OULD AOUDIA Amokrane

Par Vanessa Codaccioni

Né le 23 novembre 1924 à Michelet (Aïn El Hammam aujourd’hui, Algérie), assassiné le 23 mai 1959 à Paris ; avocat du collectif FLN.

Amokrane Ould Aoudia naquit à Michelet, dans une famille kabyle christianisée où se trouvaient de nombreux juristes et magistrats. Son oncle, Boudjemâ Benjamin Ould Aoudia, lui aussi natif de Michelet en Kabylie, était un simple berger. Recueilli par les Pères blancs de Ouaghzen en octobre 1899 et converti au catholicisme, il devint avocat au barreau d’Alger et membre du « groupe des 61 », c’est-à-dire du groupe des musulmans à l’assemblée algérienne réclamant le droit à l’autodétermination. Le père d’Amokrane était quant à lui entrepreneur de travaux publics, sa mère ne travaillait pas.

Amokrane Ould Aoudia fréquenta d’abord l’école d’Ouaghzen, avant de suivre les cours au collège moderne de Tizi-Ouzou. Il fut ensuite admis à l’école professionnelle de Maison-Carrée réservée à l’enseignement technique des « indigènes ». Après la Seconde Guerre mondiale, Amokrane Ould Aoudia renonça à devenir officier dans l’armée. Proche du Parti communiste algérien, il devint maître d’internat à Alger et donna des cours particuliers, avant de s’inscrire à la faculté d’Alger pour y suivre des études de droit. Très vite néanmoins, il fut stigmatisé par ses professeurs de droit qui lui reprochaient son appartenance au PCA. Réformé du service militaire qu’il avait commencé à effectuer à El-Affroun, il partit en France pour se faire soigner des bronches, d’abord dans les environs de Grenoble, puis à Paris où il reprit ses études de droit.

Membre du PCF, il fut alors au cœur des réseaux anticolonialistes puisqu’il dirigea le groupe de langue des étudiants communistes algériens de Paris, organiquement soumis au parti par le biais de la Section coloniale, et qui regroupait une trentaine d’étudiants algériens. Il vivait dans une résidence d’étudiants, la Maison des Lettres, rue Férou, où habitaient surtout des étudiants issus des colonies et où se tenaient de nombreuses réunions politiques. Passionné par la poésie et la musique classique, il était décrit comme très charismatique par ses camarades du groupe de langue. Entre novembre 1950 et février 1952, il fut rédacteur en chef puis directeur du journal Étudiants anticolonialistes, le périodique des Étudiants communistes des colonies à Paris, créé par Jacques Vergès en 1949 et qui parut jusqu’en 1953. Dans ce journal, Amokrane Ould Aoudia rédigea des articles sur les conditions difficiles de vie et de travail des étudiants algériens à Paris, comme l’illustre celui qu’il rédigea en novembre 1950 sur l’attribution des bourses universitaires : « Les bénéficiaires sont aussi rares que la démocratie sur l’autre rive de la Méditerranée » écrit-il. Mais ses articles abordaient aussi des thématiques plus larges, comme les luttes ou les cultures des peuples colonisés, dépassant bien souvent la ligne anticoloniale du PCF. À l’été 1951, il participa à la délégation algérienne du Festival mondial de la jeunesse démocratique de Berlin, organisé par la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique. Il participa aussi à toutes les luttes communistes de la guerre froide, comme la manifestation Ridgway du 28 mai 1952 à l’issue de laquelle il fut arrêté et gardé à vue.

Avocat inscrit au barreau de Paris en 1954, son premier client fut son ami Jean Beckouche, responsable fédéral des groupes de langue des étudiants coloniaux, et qui avait été écarté des EOR pour raisons politiques. C’est Amokrane Ould Aoudia qui décida de porter l’affaire devant le tribunal administratif de Paris et de porter plainte pour « excès de pouvoir » contre le secrétaire d’Etat de la guerre. Mais, à partir de cette date, et comme la grande majorité des jeunes avocats communistes, Me Ould Aoudia plaida principalement pour les organisations liées au PCF, le Secours populaire et la CGT en particulier.

La guerre d’Algérie marqua alors une rupture dans son engagement politique puisqu’en désaccord avec la ligne anticoloniale du PCF, il s’engagea au côté du FLN. D’abord associé à l’avocat Mourad Oussedik, il décida en 1957 de travailler seul et d’ouvrir son propre cabinet, d’abord rue Anatole France puis, en novembre 1958, rue Saint-Marc près de la Bourse. Connu pour ses sympathies pour le FLN et son engagement pour l’indépendance de l’Algérie, il s’occupa rarement de procès de droit commun, plaidant surtout des affaires politiques. De la même manière, il travailla principalement en France, n’allant qu’une fois en Algérie plaider aux côtés de Me Ali Boumendjel, exécuté par les parachutistes en mars 1957. Comme les autres avocats en charge de la défense des militants favorables à l’indépendance de l’Algérie, Me Ould Aoudia dénonça les tortures pratiquées par l’armée et la police françaises pendant le conflit. Ainsi, avec Jacques Vergès, il envoya le 8 septembre 1958 une lettre ouverte au ministre de la Culture, André Malraux, pour dénoncer les tortures subies par deux de ses clients, Hocine Rezgui, un ouvrier des usines Potez, et Mohamed Krama, conducteur aux usines Teka de Courbevoie, dans le commissariat d’Argenteuil, là où les violences policières étaient fréquentes et quotidiennes. Ils lui rappelaient qu’il avait signé, quelques mois auparavant et aux côtés de Jean-Paul Sartre, François Mauriac et Roger Martin du Gard, une adresse au président de la République pour condamner sans équivoque la torture, avant de conclure : « Puisque vous proposiez, monsieur le ministre, à MM. François Mauriac et Albert Camus de se rendre en Algérie pour constater (…) que la torture avait disparu, nous nous permettons de vous suggérer de leur demander plus simplement d’aller à la prison de Versailles et au commissariat de police d’Argenteuil.  » La plainte adressée au doyen des juges d’instruction du tribunal de Versailles faisait là encore état des sévices subis par les deux clients de Me Ould Aoudia. En avril 1959, ce dernier devint le principal avocat de « l’affaire de Mourepiane », lors de laquelle seize membres du FLN, parmi lesquels Mohammed Assaoui, responsable de l’organisation à Marseille et son adjoint Cherif Mezzia, étaient accusés de l’incendie du dépôt pétrolier de Mourepiane, dans les quartiers nord de Marseille. Adoptant une attitude accusatrice lors du procès, et refusant la disjonction du cas de l’un des accusés, Abdou Lahmar, il obtint à l’audience du 17 avril le renvoi du procès.

Maître Ould Aoudia devint une cible pour les partisans de l’Algérie française. Le 13 mai, alors qu’il était à Dijon pour défendre vingt-et-un militants accusés « d’atteinte à la sûreté de l’État », il reçut comme sept autres avocats du collectif FLN, une lettre de menaces de mort : « Tu vas mourir. » Son appartement et son cabinet commencèrent aussi à être surveillé. Ce même mois de mai, il devint l’un des avocats de quinze étudiants de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA), la branche étudiante du FLN, arrêtés les 4 et 5 septembre 1958 et accusés « d’atteinte à la sûreté de l’État » et de « reconstitution de ligue dissoute. » Parmi eux, les auteurs de La Gangrène, livre de dénonciation des tortures publié trois semaines après la mort de l’avocat, le 18 juin 1959 par Les Éditions de Minuit. La plaidoirie qu’il prévoyait pour le procès des membres de l’UGEMA était d’ailleurs entièrement axée sur la dénonciation des tortures, expliquant le refus de ses clients de répondre au juge d’instruction par l’absence de sanction pour les « bourreaux » des étudiants algériens. Il devait aussi, pour préparer ce procès, rencontrer le 23 mai 1959 les autres avocats du collectif en charge de la défense des étudiants. Or, il fut assassiné ce jour-là, à huit heures du soir, sur le palier de son cabinet. Si la police déclara à son confrère Mourad Oussedik, prévenu de sa disparition par sa femme et venu sur les lieux le lendemain, qu’il avait été « victime d’un infarctus », le légiste lui annonça qu’il était mort de deux balles tirées à bout portant. Une procédure judiciaire fut ouverte par le procureur de la République du tribunal de grande instance de Paris. Mais en l’absence de documents et de preuve qui empêchait l’identification du meurtrier, l’affaire se termina par un non-lieu en juin 1963. En réalité, Me Ould Aoudia avait été exécuté par le service Action du SDCE (Service de documentation extérieur et de contre-espionnage) dans le cadre de l’opération Homo (pour homicide), sur ordre de Matignon et surtout de Jacques Foccart, conseiller du général de Gaulle et directeur du SDCE, qui donna une dérogation à ses hommes pour tuer les avocats du FLN sur le sol français. Au lendemain de sa mort, de très nombreux articles furent publiés dans la presse pour lui rendre hommage et le comité Maurice Audin, le centre Landy, le comité de vigilance universitaire et le comité des étudiants anticolonialistes organisèrent un meeting, pour retraduire les sentiments « d’indignation », « d’horreur » et « d’écœurement » provoqués par son exécution. Pour éviter « toute exploitation politique de l’assassinat », la Préfecture de police de Paris interdit que la dépouille mortelle de l’avocat fut exposée au public et veillée au foyer de l’institut des musulmans Nord-africains, au 115 boulevard Saint-Michel. Sa veuve, Éliane Young, qu’il avait épousée en 1957 et qui était enceinte de leur fils, Amokrane, adressa aussitôt un télégramme à Michel Debré, Premier ministre, pour dénoncer le refus d’accorder un « dernier et silencieux hommage » à son mari et pour réclamer des funérailles dignes d’un avocat à la cour d’appel de Paris. Le comité Audin, le Comité de défense des libertés et de la paix, tout comme le Comité de vigilance universitaire protestèrent auprès du général De Gaulle. Le lundi suivant, trois milles personnes environ se recueillirent au cimetière Montparnasse pour honorer sa mémoire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article148740, notice OULD AOUDIA Amokrane par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 9 septembre 2013, dernière modification le 4 août 2019.

Par Vanessa Codaccioni

SOURCES : Entretien avec Jean Beckouche. — Entretiens avec Éliane, Idir et Amokrane Ould Aoudia, avril 2013. — Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens (1944-1962), Paris, Nouveau monde éditions, 2011. — Pierre-Jean Le Foll-Luciani, « Des étudiants juifs algériens dans le mouvement national algérien à Paris (1948-1962) », in Frédéric Abécassis, Karima Dirèche et Rita Aouad (dir.), La bienvenue et l’adieu, Khartala/La Croisée des Chemins, 2012, p. 67-93, et entretien avec l’auteur ; Anne Simonin, « Le droit au mensonge : comment dire le vrai pendant la guerre d’Algérie ? À propos de La Gangrène », in Luc Boltanski et al (dir.), Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet, Paris, Stock, 2007, pp. 249-276. — Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2004.

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