-septembre à Saint-Mammès sur la ligne de Montereau à Melun (Seine-et-Marne), en raison des patrouilles des gardes-voies, l’opération a été abandonnée. Le 20 septembre, pour l’anniversaire de la bataille de Valmy, cinq FTP se rendaient à Boutigny en Seine-et-Marne pour déboulonner la voie. L’opération échoua, la clef n’était pas adaptée.
Le 1er octobre 1943 des policiers de la BS2 arrêtèrent André Joineau. Il portait sur lui deux mille cent cinquante-quatre francs cinquante centimes, une fausse carte d’identité établie à l’état civil de son frère Charles, un faux certificat de travail, un faux certificat de démobilisation, et un ticket de métro au dos duquel était noté un rendez-vous. Mille cinq cents francs furent saisis, les policiers lui laissèrent six cent cinquante-quatre francs cinquante centimes pour « ses frais de nourriture pendant sa détention préventive » écrivit le rédacteur du procès-verbal. La perquisition de son domicile a été infructueuse.
Interrogé dans les locaux des Brigades spéciales à la préfecture de police, il déclara qu’il était réfractaire au Service du travail obligatoire (STO) et qu’il n’exerçait plus aucun travail salarié depuis mars 1942. Il était rétribué par le Front national depuis mai 1943 à raison de 2000 francs par mois. Il adhéra aux Jeunesses communistes en 1936 et milita activement jusqu’en 1939. Lors de son interrogatoire, il retraça son itinéraire de militant communiste clandestin depuis la fin 1940, André Joineau s’occupa de la diffusion de tracts sur le secteur du Pré-Saint-Gervais. La police ayant perquisitionné son domicile, en février 1942 il se rendit chez ses grands-parents dans le Béarn, il y resta jusqu’en août. Il quitta sa famille, alla à Civray-sur-Cher dans l’Indre-et-Loire où il travailla dans une ferme. Il regagna le domicile familial du Pré-Saint-Gervais en mars 1943.
En avril 1943, son frère Charles, militant du Parti communiste le mettait en contact avec le Front national, ce fut juste un passage, il entra dans les FTP. Il reconnut avoir participé à de nombreuses actions entre juin et septembre 1943. Il déclara qu’il avait été nommé chef de groupe et qu’il avait sous ses ordres sept militants. Il énuméra leurs noms de guerre : « Paul », « Auguste », « Louis », « André », « Sadi », « Édouard », « Albert ». Il assuma les actions auxquelles il participa : « Mon activité s’étendait jusqu’à 75 kilomètres de Paris. »
Il fut tabassé à plusieurs reprises, il ne connaissait que les pseudonymes : « Victor », « Paul », « Maurice » le responsable militaire et « Max » qui lui donna « des denrées alimentaires ». Quant à la note sur son ticket de métro, elle concernait « Paul ». Il devait le rencontrer à 17 heures 30 le jour même gare de Lyon, il « devait me régler mes frais. » L’heure était passée. Il affirma qu’il n’avait jamais touché d’arme, ajoutant : « j’ai dû effectuer, dans la forêt de Marly des tirs d’entraînement au pistolet automatique. »
Outre le bilan de l’activité de la région, les policiers mirent la main sur un dépôt de matériel à Bondy où ils trouvèrent une bouteille d’acide sulfurique, deux kilos de chlorate de potasse et des documents sur la préparation d’attentats.
Le 7 octobre André Joineau était de nouveau interrogé, d’emblée il déclara : « Je ne vous ai dit qu’une partie de la vérité au cours de mon premier interrogatoire. » Il utilisait le pseudonyme d’ « Alfred », matricule 2114, il avait participé à une dizaine d’action. André Joineau a été frappé à nouveau, au moins sept fois. La plupart des membres des Groupes spéciaux avaient été arrêtés, six d’entre eux non-identifiés étaient activement recherchés par les Brigades spéciales.
Incarcéré à la prison de Fresnes, André Joineau comparut le 24 février 1944 devant le tribunal du Gross Paris qui siégeait rue Boissy-d’Anglas (VIIIe arr.). Condamné à mort pour « activités de franc-tireur », il fut passé par les armes le 7 mars 1944 au Mont-Valérien. Son corps a été restitué à sa famille en décembre 1944, son inhumation se déroula au cimetière du Pré-Saint-Gervais. Le ministère des Anciens Combattants le reconnut comme FTP. Le conseil municipal du Pré-Saint-Gervais donna le nom d’André Joineau à une rue de la ville. Le Ministère des Anciens combattants déclara André Joineau « Mort pour la France », il a été homologué FFI et Interné résistant.
L’un des tortionnaires de la BS1 Robert D… qui interrogea André Joineau fut qualifié lors des procès de l’épuration de la police comme « le plus grand bourreau de la BS1 » – qui, avant d’être affecté – à sa demande – aux BS, avait été un des « mangeurs de Juifs » de la 3e section des RG. « Volontaire pour la BS1, ami intime de Georges Claude, pro-nazi notoire, admirateur d’Hitler… il recherchait le raffinement dans la cruauté sur les patriotes arrêtés […] a même frappé des femmes… Á plusieurs reprises a tiré des coups de feu sur des patriotes. A fait des arrestations de sa propre initiative. » Arrêté le 14 octobre 1944, il se suicida à 21 heures 05 selon le rapport officiel.

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Dernière lettre
 
Fresnes, le 7 mars 1944
18 heures
Mes chers parents,
Cher frère et tous,
Je viens par cette dernière lettre vous embrasser pour la dernière, fois. Mes pauvres parents, soyez très courageux ;je comprends, ceci va être pénible pour vous, mais nous ne pouvons plus .rien faire Je souhaite que vous ayez bientôt le plaisir de voir mon pauvre frère absent depuis plus d’un an, embrassez-le bien fort pour moi. J’ai deux lettres à écrire, je vais en écrire une autre pour tous mes oncles, tantes et grands-parents des Basses-Pyrénées.
Ne croyez pas que parce que je vais être fusillé dans quelques heures, je fus pour cela un bandit ; ne rougissez pas de moi, je prétends toujours avoir été un bon Français et je mourrai avec cette conviction.
Songez à ceux qui restent et surtout à Charles. Maintenant pour tout ce qui pourrait survenir après mon départ, je vous laisse le soin de le régler, et puis espérons tout de même que cette maudite guerre responsable de tant de malheurs se terminera bientôt. Je pense qu’elle aura fait assez de mal, tous nous devons en souffrir, même les innocents et aussi ceux qui étaient contre. Espérons quand même qu’il y aura une justice pour les bons...
Le plus terrible, c’est d’avoir été arrêté par des Français. J’avais tellement fait de beaux projets si je devais sortir, mais il faut croire que c’était un rêve.
Je vous demanderai de dire bien des choses à mes camarades et amis, de faire part de cette lettre à mon oncle Jean et à ma tante Paulette que j’ai été bien content de revoir une dernière fois, ainsi qu’à Marie et à Eugène, lequel je ’n’ai pu revoir, et aux enfants. Il est dommage que je n’ai pas pu revoir père lundi à cause de ce malentendu, mais je vous redemande encore une fois d’être très courageux et de vous
remonter avec les amis et les femmes de mes cama t. rades qui partent avec moi et avec lesquels nous avons tous passé de bons moments.
La seule chose nécessaire, c’est l’espoir. Nous avons toujours espéré ; j’aurais pu mourir au cours d’un bombardement... Je devais donc mourir pour mon pays si beau et dans lequel j’ai eu du bon temps, mais malheureusement très peu. Je vous demande de graver mon souvenir dans votre cœur et de vivre en bons Français comme par le passé.
Je pars avec deux de mes camarades de cellule, Vidy [en fait Maxime Védy] et Hildebrand, (en fait Robert Hildebrandt qui vous font part de leur souvenir et vous remercient pour les bonnes choses que vous avez fait parvenir. Un seul de notre cellule doit être gracié, c’est Adrien Delmas, un jeune sans « culpabilité »...
Alors il faut nous quitter pour toujours, quoique j’espère que notre nom restera et que mon frère que je n’ai pas oublié un instant sera digne de moi, ainsi que tous mes camarades et amis.
Courage, courage, soyez très forts. Les jours qui chantent renaîtront bientôt, et j’espère que vous pourrez bientôt habiter votre petit coin de Salles, que je regrette beaucoup ainsi que celle que j’y laisse.
Allez, mes parents, je vous embrasse bien fort, ainsi que tous. Et une dernière fois, j’embrasse les photos avec lesquelles je vais mourir.
Mille baisers, mère, père, frères chéris.
Votre petit André
 
Courage ! La mort ne me fait pas peur.
Vive notre belle France !
 
P. S. - Bon souvenir à tous mes amis qui vous demandent de mes nouvelles.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147757, notice JOINEAU André, Auguste [dit Charles, dit Michel, dit Laurent] par Daniel Grason, version mise en ligne le 16 novembre 2017, dernière modification le 3 novembre 2020.

Par Daniel Grason

SOURCES : Arch. PPo. BA 1748, BA 1928, BA 1952, PCF carton 8, activité communiste pendant l’Occupation, PCF carton 15, rapports hebdomadaires sur l’activité communiste pendant l’Occupation, GB 136. – DAVCC, Caen, Boîte 5 (Notes Thomas Pouty). – SHD, Caen AC 21 P 59266. – Bureau Résistance GR 16 P 310225. – Le Matin, 28 septembre 1943. – Lettres de fusillés, Éditions France d’abord, 1946, p. 124-126 (le nom est orthographié par erreur André Jouanneau). – Les policiers français sous l’Occupation, Jean-Marc Berlière avec Laurent Chabrun, Éd. Perrin, p. 166-167. – Site Internet Mémoire des Hommes. – Mémorial GenWeb. – État civil, Montereau, Fault-sur-Yonne. — Note d’André Balent.

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