BODART Jean, Élie, Joseph, Ghislain.

Par Jean Neuville

Merbes-le-Château (pr. Hainaut, arr. Thuin), 11 septembre 1895 – Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 25 décembre 1964. Avocat, démocrate-chrétien, fondateur et secrétaire de la Ligue des travailleurs chrétiens de l’arrondissement de Charleroi (pr. Hainaut), conseiller communal de Marchienne-au-Pont (aujourd’hui commune de Charleroi), député de l’arrondissement de Charleroi, fondateur et dirigeant de journaux démocrates-chrétiens, militant wallon.

« Le contrôle ouvrier en ce qui concerne spécialement le droit de regard »
Jean Bodart est issu d’une famille de cinq enfants. Il commence ses études primaires chez les Frères de Saint-Vincent de Paul. Il les termine à Erquelinnes (pr. Hainaut, arr. Thuin) où la famille a déménagé. Il suit alors les humanités anciennes à l’Institut Saint-Joseph à La Louvière (pr. Hainaut, arr. Soignies) et ensuite la poésie et la rhétorique au Collège du Sacré Cœur à Charleroi. Après deux années de philosophie et lettres aux Facultés universitaires Notre Dame de la Paix à Namur (pr. et arr. Namur), Jean Bodart fait des études de droit à l’Université catholique de Louvain (Leuven, aujourd’hui pr. Brabant flamand, arr. Louvain) d’où il sort docteur en droit en 1920. Il est membre du Barreau de Charleroi de 1923 à 1950.

En 1909, l’abbé Abel Brohée, chargé par les évêques d’organiser à Louvain un secrétariat des « œuvres apologétiques », lance un mouvement des cercles d’études pour jeunes. Ces cercles se groupent en une fédération qui publie L’Effort et Tribune apologétique. C’est en s’appuyant sur ce réseau qu’est créée l’Association catholique de la jeunesse belge (ACJB). À ce moment, Jean Bodart, jeune avocat, est installé à Marchienne-au-Pont, et président de la Fédération des cercles d’études et de l’ACJB de l’arrondissement de Charleroi qui organise un Congrès le 25 juin 1922. Bodart est membre du Comité national de l’ACJB. En septembre, il signe la circulaire d’invitation au premier Congrès national de l’ACJB à Gembloux (pr. et arr. Namur) : il y présente un rapport sur les œuvres de jeunesse en Belgique de langue française.

En ce début des années 1920, Jean Bodart porte également un intérêt particulier au mouvement ouvrier chrétien qui s’est doté d’une nouvelle structure : la Ligue nationale des travailleurs chrétiens (LNTC). Il s’implique dans la construction de ce mouvement dans sa région. Lors du Congrès des œuvres ouvrières de Charleroi du 26 juin 1921, il présente un exposé sur les Ligues ouvrières. Le 26 février 1922, il participe à une réunion, convoquée par le groupe démocratique chrétien de Couillet (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi) et présidée par Louis Bolle, président du syndicat des cheminots chrétiens, qui rassemble tous les groupements démocratiques chrétiens de l’arrondissement. La Ligue des travailleurs chrétiens (LTC) de l’arrondissement de Charleroi y est lancée. Un comité provisoire est nommé : Louis Bolle en est le président et Bodart le secrétaire. Ces derniers convoquent un premier Congrès de la Ligue d’arrondissement à Fleurus (pr. Hainaut, arr. Charleroi), le 22 octobre 1922. À ce Congrès, Jean Bodart déclare que « l’ouvrier doit être chez lui dans le parti catholique et trouver des hommes pour le défendre ».

En 1925, Jean Bodart est à l’origine de la publication de La Vie nouvelle, hebdomadaire de la Ligue des travailleurs chrétiens de Charleroi, qui, le 1er janvier 1931, devient l’organe des Ligues du Hainaut, la Ligue provinciale des travailleurs chrétiens ayant été fondée le 5 octobre 1930.

Jean Bodart se lance dans l’arène politique dès 1921, en étant candidat aux élections communales à Marchienne-au-Pont. Il n’est pas élu. Il est finalement conseiller communal de 1926 à 1932 pour le redevenir en 1936.
Cependant les relations entre catholiques conservateurs et démocrates-chrétiens à Charleroi sont loin d’être aisées. Lorsque Jean Bodart entre sur la scène politique carolorégienne après 1918, il se heurte aux conservateurs qui veulent garder la main mise sur le monde catholique. À l’inverse d’un Michel Levie, il n’est pas inséré dans le monde bourgeois et sa vision démocratique est plus intense que celle de Levie, qui ne dépasse guère le stade du catholique social ouvert. Aussi supporte-t-il moins aisément l’opposition des conservateurs à accorder une représentation aux ouvriers démocrates-chrétiens sur les listes catholiques, comme le souhaite la LTC. L’enjeu pour la LTC de l’arrondissement de Charleroi est de disposer d’une place en ordre utile pour son ou ses candidat(s) sur la liste catholique pour la Chambre lors des élections législatives du 5 avril 1925. Elle obtient la troisième place et ce résultat est une pilule dure à avaler pour les ouvriers chrétiens de Charleroi. C’est le refus des conservateurs de toute candidature démocrate-chrétienne pour les élections provinciales du 8 novembre 1925 qui fait déborder le vase. En fait, les conservateurs veulent bien des ouvriers sur leurs listes, à condition de les choisir eux-mêmes. Ils ne veulent pas des ouvriers désignés par la LTC de l’arrondissement car cela aurait signifié l’acceptation de la standorganisatie (organisation par classes), formule adoptée par le parti catholique reformé le 14 septembre 1921, sous le nom d’Union catholique belge. Face au refus des conservateurs, les travailleurs chrétiens constituent alors une liste dissidente en vue du scrutin provincial. Ils récoltent 6.782 voix.

En mars 1928, Jean Bodart publie un long mémoire de vingt-cinq pages intitulé Vers l’union : les démocrates-chrétiens et le parti catholique. Encouragés par le succès obtenu par la liste séparée aux élections provinciales de 1925, les démocrates-chrétiens posent leurs exigences en vue des élections législatives de mai 1929. Fondamentalement, ils revendiquent l’indépendance totale du mouvement ouvrier chrétien vis-à-vis des conservateurs. Jean Bodart formule cette condition dans ces termes : « Il doit devenir clair comme le jour, éclatant comme la lumière du soleil, que le mouvement ouvrier chrétien de Wallonie n’est à la solde de personne, qu’il n’est pas une œuvre de patronage. L’autonomie absolue que le mouvement démocratique chrétien a conquise dans les œuvres professionnelles et économiques ne suffit pas à cette démonstration. Celle-ci exige encore qu’il soit entendu une fois pour toutes que, sur le terrain politique, les ouvriers chrétiens organisés ont le droit de choisir librement leurs représentants en dehors de l’ingérence de toute influence étrangère. Cela est essentiel. L’autonomie du mouvement ouvrier chrétien sur le terrain politique sera reconnue et pratiquement appliquée, ou les ouvriers seront abandonnés au socialisme. Il n’y a pas de milieu. » Cette indépendance est, selon Bodart, la seule façon d’assurer le succès du parti catholique : « Nous vivons en régime de suffrage universel ; le corps électoral compte une majorité d’éléments ouvriers. Pour que le parti catholique ait une influence, il doit donc conquérir un certain nombre de voix ouvrières. Croit-on sérieusement que dans la Wallonie, imprégnée de socialisme, il est possible de conquérir ces voix ouvrières par une politique conservatrice ? Le bon sens et l’expérience hurlent le contraire. » Si les conservateurs n’acceptent pas de reconnaître la Ligue et son droit à désigner ses candidats, « mieux vaut deux listes séparées qui sauveront l’essentiel : les voix ». Les conservateurs rejettent obstinément cette condition. Leur point de vue est d’ailleurs soutenu par l’évêque de Tournai, Monseigneur Rasneur, qui exerce une pression extraordinaire sur les membres du clergé proches de la LTC. C’est parce qu’il soutient Jean Bodart qu’en juin 1928, le directeur des œuvres sociales, l’abbé René Van Haudenard*, est envoyé à Blaton (aujourd’hui commune de Bernissart, pr. Hainaut, arr. Ath) comme curé. Au même moment, le chanoine Aloïs Douterlungne, directeur des œuvres sociales chrétiennes du diocèse de Tournai (pr. Hainaut) - il occupe cette fonction depuis 1894 - et partisan des ligues de travailleurs, donne sa démission.

Les catholiques conservateurs de Charleroi trouvent un appui dans leur opposition farouche à Jean Bodart, notamment chez Louis Picard, aumônier de l’ACJB, d’où sortira bientôt le mouvement rexiste. L’intervention de Picard prend la forme d’un article publié dans La Revue catholique des idées et des faits du 29 juin 1928, revue de droite fondée en 1921 par l’abbé René-Gabriel Van Den Hout, professeur à l’Institut Saint-Louis à Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Dans cet article, il tente de montrer que le système de la standorganisatie, préconisé par la LNTC pour assurer la représentation politique des ouvriers chrétiens choisis par ses soins, n’est pas le système préconisé par Rome. Picard va même jusqu’à accuser Jean Bodart de maurrassisme mais en donnant plus de crédit à Charles Maurras : « Pour le dire franchement, l’argument de Maurras a plus d’apparence que le vôtre. On se laisserait persuader plus aisément de l’indispensable efficacité de la monarchie que de celle d’une cuisine électorale de parti au sujet de laquelle discutent les catholiques les plus désintéressés et les mieux intentionnés. » Bodart, ancien dirigeant de l’ACJB, connait trop bien les antécédents de Picard pour se laisser démonter. Dans La Vie nouvelle du 29 juillet, il lui répond avec verdeur : il s’étonne de ce zèle de néophyte qui trouve du maurrassisme partout. Il rappelle ce que Picard écrivait dans L’Effort, l’organe de l’ACJB, du 2 juin 1925 : « S’il fallait interdire Maurras pour cette seule raison (qu’il exagère en politique), écrivait l’aumônier de l’ACJB, il faudrait interdire tous les spécialistes de grand talent, car ce sont les plus dangereux. Mais d’autre part ce sont les plus utiles, les meilleurs des maîtres. Maurras résout des problèmes que l’Évangile et l’Église n’ont pas formellement résolus, les questions libres ne sont-elles pas très nombreuses en politique ? Maurras les résout avec une telle vigueur et une acuité d’intelligence, avec une telle précision de méthode et une telle logique, que l’on trouve chez lui des lumières qui ne sont pas ailleurs. » Picard tente de répliquer dans La Revue catholique des idées et des faits du 10 août 1928 : il y admet ne pas avoir suffisamment combattu « l’exagération » maurrassienne du monarchisme et du « politique d’abord ». « Nous n’avons pas suffisamment mis en garde nos jeunes amis contre les autres erreurs de cette école et contre l’esprit de ce mouvement. Nous avons cru qu’il était possible d’utiliser ce qui s’y trouvait de vérité et d’élan généreux sans danger immédiat d’intoxication. Nous nous trompions... » « ... de votre propre aveu et de notoriété publique », réplique Jean Bodart le 26 août, « vous vous êtes lourdement trompé dans la question du maurrassisme, matière de foi et mœurs. Dès lors, je vous réponds : Ad hominem : quand on s’est trompé en matière aussi grave et malgré les lumières d’une discussion déjà ancienne, une extrême prudence s’impose avant de donner des leçons d’orthodoxie à la cantonade. Ad rem : vous n’aviez donc pas compris le maurrassisme ni son esprit. Comment avez-vous la prétention de juger aujourd’hui où se trouve cet esprit que vous avez eu tant de peine à comprendre ?... »

Jean Bodart ne se laisse pas impressionner par le paravent théologique qu’utilise Picard pour dissimuler ses options de droite. « Il est évident pour tout le monde en effet que Mgr Picard ne se tient ni en dehors ni au-dessus des partis, mais que dans les questions qui divisent les catholiques, il se place publiquement et résolument à droite. Faut-il rappeler son attitude vis-à-vis du maurrassisme, son attitude vis-à-vis du fascisme, son attitude vis-à-vis du mouvement ouvrier chrétien en Belgique ? N’avait-il pas entrepris naguère de démontrer sur la place publique que depuis trente ans et sans qu’aucune des autorités responsables ne s’en fût aperçue, tout le mouvement ouvrier chrétien était en contradiction formelle avec « Graves de Communi » ».

En attendant la fin de cette polémique, les négociations entre conservateurs et démocrates-chrétiens n’aboutissent pas à Charleroi. La question de la composition de la liste est soumise à l’arbitrage des ministres d’État et anciens ministres catholiques. Jean Bodart se voit attribuer la deuxième place sur la liste pour la Chambre. Il est élu, pour la première fois, député de l’arrondissement de Charleroi le 26 mai 1929.

C’est dans ce climat difficile que le débat autour du monopole des œuvres sociales débute.
Pour s’attacher certaines couches de travailleurs et justifier leur prétention à représenter tout le monde catholique, les conservateurs créent des mutualités et des caisses de chômage, concurrentes directes des organisations ouvrières chrétiennes. Au IXe Congrès de la LNTC d’octobre 1930, l’abbé Louis Colens*, aumônier de la LNTC, évoque, dans son rapport moral, la création de ces organisations, tant en Flandre (organisations nationalistes) qu’en Wallonie (organisations des conservateurs catholiques). Elles risquent, dit Colens, de mettre le mouvement ouvrier chrétien « dans l’obligation de se séparer du parti catholique ». Jean Bodart intervient dans la discussion du rapport de Colens, le 19 octobre, pour appuyer cette idée : « Cette politique aura certainement comme conséquence la scission du parti catholique que les ouvriers chrétiens abandonneront, excédés d’être toujours brimés (...) Il ne manque plus maintenant qu’un homme qui prendra la responsabilité de cette scission. Mais cet homme, on le trouvera ». Quelques jours plus tard, le point de vue des conservateurs est défendu à la 57ème session de la Fédération des associations et cercles catholiques. Lors de la deuxième journée, le 26 octobre 1930, Henry Carton de Wiart, ancien démocrate-chrétien, prend la parole au banquet et, faisant fait allusion aux œuvres sociales, déclare que « celles-ci ne peuvent être revendiquées par aucun groupe à l’exclusion des autres ».

Le 1er mars 1931, Jean Bodart publie dans La Revue belge, un article intitulé Allons-nous à la fondation d’un parti démocrate populaire ? dans lequel il écrit : « N’aperçoit-on pas que si le mouvement ouvrier chrétien ne peut plus trouver dans le parti catholique la garantie des conditions indispensables à son existence, il se trouve irrémédiablement acculé à la nécessité de constituer un parti populaire séparé ? » En mars et en avril, un autre ancien démocrate-chrétien, le sénateur Paul Crokaert*, s’engage dans le débat pour défendre la position conservatrice, notamment dans des publications comme La Revue catholique des idées et des faits et Notes et documents qui appartient à la fédération conservatrice.

La question du monopole des œuvres sociales est mise à l’ordre du jour du bureau de l’Union catholique belge. Une commission est créée le 24 mars 1931 dans le but de réaliser un accord, sans succès. Jean Bodart n’y est pas admis, le président de la fédération conservatrice refusant sa participation et la LNTC ne l’ayant pas exigée à cause du Père Rutten, alors sénateur. La commission cesse de se réunir le 12 janvier 1932. À Charleroi, en avril, les conservateurs fondent une ASLB Concordia ayant « pour mission essentielle de créer, de gérer et d’administrer des œuvres sociales telles que : mutualités, caisses de compensation pour allocations familiales, secrétariats populaires et tous services d’assistance sociale intéressant les ouvriers, les employés, les artisans, les agriculteurs, les professions libérales ». Ce n’est que le 2 mars 1937 qu’un accord intervient au niveau national, sous l’égide du Parti catholique social, issu de la réforme du parti catholique et présidé par Giovanni Hoyois*, entre Georges Michaux pour les conservateurs et Henri Pauwels* pour la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), en vertu duquel cette dernière est reconnue comme « l’expression exclusive du syndicalisme chrétien belge ». L’accord prévoit l’ouverture de négociations pour rétablir l’unité du mouvement mutualiste chrétien, unité qui ne se concrétisera pas avant la guerre de 1940.

En attendant la conclusion de la question du monopole des œuvres sociales et malgré l’offensive conservatrice, Jean Bodart s’attache à organiser les travailleurs chrétiens de Charleroi. Progressivement son autorité s’étend à tout le Hainaut qu’il représente dans les instances dirigeantes de la Ligue nationale. Il fait notamment partie de la commission, créée lors du Congrès de la LNTC d’octobre 1924, qui décide la création de la Banque ouvrière de Belgique. Constituée le 9 décembre 1925, cette société coopérative prend, en mars 1926, le nom de Banque d’épargne des ouvriers chrétiens. Bodart fait partie de son conseil d’administration.

Le 26 juin 1932, la Ligue provinciale des travailleurs chrétiens du Hainaut tient à Mons (pr. Hainaut, arr. Mons), rue de Nimy, son premier Congrès. Jean Bodart y fait une allocution qu’il commence en s’adressant au ministre du Travail, le démocrate-chrétien, Hendrik Heyman : « Monsieur le Ministre, j’ai l’honneur et la fierté de vous présenter la division de fer de l’armée des 300 000 travailleurs chrétiens organisés de Belgique ». Après avoir rappelé que « … Naguère d’autres prêtèrent le serment de Saint-Gilles en vue de la conquête du S.U. », il convie les congressistes à prêter un serment par lequel « il s’agit pour la classe ouvrière de choisir entre le socialisme et la démocratie chrétienne ». Jean Bodart est ovationné par les congressistes. Les délégués des ligues d’arrondissement, les représentants de la LNTC et H. Heyman signent un document appelé le « Serment de Mons » dans lequel ils affirment « notre fidèle soumission à l’Église catholique » et proclament « notre inébranlable attachement aux enseignements des Souverains Pontifes et spécialement aux encycliques Rerum Novarum et Quadragesimo Anno, seules voies de salut pour le monde ». Ils concluent en faisant « le serment solennel de travailler de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces à la réforme des mœurs et des institutions, pour l’instauration d’un ordre nouveau qui respecte les droits de Dieu, la dignité de la personne humaine et du travail, les commandements de la Justice et les requêtes de la Charité ».

En juillet 1932, l’émeute qui fait suite aux grèves du Borinage de juin - juillet 1932, donne l’occasion à Jean Bodart de poser un geste qui provoquera chez certains le scandale, chez d’autres la stupéfaction et, chez ses partisans, l’admiration. Alors que les socialistes de Charleroi doivent faire appel à la gendarmerie pour protéger le Palais du peuple, Bodart leur propose un cartel momentané pour faire face à la situation. Il ne s’agit pas pour lui de réaliser un « Front populaire » mais il est convaincu que l’explosion de 1932, en dehors de tout mot d’ordre des organisations syndicales, a, comme cause profonde, la misère ouvrière résultant de la crise et de la politique déflationniste du gouvernement. Et il est non moins convaincu que l’ampleur prise par le mouvement résulte de la mise en œuvre de techniques révolutionnaires par les communistes. « ... Ces événements sont nettement à caractère révolutionnaire », dit-il le 12 juillet à la Chambre, au cours de l’interpellation du député socialiste borain, Achille Delattre, « … ils sont fomentés, déclenchés et dirigés par une minorité révolutionnaire qui n’a aucune responsabilité vis-à-vis de la classe ouvrière organisée de ce pays, qui n’a jamais rien réalisé ni sur le terrain syndical, ni sur le terrain mutualiste, ni sur le terrain coopératif, ni sur le terrain législatif ». Interrompu par Joseph Jacquemotte, député communiste de Bruxelles, Jean Bodart rétorque : « Monsieur Jacquemotte, si vous aviez un peu le sens de l’honneur, vous seriez le seul à ne pas prendre la parole dans un débat semblable. Vous avez des cadavres sur la conscience... » Pour Bodart, la cause profonde de ces événements réside dans « la misère profonde, imméritée et angoissante de notre classe populaire... » Dès lors, son objectif est d’éviter la révolution en constituant une sorte de front commun des organisations socialistes et chrétiennes qui pourra reprendre le mouvement en main et ramener l’ordre. « La maison brûle, pensions-nous, unissons nos bonnes volontés pour jeter de l’eau sur le brasier. »
Jean Bodart obtient l’accord de ses partisans et celui des socialistes. Il est soutenu par le Bureau exécutif de la LNTC qui, dans son ordre du jour du 16 juillet, « félicite les dirigeants de l’arrondissement de Charleroi et particulièrement M.M. Bodart et Bertinchamps (Arthur Bertinchamps) qui, par leur entente temporaire avec l’organisation des ouvriers socialistes, ont contribué à ramener le calme dans les esprits, à rendre aux organisations responsables de la classe ouvrière la direction d’un mouvement d’agitation fomenté par des gens sans mandat et sans responsabilité sociale et à préparer ainsi les résultats obtenus ».

Jean Bodart n’a pas le temps de souffler car des élections se profilent en cette fin de 1932 : les communales en octobre, les législatives en novembre. La question politique tourne autour de la réforme du parti catholique. Le dimanche 28 août, lors de la XIXe Semaine sociale wallonne, Bodart donne une leçon intitulée Nos organisations ouvrières et les directives pontificales au sujet de la politique. En opposition avec un bon nombre des démocrates chrétiens à propos de la réforme du parti, il ne souhaite pas, dans un premier temps, donner cette leçon. Convaincu qu’une entente avec les conservateurs s’avère de moins en moins possible, Jean Bodart participe aux réunions de la commission relative à la réforme des statuts créée au sein de l’Union catholique belge le 24 janvier 1932. Ses exigences à l’égard de la fédération conservatrice sont très fermes, contrairement à un certain nombre de dirigeants démocrates-chrétiens plus conciliants, notamment le Père Rutten* qui soutient, appuie plutôt le Liégeois Paul Tschoffen*. La leçon que Bodart accepte finalement de donner le 28 août, est une analyse systématique des textes des papes et cardinaux étayant la thèse de la nécessité pour la LNTC de faire de la politique. Le « devoir politique » des organisations ouvrières chrétiennes, selon Jean Bodart, c’est d’effacer le « passif effroyable » du parti catholique aux yeux de la classe ouvrière. Elles ne peuvent le faire à cause des comportements des conservateurs catholiques. Or « l’union des catholiques n’est pas un but mais un moyen », dit Bodart en concluant sa leçon. « Elle serait désastreuse et condamnable si elle devait avoir pour prix l’existence du mouvement ouvrier chrétien, moralement nécessaire au temps où nous vivons, au salut éternel des travailleurs. À mon sens, du moment qu’il devient certain que leur présence dans le parti catholique met un obstacle invincible à l’accomplissement de leur mission, il n’y a qu’une solution pour nos organisations : elles doivent sortir du parti catholique. À moins que l’autorité religieuse, pour des raisons d’ordre moral et spirituel dont elle est seule juge, ne leur ordonne d’y rester. Dans ce cas, tout autre devoir s’effacerait devant celui de l’obéissance et il ne nous resterait qu’à remettre le salut de la classe ouvrière et la restauration de la société, à la seule grâce de Dieu. »

C’est lors de la confection de la liste électorale pour les législatives du 27 novembre 1932 qu’une scission entre démocrates-chrétiens et conservateurs manque de se produire. En octobre, pour que Jean Bodart puisse figurer en bonne place sur la liste de Charleroi, la fédération conservatrice exige trois conditions : engagement de ne pas heurter le sentiment du corps électoral, ne jamais s’écarter des avis de la majorité de la droite et ne jamais attaquer la fédération catholique ni ses amis. Mais devant la menace de lutte séparée à Charleroi avec apparentement de la liste des travailleurs chrétiens avec les listes catholiques des autres arrondissements, les conservateurs cèdent. Bodart est élu avec 7.426 voix de préférence contre 4.701 en 1929.

Rapidement, Jean Bodart s’oppose à la politique déflationniste du gouvernement catholique-libéral de Charles de Broqueville. En décembre 1932, en effet, celui-ci demande et obtient les pouvoirs spéciaux afin de faire face à la crise économique qui frappe le pays. Bodart signale : « C’est avec répugnance que j’ai voté les pouvoirs spéciaux ». S’il le fait, c’est parce que des « garanties » sont données par le gouvernement. En mai, le Premier ministre demande une prolongation des pouvoirs spéciaux pour trois mois. Jean Bodart les vote, non sans avoir prononcé un grand discours lors de la séance de nuit du 11 mai 1933. Il s’explique sur son éventuel vote affirmatif : pour lui, c’est parce que le gouvernement promet de respecter la législation sociale et de maintenir le minimum vital aux allocataires sociaux. Mais le 31 mai 1933, un premier train d’arrêtés-lois est pris par le gouvernement. Aussitôt, leur contenu est accueilli « avec stupeur » par Bodart. Non seulement le gouvernement ne tient pas ses promesses mais sa politique ne satisfait pas « aux exigences de la justice distributive ». Elle est insuffisante « dans la lutte contre les abus d’en haut » et elle porte atteinte « d’une manière intolérable au minimum vital des petites gens... » Et il écrit le 11 juin 1933 : « La situation est claire. Nous avons été trompés. Le gouvernement a repris sa liberté, je reprends la mienne… Et comme je veux que ce geste ne soit pas platonique mais efficace, conscient de ma responsabilité, conscient de mes droits et de mes devoirs de représentant des ouvriers chrétiens organisés, conscient que l’essentiel c’est de sauver l’honneur et la flamme du christianisme social dans une région ravagée par les forces révolutionnaires, je tends la main aux socialistes pour accomplir avec eux un bout de chemin vers la Justice. »

Le 7 juin 1933, Jean Bodart signe, avec Omer Binon*, secrétaire de la LTC de l’arrondissement de Charleroi, un cartel avec les socialistes Eugène Van Walleghem* et Arthur Gailly*, pour combattre la politique gouvernementale. Cette fois, Bodart n’a pas le soutien de LNTC car il s’oppose à un gouvernement, dirigé par un Premier ministre catholique et avec des ministres démocrates-chrétiens. L’attitude de J.B. est blâmée par le Comité exécutif - non unanime - de la LNTC. Il faut dire que cette dernière n’a pas été consultée, ce qui fait dire à Bodart : « ... le même fait se pose différemment suivant que l’on a le nez dessus ou que l’on s’en trouve à cent kilomètres ». Il reconnaît la nécessité de la discipline en écrivant le 18 juin 1933 : « Le blâme est mérité. Les circonstances sont trop graves pour qu’il ne soit pas rigoureusement indispensable - si droites que soient les intentions - de maintenir à tout prix la discipline de l’organisation. » Le même jour, la presse démocrate-chrétienne publie un article justifiant le blâme ; il est dû à la plume ... de l’aumônier de la Ligue, Colens.

La LNTC n’en reste pas là. Le 16 juillet 1933, elle réunit un congrès pour décider de l’attitude des groupes démocratiques à la rentrée des Chambres qui doit avoir lieu le lendemain. La majorité des délégués défendent l’idée de la confiance au Gouvernement. L’avocat liégeois, Cassian Lohest*, dépose même un ordre du jour dans ce sens tandis que Jean Bodart en dépose un en sens opposé. Le liégeois, Paul Tschoffen, alors ministre de Colonies, défend la position du gouvernement. Finalement, la confiance est acquise avec 92 voix contre 42. Jean Bodart et Fernand Mathieu*, député démocrate-chrétien de Namur et vice-président de la LNTC, envisagent de démissionner de leur mandat parlementaire. Bodart est soutenu dans sa décision par les militants de Charleroi le soir même, lors d’un vote, et ce par 167 voix contre 13. Les Ligues du Hainaut, de Namur, du Luxembourg et du Brabant wallon approuvent cette position. Le 23 juillet, il justifie son attitude en évoquant le respect de la discipline : « ... un vote de confiance ou d’abstention, est pour moi, en conscience, absolument impossible. Ce vote, je ne l’émettrai donc pas. D’autre part, la discipline m’interdit d’émettre un vote de méfiance. Or je reconnais et je proclame que la discipline est rigoureusement indispensable surtout aux temps difficiles où nous vivons et pour lesquels ne peuvent suffire ni le dévouement, ni la bonne volonté, ni la droiture des intentions. Dès lors, vous avez beau retourner le problème sous toutes ses faces, il n’y a qu’un moyen, propre de concilier ces deux devoirs également indéclinables : démissionner. »
Cette fois, Colens ne peut invoquer la discipline pour condamner l’attitude de J.B. Néanmoins, il la qualifie d’« opposition stérile », l’attitude de la LNTC, à majorité flamande, étant baptisée d’« action positive ». Jean Bodart va alors mettre toute son énergie au service de l’organisation systématique des travailleurs chrétiens du Hainaut.

Le 1er octobre 1933 se réunit le deuxième Congrès de la Ligue provinciale des travailleurs chrétiens du Hainaut. À cette occasion, Jean Bodart compose le chant des travailleurs chrétiens de Wallonie, Debout les gars. Il continue à lutter contre le principe des pouvoirs spéciaux car, dit-il, « la volonté inavouée des partisans des pouvoirs spéciaux est de corriger le suffrage universel ». Le 18 juillet 1934, il dépose, lors du Conseil central de la LNTC qui débat d’une nouvelle demande de pouvoirs spéciaux par le gouvernement catholique-libéral de Charles de Broqueville, un ordre du jour proposant aux démocrates-chrétiens de voter contre les pouvoirs spéciaux. Il est rejeté par 231 voix contre 110 : les Ligues wallonnes, à l’exception de Liège, les Ligues d’Anvers et de Bruxelles ont voté en faveur de ce rejet. Jean Bodart reste convaincu, semble-t-il, de la nécessité d’un parti catholique. Il précise dans La Vie nouvelle du 4 août 1935, que la LTC du Hainaut « trouverait des avantages considérables à se séparer du parti catholique. Nous persistons cependant à penser que ces avantages immédiats, si appréciables qu’ils puissent être, seraient payés trop cher s’ils devaient avoir pour prix la destruction du parti catholique qui, à notre sens, dans les circonstances présentes, demeure strictement indispensable à la défense de nos libertés religieuses. »

Le parti catholique prépare les élections législatives de 1936. À Charleroi, les négociations devant régler l’ordre des candidats conservateurs et démocrates-chrétiens sur la liste sont menées par l’Union catholique belge dès 1935. Elles n’aboutissent pas. La Ligue provinciale demande l’arbitrage. En réaction, la fédération conservatrice décide le 12 octobre 1935, par 47 voix contre une, de quitter le parti : cette décision est notifiée le 9 décembre 1935.

C’est dans ce climat tendu qu’apparaît un mouvement politique, issu de l’ACJB, mais ayant adopté une orientation d’extrême droite : Rex, dirigé par Léon Degrelle. Ce dernier est à la tête de campagnes virulentes à l’égard du parti catholique. Jean Bodart se livre à une analyse de la situation de ce parti fortement ébranlé par la campagne rexiste contre les liaisons politico-financières. Début février 1936, il publie une brochure sur Le destin du parti catholique. Il y souligne les collusions entre la politique et la finance, la stabilisation exagérée et artificielle des cadres du parti qui empêche le jeu naturel des forces de renouvellement, le particularisme excessif des groupes et des sous-groupes. À l’actif du parti, il place l’unité de foi, l’unité de doctrine et le sens aigu de la solidarité des divers intérêts sociaux. Sous son impulsion, l’Union catholique belge prend des mesures contre les liaisons politico-financières et condamne, dès la fin de 1935, le rexisme.

Le 15 mars 1936, Jean Bodart dénonce le rexisme dans La Vie nouvelle. Sa position est reprise dans une brochure intitulée, Rex, la folle et criminelle aventure. Léon Degrelle réagit aussitôt en déterrant l’affaire de la Banque du Nord, créée en 1926 pour encourager et faciliter l’épargne ouvrière. Bodart était commissaire de cette banque dont le directeur est, à la suite de certaines opérations financières, condamné en justice. Degrelle forge son argumentation à partir des articles publiés en novembre 1930 par J. Valschaerts, directeur du quotidien conservateur de Charleroi, Le Rappel lequel insinuait que Jean Bodart avait été « spécialement rémunéré ». Bodart intente un procès à Degrelle qui est condamné le 17 juin 1936 par le tribunal de Charleroi pour articles « injurieux et mensongers », publiés dans l’hebdomadaire Rex.

Pendant ce temps, la campagne électorale bat son plein. Les tensions entre conservateurs et démocrates-chrétiens du Hainaut atteignent un sommet lorsque La Vie nouvelle du 12 avril 1936 reproduit une déclaration qui aurait été faite en privé le 30 mars par le baron Drion, depuis toujours féroce adversaire des démocrates-chrétiens, à propos des élections. Il promet, en cas de lutte séparée, de faire une bonne place au candidat rexiste sur la liste catholique. Par contre, « dans l’hypothèse d’un accord entre la fédération catholique et les travailleurs chrétiens, je serais heureux », aurait dit le baron, « de voir Rex présenter une liste séparée pour avoir la peau de Bodart. » La Fédération conservatrice de Charleroi pousse la Ligue provinciale des travailleurs chrétiens du Hainaut à opter pour la lutte séparée. Une liste « Alliance démocratique chrétienne » est donc établie avec Bodart en première ligne. Le 24 mai, Jean Bodart est à nouveau élu député.

La démocratie chrétienne se maintient dans son ensemble mais l’Union catholique belge est en crise. Elle dispose désormais de 63 élus contre 79 en 1932. Une des raisons à cet échec est la montée des partis d’extrême droite, Rex, en Wallonie et la Vlaams nationaal verbond (VNV - Ligue nationale flamande) en Flandre. Le 10 juin 1936, le parti catholique constitue une commission afin de chercher une solution à la crise. Jean Bodart devient membre de la commission. Le 12 juillet, il publie, dans La Vie nouvelle, un article paru antérieurement dans La Revue belge en 1931, Allons-nous vers un parti démocrate populaire ?. Entretemps, le Conseil central de la LNTC charge son Bureau exécutif de mener une enquête auprès des Ligues provinciales afin de relever les avis sur cette question. Le rapport de cette enquête est donné lors du Conseil central du 26 juillet. En le commentant, Bodart écrit, le 2 août, que les travailleurs chrétiens, comme point de départ, « affirment qu’à leur sens, un rassemblement des forces catholiques dans un parti unique demeure une absolue nécessité ».

Lors de la Semaine sociale wallonne d’août 1936 et du Congrès catholique de Malines en septembre, Jean Bodart présente un rapport identique sous le titre Un parti catholique est-il nécessaire en Belgique ?. Bodart y défend la thèse suivante : « Nous n’hésitons pas à affirmer (...) que, dans l’hypothèse belge contemporaine, nous considérons la formule d’organisation des catholiques en un seul parti comme supérieure à celle de leur organisation en partis distincts, même avec la perspective de leur alliance temporaire pour la défense des droits de la religion ». Il va jusqu’à dire que « ... les conceptions de tous les catholiques belges, jeunes ou vieux, démocrates ou conservateurs flamands ou wallons, sont fondamentalement les mêmes sur toutes les notions essentielles : l’État, la personne humaine, la famille, la propriété, le salaire, la collaboration des classes, le bien commun ». Et il rappelle la consigne contenue dans la lettre des Évêques de Belgique de novembre 1932 : « La consigne doit donc être : ralliement de toutes les forces catholiques sur le terrain politique. Ceux qui n’acceptent pas cette consigne méconnaissent leur devoir de catholiques ». Le 4 octobre 1936, il confirme ce point de vue : « Non, sur le principe il n’y a pas de discussion possible : le devoir dominant des catholiques belges sur le terrain politique, dans les circonstances présentes, c’est le devoir d’union ».

Le 1er janvier 1937, la LNTC lance un nouveau quotidien, La Cité nouvelle. Jean Bodart en est le directeur politique. Au bout de six mois, il doit abandonner ce poste car sa vie trépidante, la lutte incessante qu’il doit soutenir contre les conservateurs catholiques et les rexistes, finissent par ébranler une santé, jusqu’alors à toute épreuve. En août, une dépression nerveuse l’oblige au repos. Il est hospitalisé le 16 août.

Jean Bodart reprend ses fonctions à la tête de La Cité nouvelle en janvier 1938 mais pas pour longtemps. Jusqu’à présent, les différends entre Wallons et Flamands n’interpellent pas Bodart. Lors du XIIe Congrès de la LNTC de Liège les 9 et 10 novembre 1935, il a présenté un rapport sur Le programme politique de la Ligue nationale des travailleurs chrétiens. Un point était consacré à la question des Langues : égalité complète des Flamands et des Wallons. Il y déclarait : « Constatons d’abord avec satisfaction et, pourquoi ne pas le dire, avec fierté, que les questions linguistiques n’ont jamais divisé les Flamands et les Wallons au sein de la Ligue, qu’elles n’ont jamais empêché leur entente la plus cordiale... » Mais il ajoutait : « Cependant des événements récents ont semé l’inquiétude jusque dans nos rangs. J’hésite d’autant moins à le dire que personnellement, je l’ai éprouvée. » Lorsqu’il évoque lors de ce même rapport l’indépendance de la Belgique à l’égard des pays voisins, sa déclaration n’est pas faite pour déplaire aux Flamands allergiques à tout ce qui a une résonance française : « Nous sommes farouchement attachés à notre indépendance nationale que nous considérons comme un bien suprême. Quelles que puissent être notre admiration ou notre sympathie pour tel ou tel de nos voisins, nous repoussons avec indignation, de la manière la plus catégorique et la plus absolue, l’idée d’un rattachement politique de notre pays à n’importe quelle autre nation. Notre susceptibilité est si grande en cette matière que, voulant exclure radicalement tout risque de la plus légère diminution de notre indépendance, nous repoussons formellement toute alliance politique particulière avec l’un ou l’autre de nos grands voisins et que nous considérons comme une nécessité essentielle, de rester dégagés de l’influence exclusive de l’une ou l’autre puissance… »

Peu à peu, la position de Jean Bodart sur les relations entre Flamands et Wallons change. Un différend l’oppose à la LNTC à propos d’articles sur les brimades que les Flamands font subir aux Wallons au sein de la Ligue et dans le monde des fonctionnaires. Dans le premier numéro de La Cité nouvelle du 1er janvier 1937, il écrit : « Nous sommes belges. Cela veut dire que nous considérons l’existence de la patrie belge comme un bien essentiel sans lequel tous les autres biens, dans tous les autres domaines, se trouveraient terriblement compromis sinon irrémédiablement perdus... » Les problèmes posés par les Flamands paraissent le désarçonner. Ceci se voit notamment lorsque le projet sur l’amnistie est discuté à la Chambre en mai 1937. Dans les conclusions de son intervention à ce débat, Jean Bodart déclare notamment : « ... nous ne pouvons pas ne pas dire combien nous sommes troublés par les rebondissements successifs de la question flamande ; par l’ambiguïté de certaines attitudes, par l’équivoque de certaines déclarations, par l’exaltation de certaines mystiques. C’est pourquoi nous pensons que l’heure est venue d’une explication loyale, à fond, sans réticences, ni restriction, en pleine lumière et en pleine clarté... »

Il n’est pas aisé d’établir l’importance de l’état de santé de Jean Bodart et de la question de la domination flamande dans le mouvement ouvrier chrétien dans les événements qui vont suivre, notamment lors du lancement par Bodart d’un quotidien « dissident », La Justice sociale le 16 février 1938. Il est certain que Jean Bodart supporte de moins en moins la suprématie flamande au sein de la LNTC, même si son ami, Oscar Behogne, s’en accommode. Par ailleurs, il subit l’influence de fonctionnaires francophones démocrates-chrétiens, dont Horace Gérin*, un des secrétaires de la Centrale chrétienne des services publics, qui signe des articles dans La Justice sociale, et Alfred Magain, inspecteur des finances et futur secrétaire général de ce département. Le lancement de La Justice sociale est une telle improvisation qu’on peut supposer que, sans la maladie, Jean Bodart n’aurait pas tenté cette aventure. Il est vraiment victime de son surmenage physique et intellectuel montant jusqu’au point de rupture, notamment parce qu’il ne rompt jamais les combats en cours pour se livrer à une détente réparatrice. Lorsque le rexisme le prendra comme cible, notamment par les caricatures de Jam représentant Bodart comme fou, la mesure est dépassée. Malgré une puissante vitalité, sa santé décline.

La « scission » provoquée par Jean Bodart traumatise profondément les travailleurs chrétiens de Charleroi qui lui avaient fait un accueil délirant à son retour le 23 janvier 1938 lors d’une assemblée réunie à la coopérative, Les Ouvriers réunis. Après la rupture de février 1938, les dirigeants qui figurent parmi ses meilleurs amis et ses plus fermes soutiens, sont obligés d’exposer longuement l’impossibilité pour le mouvement de suivre Jean Bodart dans cette aventure. Le Comité exécutif de la LNTC prononce l’exclusion de Bodart à l’unanimité moins une voix et deux abstentions le 10 mars 1938.

L’ascendant acquis par Jean Bodart au sein du mouvement ouvrier chrétien provient en bonne part de ses qualités de tribun populaire. Le Courrier du soir de Verviers (pr. Liège, arr. Verviers) les dépeint en mai 1932, dans un article consacré à la manifestation sur le 41ème anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum durant laquelle Bodart prend la parole. « ... À la voix puissamment sonore dont la nature l’a doté, l’exercice a joint une netteté d’articulation, une variété de modulation, une allure modérée du débit. » Et ces qualités ont un avantage supplémentaire, pour le journal : « c’est qu’elles imposent l’attention à la foule. Par elles et par l’accent d’une conviction sincère et profonde, par l’appel constant aux données, aux souvenirs, aux symboles concrets, par la simplicité de ses développements, par la cadence harmonieuse et savante sans qu’il y paraisse, de ses périodes, M. l’avocat Bodart tient son coin, et non des moins honorables, parmi les tribuns de race. » Jean Bodart est aussi, pour les travailleurs, le symbole de la lutte contre les conservateurs et l’auteur d’une série de « trouvailles » qui ont le don de frapper l’imagination de ses fidèles. Le « Serment de Mons », réalisé à l’occasion du premier Congrès de la Ligue provinciale des travailleurs chrétiens du Hainaut en 1932, en est un exemple. L’organisation du « Pèlerinage des chaînes brisées » qui amène à Arlon les militants hainuyers en est un autre. À ce sujet, il écrit le 30 avril : « ... l’histoire ou la légende rapporte que Godefroid Kurth, aux heures les plus sombres de ses combats aurait déclaré : « Lorsque la démocratie chrétienne de Belgique aura brisé ses chaînes, je demande que l’on vienne m’en avertir en frappant trois coups sur ma tombe ». Et bien, les travailleurs chrétiens du Hainaut croient l’heure venue de frapper les trois coups et de se lever pour le pèlerinage des chaînes brisées. » On peut se demander si, dans la vision de Jean Bodart, le mouvement ouvrier chrétien belge n’a pas une mission qu’il considère comme providentielle.

À certains moments, il semble que Jean Bodart compare le mouvement au « peuple de Dieu » : « Si notre organisation ouvrière chrétienne est la plus forte du monde entier », écrit-il dans La Vie nouvelle du 12 mai 1935, « c’est parce que la providence a des vues particulières sur elle, c’est parce que, dans le monde qui chavire, nous avons été spécialement choisis pour porter témoignage des possibilités, des certitudes de rénovation qu’apporte le christianisme social ». Cet esprit messianique, il n’est pas le seul à le nourrir. Le 6 août 1933, la LTC de Charleroi organise une manifestation de sympathie à Bodart qui vient de démissionner de son mandat de député. Le président, Louis Bolle, dit dans son allocution : « La Ligue de Charleroi doit Bodart au Christ et le reste à Bodart ».

Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Bodart participe à la tentative travailliste de l’Union démocratique belge (UDB). Il fait une première allusion à l’UDB dans un manifeste publié le 1er octobre 1944 par La Cité nouvelle. Avec Isidore Barrie* et Élie Baussart, il représente la province du Hainaut dans le comité provisoire de l’UDB, parti constitué lors du Congrès des 16 et 17 juin 1945. Bodart figure à la dernière place sur la liste du nouveau parti à Charleroi lors des élections législatives. Lorsque l’UDB reconstitue son bureau le 2 juin 1946, il y représente le Hainaut. Mais sa santé est définitivement ébranlée.

Jean Bodart disparaît complètement de la scène sociale et politique. Le désintéressement qui est sa règle de conduite toute sa vie durant, force ses amis à se cotiser pour lui assurer soins et subsistance au cours de ses dernières années. Il décède à Saint-Gilles le 25 décembre 1964.

Jean Bodart est détenteur de la Croix de chevalier de l’ordre de la Couronne depuis 1935. Il est probablement un des démocrates-chrétiens qui, en Belgique, est le plus proche de la conception d’un mouvement ouvrier authentique. Pour lui, le mouvement ouvrier chrétien « se présente nettement comme une organisation de classe ». Pourtant la division de la société en classes ne découle pas pour Bodart de l’exploitation. C’est « un phénomène naturel. D’une part en effet, les inégalités naturelles de santé, de talent, d’habilité, de force, d’intelligence engendrent l’inégalité naturelle des conditions. D’autre part, la nature elle-même pousse les hommes de condition semblable à se rapprocher les uns des autres pour la défense de leurs intérêts communs. » Formé dans l’ACJB, Jean Bodart participe à l’idée de « conquête » des travailleurs à la religion catholique, idée qui est notamment à la base de l’action jociste. C’est, pour lui, une des raisons pour lesquelles le mouvement ouvrier chrétien est catholique : « ... parce que, par son action bienfaisante, il sape les préjugés qui sévissent dans les milieux populaires contre la religion catholique et, ainsi, rend possible et, en tout cas, facilite considérablement le prosélytisme religieux dans ces milieux. » Cette attitude le conforte dans ses sentiments démocratiques qui l’amènent à lutter contre les conservateurs catholiques. Bodart le dit clairement dans les leçons qu’il tire des élections communales de 1932 : « ... dans les centres industriels du Hainaut, nonante cinq pour cent des travailleurs ont abandonné le parti catholique qu’ils considèrent comme leur plus grand ennemi et, par voie de conséquence, ils ont abandonné l’Église qu’ils considèrent comme le principal soutien du parti catholique. »

Jean Bodart n’est pourtant pas animé d’une intransigeance de type ultramontain : « ... pour nous, la religion catholique est autre chose qu’une armature conservatrice à défendre, qu’une mise en œuvre de gestes extérieurs, qu’une savante construction de l’esprit. Pour nous, la religion catholique est une sève qui doit vivifier toutes nos activités individuelles, familiales, professionnelles, civiques. Pour nous, être catholique, c’est avoir la vie chrétienne en soi et en vivre. Cela n’exclut nullement de notre part d’ailleurs, la plus grande tolérance vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas nos convictions philosophiques ou religieuses. » Sa conception d’un mouvement ouvrier, expression d’une classe, ne le tient pourtant pas à l’écart de la liaison, chère à la plupart des démocrates-chrétiens, avec les autres catégories sociales, débouchant dans le « popularisme » qui marque presque toujours la démocratie chrétienne. En septembre 1934, constatant qu’à l’occasion d’une menace de grève dans les mines, des associations de commerçants et des groupements de classes moyennes prennent le parti des ouvriers, Bodart écrit : « ... la classe ouvrière et la classe moyenne réapprennent qu’elles sont solidaires, qu’il est impossible de bâtir d’une manière durable la prospérité de l’une sur la détresse de l’autre, que pour que l’une puisse vivre, il ne faut pas que l’autre meure. Ainsi se fait la redécouverte que le bien particulier de la classe ouvrière et celui de la classe moyenne sont dominés et conditionnés par leur bien commun. Ce sont là, pour nous, démocrates-chrétiens, des vérités élémentaires qui forment la substance même de nos conceptions... » Souci de respecter le principe de la collaboration des classes ? Peut-être. Mais sûrement un souci d’efficacité politique : sans cette collaboration de classes, la réalisation du programme est impossible. « ... En dehors d’une action convergente, il n’y a pas de salut possible ni pour la classe moyenne, ni pour la classe ouvrière. Elles seront sauvées ensemble ou périront ensemble. Ouvriers chrétiens, classes moyennes et agriculteurs catholiques du Hainaut, on dit que vous n’êtes rien. Unissez-vous, vous serez tout. » Ce souci d’efficacité politique apparaît surtout lorsque J.B. doit lutter sur une liste séparée de celle des conservateurs catholiques. « Les conservateurs catholiques du Hainaut se sont toujours souciés des intérêts des cultivateurs et des classes moyennes comme un poisson d’une pomme. Les intérêts des ouvriers, des agriculteurs, des commerçants, des classes moyennes sont solidaires. Mais ils sont opposés aux intérêts de quelques bourgeois conservateurs qui s’entendent admirablement à tirer profit de leurs divisions. » Ce « popularisme » débouche nécessairement, comme chez les démocrate-chrétiens bruxellois de La Justice sociale première formule, dans l’opposition des « classes populaires » à une minorité bourgeoise : « la même minorité privilégiée qui opprime la classe ouvrière est celle qui rançonne les classes moyennes. Ploutocratie, oligarchie politico-financière, monopoles de l’électricité et autres, toutes ces formes de domination, d’exploitation, de prolétarisation et d’oppression agissent à la fois et de la même manière contre la classe ouvrière et contre la classe moyenne... »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article150058, notice BODART Jean, Élie, Joseph, Ghislain. par Jean Neuville, version mise en ligne le 4 novembre 2013, dernière modification le 17 janvier 2021.

Par Jean Neuville

ŒUVRE :
- « Le contrôle ouvrier en ce qui concerne spécialement le droit de regard » dans Sommaire des cours de la Semaine syndicale tenue du 8 au 10 septembre 1922 en la Maison de Notre-Dame du Travail à Fayt-lez-Manage, Marcinelle, 1922 – Historique, esprit, moyens d’action de la propagande socialiste, Leçon donnée lors de la Semaine d’études de la JOC de 1926, Bruxelles, 1926 − Le programme communiste, Liège, 1929 – « Allons-nous à la fondation d’un parti démocrate populaire ? », Revue belge, 1er mars 1931 – « Le monopole des assurances par l’État », Terre wallonne, novembre 1932, p. 72 – Le destin du parti catholique, Marchienne, 1936 – Rex, la folle et criminelle aventure, Marchienne, 1936, publié ultérieurement dans la seconde édition de : Ce que nous pensons de Rex, ouvrage collectif, Bruxelles, 1936 – Un parti catholique est-il nécessaire en Belgique ?, Congrès catholique de Malines, s.l., 1936 – Naar een nieuwe wereldorder, s. l., 1933.
-  Dans les Dossiers de l’Action catholique : « Vers l’union : les démocrates-chrétiens et le parti catholique en Belgique », mars 1928 – « Un débat sur l’organisation politique des catholiques en Belgique », août-septembre 1928 – « Les démocrates-chrétiens et la réforme fiscale », août 1930 – « Les ouvriers chrétiens à Rome », juin 1931 – « Les leçons d’une émeute », septembre 1932 (article reproduit dans Clartés syndicales, janvier 1955 et dans Syndicaliste, avril 1971) – « Vers un ordre nouveau », mars 1933 – « Une nouvelle politique », mai 1935.
-  Textes des leçons aux Semaines sociales wallonnes : « Le communisme en face des aspirations de la classe ouvrière », 1929 – « Collaboration entre le capital et le travail », 1930 – « Le catholicisme et la crise », 1931 – « Nos organisations ouvrières et les directives pontificales au sujet de la politique », 1932 – « La réforme de l’état parlementaire », 1933 – « Le rôle de la classe et de la profession dans l’État », 1934 – « La position et le rôle actuels des organisations ouvrières chrétiennes », 1935 – « Les conditions du regroupement des forces catholiques sur le terrain politique. Un parti catholique est-il nécessaire en Belgique ? », 1936.
-  Rapports aux Congrès de la LNTC : « La création de ligues de travailleurs », 1925 – « La situation sociale en pays wallon », 1927 – « Méthodes d’action de nos organisations dans la lutte contre le communisme », 1928 – « Le régime parlementaire et ses réformes », 1933 – « Le programme politique de la Ligue nationale des travailleurs chrétiens », 1935, publié ensuite sous le titre : « Vers l’avenir ».
-  Dans L’Autorité (en tribune libre) : « Le mouvement ouvrier chrétien », 7 novembre 1929 – « Les travailleurs et la question linguistique », 12 décembre 1929.

SOURCES : VAN MOLLE P., Le Parlement belge 1894-1969, Ledeberg-Gent, 1969, p. 18 – NEUVILLE J., Adieu à la démocratie chrétienne ? Élie Baussart et le Mouvement ouvrier, Bruxelles, 1973 − Notice réalisée par Olivier Swyngedau, section Journalisme de l’Université libre de Bruxelles, 1981-1982 – GERARD E., Documents relatifs à l’organisation du Parti catholique belge (1920-1922, 1931-1933), Louvain-Paris, 1981 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 91) – GERARD E., De katholieke partij in crisis. Partijpolitiek leven in België (1918-1940), Leuven, 1985 – GERARD E., « Tussen apostolaat en emancipatie : de christelijke arbeidersbeweging en de strijd om de sociale werken 1925-1933 », dans GERARD E. et MAMPUYS J. (dir.), Voor Kerk en werk. Opstellen over de geschiedenis van de christelijke arbeidersbeweging 1886-1986, Leuven, 1986, p. 203-260 – GERARD E., WYNANTS P. (dir.), Histoire du mouvement ouvrier chrétien en Belgique, 2 t., Louvain, 1994 – PIRSON E. (dir.), Histoire du mouvement ouvrier chrétien à Charleroi 1886-1990, Bruxelles, 1995.

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