MONOD Jacques [Protestant, résistant]

Par Robert Mencherini

Né le 18 août 1903 à Pau (Pyrénées-Atlantiques), mort le 20 juin 1944 à Chaudes-Aigues (Cantal) ; professeur de lettres en lycée ; président de la « Post-Fédé » des étudiants protestants ; membre d’associations et de groupes d’aide et de sauvetage des réfugiés antinazis ; résistant et maquisard.

Jacques Monod fut le deuxième né d’une famille protestante de cinq enfants. Il était le fils d’Albert Monod, professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier, petit-fils de pasteurs protestants et descendant de galérien réformé. Il fut scolarisé à Montpellier, sauf pendant la Première Guerre mondiale où il fréquenta le lycée de Carcassonne (Aude). Son père était mobilisé dans cette ville et sa mère s’était installée dans le même département, à Cuxac-Cabardès, à proximité de sa famille. Jacques Monod se destina à l’enseignement et, élève de l’École normale supérieure, il obtint l’agrégation de lettres en 1926. L’année suivante, il fut nommé professeur de lettres de première au lycée d’Avignon. Il occupa ce premier poste jusqu’en 1938, année où il devint professeur de première supérieure préparatoire au lycée Thiers à Marseille.

Dès son arrivée à Marseille, Jacques Monod déploya une grande activité dans les milieux protestants. Il fut membre du conseil presbytéral de l’Église réformée de France à Marseille, président du comité évangélique tchécoslovaque, sans doute à la suite de contacts pris au sein de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants (FFACE ou plus simplement la « Fédé »).

Jacques Monod avait épousé, en 1930, Hélène Rives, sa cousine, dont il eut cinq enfants, Marianne, Vincent, Michel, Claudine, Antoinette. A Marseille, la famille Monod habita une villa au milieu des pins du quartier de Gratte-Semelle sur une colline proche de Notre-Dame-de la Garde, au 122 boulevard Georges Estrangin. Elle avait été mise à leur disposition par leur oncle, Gustave Monod, directeur de l’enseignement secondaire sous le gouvernement du Front populaire. Sous le gouvernement de Vichy, en novembre 1940, celui-ci fut révoqué de ses fonctions d’inspecteur de l’académie de Paris, pour avoir protesté contre la législation antisémite de l’État français.

Pacifiste, Jacques Monod avait pourtant effectué son service militaire et sa préparation militaire. Lors de la déclaration de guerre avec l’Allemagne, il fut mobilisé le 24 août 1939 au 4e bataillon du 203e RIA, sur la Côte d’Azur, à la frontière italienne. Son unité ne fut pas engagée dans les combats et il fut démobilisé en juillet 1940.

Depuis 1938, la famille Monod accueillait, dans sa maison de Gratte Semelle, des réfugiés autrichiens, tchécoslovaques, allemands espagnols et des juifs, présentés comme « étudiants ».
Sous le régime de Vichy, ces activités revêtirent une importance nouvelle. Une cousine d’Hélène, Évelyne Peyronel, Jacqueline, professeur d’anglais au collège d’altitude de Font-Romeu, montagnarde et sportive accomplie fut également sollicitée et organisa, dès l’hiver 1941, le passage de persécutés vers l’Espagne, en franchissant les Pyrénées. Jacques Monod, utilisa son titre de président du comité évangélique tchécoslovaque pour signer des certificats d’ « aryanité » et procurer des faux papiers. Il travailla aussi avec Gaston Vincent*, fils du pasteur baptiste Aimé Vincent, membre de l’Amitié chrétienne, à sauver des enfants juifs. Ces derniers furent dirigés, en particulier, vers le centre d’accueil de Vic-sur-Cère (Cantal).

On trouvait aussi dans ses fréquentations proches, à ce moment-là, les pasteurs Charles Roux (président du conseil régional de l’ERF) et Marcel Heuzé, Donald Caskie de l’Église écossaise et directeur du foyer du marin, rue Forbin, Jeanne Boullen, infirmière protestante qui était aussi en contact avec Jean Moulin*.

Jacques Monod prit, en septembre 1941, à l’occasion du congrès tenu à la maison de Pomeyrol à Saint-Étienne du Grès, à proximité de Tarascon (Bouches-du-Rhône), la direction de la « Post-Fédé » qui regroupait les aînés de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants. Cette assemblée regroupa 86 participants Elle permit la diffusion du document connu comme « thèses de Pomeyrol » qui avait été adopté lors de la rencontre de responsables protestants qui l’avait précédée, au même endroit. Ces huit thèses dénonçaient les persécutions, le statut des Juifs imposé par Vichy et appelait à la « résistance à toute influence totalitaire et idolâtre ». Jacques Monod fit alors une conférence sur le thème “Pour un redressement intellectuel” décrit comme « un engagement vital ». Le discours, profondément religieux, fondait aussi théologiquement des prises de position pratiques immédiates. Il soulignait d’abord leur nécessité car « l’action bonne est à la fois inutile au salut et pourtant nécessaire ». Il esquissait ensuite une analyse du conflit mondial qui impliquait l’engagement des croyants, le pacifisme - que Jacques Monod soutenait dans les années 1930 - et la neutralité étant rendus obsolètes par l’importance des enjeux.

En 1941, Jacques Monod rentra en contact avec le Mouvement de libération nationale d’Henri Frenay (futur mouvement Combat). Il diffusa alors Liberté, Petites Ailes, Vérités, puis Combat et Les Cahiers du témoignage chrétien. Hélène Monod évoquait même une importante réunion à son domicile au printemps 1942 avec la présence d’Henri Frenay, Jean-Pierre Levy, François de Menthon, et, peut-être, Jean Moulin.

Au début 1943, Combat fut démantelé à Marseille. Jacques Monod entra en contact avec le réseau Fred – Tommy – Brown, affilié à l’OSS, auquel participait son ami Gaston Vincent, Azur, et son frère - qui était communiste - Raymond Vincent, Dick*. En avril, Jacques Monod, prévenu de la menace d’arrestation qui pesait sur lui, quitta aussitôt Marseille pour la maison familiale des Escoussols à Cuxac-Cabardès (Aude) sur les contreforts de la Montagne Noire. L’exploitation agricole était dirigée par le père d’Hélène, Charles Rives, personnalité agricole du département, maire du village et président du Groupement interprofessionnel du lait. A plusieurs reprises, la vaste demeure servit de refuge aux résistants ou aux persécutés. Jacques Monod reprit une activité résistante avec le frère d’Hélène, Pierre Rives, blessé pendant les combats de 1940 et amputé. Il fut membre actif du réseau AKAK, lié à l’OSS, auquel participait également Éveline Peyronnel, Jacqueline. Mais le réseau fut démantelé par les services allemands entre septembre et novembre 1943. Pierre Rives, arrêté en novembre 1943, fut déporté à Buchenwald.

Devant la menace, Jacques Monod quitta le département et rejoignit avec sa fille aînée et la cadette, le Malzieu-ville, en Lozère, où son frère Marc était médecin. Suspendu de ses fonctions, le 13 janvier 1944, il aidait son frère dans ses activités. Mais il souhaitait un engagement plus important et décida de rejoindre le maquis proche du Mont Mouchet dans le Cantal. Le 7 juin, il écrivit une lettre à ses amis de la Postfédé pour expliquer son choix de la lutte armée et les problèmes qu’il posait à un chrétien. Il partit le lendemain pour le maquis, en compagnie de Jean Rothé, professeur à l’Université de Strasbourg et huit volontaires du village. Il prit alors le pseudonyme de Jean Meunier. Il fut tué au combat le 20 juin 1944 à Chaudes-Aigues (Cantal) en faisant retraite avec sa compagnie lors de l’attaque allemande qui anéantit le maquis, Il fut enterré à l’endroit où il était tombé, dans un petit bosquet à quelques kilomètres de la petite ville, au bois de Védrines, près du Pont-Rouge. Promu, à titre posthume, au grade de capitaine, Jacques Monod fut décoré de la médaille de la Résistance, de la Croix de Guerre et de la Légion d’honneur.

Sa tombe, fidèlement entretenue par les CVR du Cantal, est le lieu d’une cérémonie du souvenir le 20 juin de chaque année. Le nom de Jacques Monod a été donné à une rue d’Avignon.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article148043, notice MONOD Jacques [Protestant, résistant] par Robert Mencherini, version mise en ligne le 30 juillet 2013, dernière modification le 3 novembre 2020.

Par Robert Mencherini

ŒUVRE : « Liberté », « Conférence donnée au XXVI congrès national de la Fédé », Lille, 7 – 10 février 1937, Le Semeur, mars – avril 1937, p. 377 – 405. — « Pour un redressement intellectuel. Ultime message », Foi Éducation, revue trimestrielle de la Fédération protestante de l’enseignement, XXe année, n ° 13, novembre 1950, p. 11-17 — « Lettre à la Post-fédé », 7 juin 1944.

SOURCES : Entretiens avec les filles de Jacques Monod, Marianne Meuret et Claudine Rives, août 2007-janvier 2008. — papiers conservés par celles-ci en particulier les notes manuscrites d’Hélène Monod. — Roger Melh, « Souvenirs de Jacques Monod ». — André Rougon, élève de Jacques Monod en hypocagne (1941 – 1942) au lycée Thiers à Marseille, « Portrait ». — « Jacques Monod. Agrégé ès lettres, 1903 - 1944 », rapport fait pour la France combattante par Rolland (Camille Fort) pour le liquidateur du réseau AKAK. — « Jacques Monod », Combat universitaire, n° 3, mars 1945 — Société d’histoire du protestantisme, liasse SHP DT MON. — Lucien Maury (présenté par), La Résistance audoise, tome 1, Comité d’histoire de la Résistance du département de l’Aude, sl, 1980. — Pierre Bolle, « Églises et mouvements de jeunesse », André Encrevé, Jacques Poujol (dir.), Les protestants français pendant la seconde guerre mondiale, Actes du colloque de Paris, Palais du Luxembourg, 19-21 novembre 1992, Supplément au Bulletin de la Société de l’Histoire du protestantisme français, n° 3, juillet-septembre 1994, p. 161-183. — Jacques Poujol, Protestants français dans la France en guerre (1939-1945), Dictionnaire thématique et biographique, Paris, Les éditions de Paris Max Chaleil, 2000. — Le Lieutenant Monod, Musée de la Résistance, Anterrieux, édition remaniée, 2007. — Robert Mencherini, Midi rouge, Ombres et lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, 1930–1950, tome 2, Vichy en Provence, tome 3, Résistance et Occupation, tome 3, Syllepse, 2009, 2011.

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