GARAUDY Roger, Jean, Charles [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 17 juillet 1913 à Marseille, mort le 13 juin 2012 en banlieue parisienne ; dirigeant du PCF, philosophe, interné en Algérie en 1941-1942 ; directeur du journal du PCA Liberté en 1944, multipliant articles et conférences célébrant la civilisation musulmane.

Fils unique d’une famille de petite bourgeoisie (père employé de commerce, mère modiste), après la guerre de 1914, Roger Garaudy bénéficie de l’assistance de l’État français comme pupille de la nation ; son père est mutilé de guerre. Il peut ainsi suivre des études au Lycée de Marseille, puis en khâgne au Lycée Henri IV à Paris, et poursuivre en philosophie à la Faculté d’Aix-en-Provence, puis de Strasbourg en 1935-1936. Il est reçu à l’agrégation de philosophie.

D’une famille athée, l’enfant n’en manifeste pas moins une sensibilité à l’enseignement religieux qu’il découvre parallèlement à l’école. À quatorze ans, il devient adepte du protestantisme chrétien ; plus tard, il pense à devenir pasteur. À la Faculté d’Aix-en-Provence, il s’attache à l’enseignement philosophique de Maurice Blondel qui fait partager aux étudiants un catholicisme social et personnaliste.

En 1933, Roger Garaudy, cet étudiant très chrétien qui épousa une jeune catholique, Henriette Vialatte, adhère au Parti communiste, dans une période doctrinaire et stratégique très dure de l’Internationale communiste quand Staline annonce, comme par compensation de la terreur en URSS, l’avènement de l’homme nouveau et du nouveau monde socialiste. C’est par la lecture de Marx et Engels que Roger Garaudy vient au communisme plus que par l’action militante. Il est marqué aussi par la lecture du théologien protestant Karl Barth et celle de Kierkegaard, philosophe-théologien du tourment religieux. Pour lui, le marxisme répond d’un idéalisme en ayant, paradoxalement, la supériorité séculière du réalisme matérialiste.

Pour son premier poste de professeur de philosophie en 1936, il est envoyé au lycée d’Albi (dépt. du Tarn) où enseigna Jean Jaurès ; il découvre le culte de Jaurès et y participe d’autant plus qu’avec le Front populaire, Jaurès sert à mêler le patriotisme et l’humanisme universel, la lutte sociale et la référence communautaire au peuple. En 1937, le secrétaire du PCF Maurice Thorez au début de sa montée en gloire, rencontre ce jeune agrégé qui vient d’être promu au Bureau de la Fédération communiste du Tarn ; cet « étrange intellectuel » l’étonne, mais il lui apparaît tout à fait en concordance avec la politique communiste de « la main tendue aux catholiques », annonçant cette alliance que le poète communiste Aragon chantera dans la Résistance, « de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas ». Jusqu’à sa mort en 1964, Maurice Thorez lui apporta son soutien à la direction du PCF.

Mobilisé en 1939, fiché pour son activité communiste portant atteinte à la défense nationale, Roger Garaudy est versé comme soldat de 2e classe dans un régiment d’infanterie dit nord-africain. Il gagne la croix de guerre sur le front de la Somme avant d’être renvoyé à Albi suite à l’armistice signé par Pétain avec Hitler. Roger Garaudy participe alors à la reconstitution clandestine du Parti communiste interdit. Arrêté le 14 septembre 1940, il est interné dans le Tarn puis transféré en Algérie aux camps de Djelfa, puis de Bossuet (Daya) en Oranie.

Les déportés communistes qui font groupe, montent des pièces de théâtre dans le camp ; c’est pour ces spectacles que Rogeré Garaudy compose un récital de chansons, d’abord La vieille chanson française dans l’hiver 1941 et Chants du travail en juin 1942. On retrouve le mariage du populisme patriotique et de l’ouvriérisme qui porte les sentiments de l’adhésion communiste depuis le Front populaire et qui devient éclatant dans la Résistance contre l’Allemagne et ses alliés fascistes.

En Algérie, comme ailleurs, et en URSS d’abord, l’évolution du communisme reprend le discours patriotique et l’idéologie nationale qui s’investissent dans l’édification puis la commémoration d’un passé qui caractérise le génie et la continuité prétendument historique d’un peuple depuis les origines ; à travers Maurice Thorez, le PCF excelle dans cette reprise du culte national célébré par les manuels d’histoire.

Mais dans une situation de peuplement colonial et d’une colonie française, il y a une difficulté. La stratégie qui a mis en parallèle en 1936-1937, le Front populaire et le Congrès musulman, – et le PCA appartient aux deux, dans un rapprochement avec le mouvement des Oulémas face au messalisme et au nationalisme arabe –, s’enveloppe dans une double célébration et de la philosophie des Lumières et du progrès sur le modèle français, et de la civilisation musulmane dont on retient l’avancée philosophique orientale et andalouse, la gloire de Bagdad et de Cordoue.

C’est ce qui apparaît non seulement dans la revendication de la langue arabe, classique donc, et par l’arabisation du parti, mais dans une exaltation du progressisme dans l’Islam qui devient une notion globale comme dans l’orientalisme et dans la doctrine du réformisme musulman. Ces références deviennent rituelles de 1937 à 1939 dans les articles et discours de Benali Boukhort* et Larbi Bouali* ; ce dernier les reprendra après la guerre, en revenant au secrétariat du PCA. C’est peut-être aussi déjà par une certaine « fascination de l’Islam » (expression de Maxime Rodinson), que Roger Garaudy va se porter vers cet orientalisme et cette exaltation de la civilisation à travers les lumières de la religion musulmane.

Libéré parmi les premiers, du camp de Bossuet en février 1943, bien que le débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord date du 8 novembre 1942, Roger Garaudy, comme les autres cadres du PCF déportés en Algérie, se place aux côtés du PCA dans la reconstitution du mouvement communiste. Cette reprise s’effectue sous les directives d’André Marty qui agit comme s’il continuait à représenter Moscou et l’Internationale communiste dissoute depuis 1943.

Roger Garaudy va ainsi s’employer à Alger pendant plus d’un an et demi. Il est d’abord, pendant deux mois, envoyé à Radio Alger pour prendre part à la rédaction du journal parlé. Il enseigne la philosophie en classe de première supérieure au Lycée Delacroix, le grand lycée central de filles, tout en participant aux publications du parti. Il quitte ce poste de professeur en 1944, devenant à temps plein directeur du journal Liberté jusqu’en octobre 1944.

En septembre, les dirigeants du PCF, qui sont à Alger auprès du gouvernement provisoire du général De Gaulle, prennent leur disposition de rentrée en France. Pour assister le PCA, ils font de Léon Feix le délégué pour l’Afrique du Nord ; André Moine* devient secrétaire à l’organisation à la direction du PCA ; Henriette Neveu* qui entre au Comité central du PCA, prend la relève de Roger Garaudy à la direction de Liberté. Quittant Alger en octobre, Roger Garaudy deviend député du Tarn en 1945 et membre du Comité central du PCF.

Déjà par ses articles dans Liberté et par des conférences dans les villes d’Algérie, Roger Garaudy se fait le chantre de la philosophie musulmane et arabe, en reprenant les exemples du progrès des idées qui devancent la pensée occidentale. Il revient ensuite en Algérie faire des tournées de conférences. Les éditions Liberté, du nom du journal, en publient une version illustrative en 1947 qui contribue à lui valoir quelque gloire dans le monde arabe : La contribution historique de la civilisation arabe, avec une introduction de Larbi Bouhali*.

En France, Roger Garaudy est présenté par le PCF comme un maître de la philosophie marxiste d’orthodoxie soviétique, comme le marque un long séjour en URSS. Il soutient une thèse de doctorat à Moscou pour accéder d’abord au magistère de la dogmatique marxiste, comme l’indique le titre de l’ouvrage qui en est tiré : Théorie marxiste de la connaissance, publié aux Presses universitaires de France en 1953. Et le 5 juillet 1954, il présente à la Sorbonne sa thèse de doctorat ès-lettres dont la partie principale est publiée aux Éditions sociales, celles du parti, sous le titre La Liberté, en 1955.

Au reste Roger Garaudy multiplie les ouvrages, petits ou volumineux, de prises de position qui se proclament marxistes, en déclinant le marxisme soviétique, peinant à se détacher du matérialisme dit scientifique des manuels, et de la théorie du reflet en histoire des idées. Sa spécialisation porte sur marxisme et morale, le marxisme et l’Église (catholique), et de plus en plus marxisme et religion en prétendant au dialogue. S’exerce aussi peut-être l’influence de sa première femme très attachée à la morale sociale chrétienne. Par la suite, divorcé en 1966, il épouse pour seconde femme une militante rencontrée en 1948, lors des grèves de Carmaux dans le Tarn dont il est un élu.

En plein débat sur le vote des pouvoirs spéciaux pour assurer l’ordre policier et militaire en Algérie auquel se rallient les députés communistes et dans la tourmente de la mise en cause de Staline par le XXe congrès du PC soviétique et la crise du camp socialiste, au congrès du PCF de juin 1956, Roger Garaudy accède comme membre suppléant au Bureau politique du PCF. Il n’apparaît guère s’exprimer sur la lutte algérienne d’indépendance. Il devient membre titulaire du Bureau politique en 1961. Il a été préposé par la direction du PCF à l’ouverture aux intellectuels par la création du Centre d’études et de recherches marxistes (CERM) qui va soutenir la discussion sur les modes de production hors d’Europe et sur les sociétés du Tiers-monde, mais il ne suit les activités que de très loin de 1959 à 1969.

Suivant sa ligne de pente, il se préoccupe de plus près des Semaines de la pensée marxiste qu’il oriente vers ce que l’on se met à appeler « le dialogue des religions ». L’ouverture qu’il souhaite pour le mouvement communiste va vers un humanisme qui s’éloigne certes du populisme national encore très fort dans le parti, mais se réfère à un idéalisme moral. En mai 1968, tout en se réclamant d’un modèle français de socialisme, il croit retrouver ces aspirations dans le mouvement étudiant ; il commence à s’opposer à la direction du PCF, mais en son sein, y compris sur l’avenir du communisme après l’écrasement de Prague. Cette contestation aboutit à son exclusion au congrès de février 1970.

À ce moment-là, dans le mouvement intellectuel marxiste, son interprétation idéaliste sans rivages et hors de toute analyse de classes, suscite la réplique qui se donne pour « anti-humaniste » de Louis Althusser et de ses disciples « marxistes-léninistes » qui se réclament aussi du communisme chinois et de la pratique des luttes de libération. Le plaidoyer pour un humanisme s’exprime déjà dans ses ouvrages : Perspectives de l’Homme et Dieu est mort. Étude sur Hegel en 1961, puis sa quête religieuse regardant vers l’Orient musulman dans Pour un dialogue des civilisations (Denoël, Paris, 1977). Professeur à la Faculté des lettres de Poitiers, Roger Garaudy prend sa retraite en 1973.

En 1982, il annonce sa conversion à l’Islam, ce qui lui vaut un écho dans le monde arabe, en Égypte où il fait un mariage musulman avec une femme de grande famille bourgeoise, Selma Al Farouki, et dans les émirats. Ces soutiens, en particulier de l’Arabie saoudite, lui valent, à travers une fondation de son vivant, donc avec sa collaboration, l’ouverture d’une sorte de musée à Cordoue, consacré à son œuvre philosophique, à sa réception et celle de sa personne auprès des institutions et de notabilités religieuses dans des États musulmans.

En 1983, après l’attaque et invasion au Liban, Roger Garaudy publie L’Affaire Israël ; il expose que le sionisme isole les Juifs du reste de l’humanité ; Israël s’avérait un État raciste. Trois ans plus tard dans Palestine, terre des messages divins, il reprend l’argument du complot juif mondial à travers l’histoire de l’Organisation juive mondiale. Il apparaît ainsi renouer avec les thèses avancées dans Les Protocoles des sages de Sion, compilation des années 1898-1901, « bréviaire de l’antisémitisme », réédité notamment dans l’Allemagne nationale socialiste et republié en édition arabe.
En 1995, dans Mythes fondateurs de l’État d’Israël, sans nier « les atroces souffrances » subies par les Juifs et les éliminations dans les camps de concentration, il juge exagérés, les chiffres des victimes. L’ouvrage est publié par Pierre Guillaume à la Librairie de La Vielle Taupe à Paris, l’éditeur du « négationniste » Roger Faurisson, et reparait l’année suivante aux éditions d’extrême droite : Samiszdat. Après deux procès rendus célèbres par le soutien que lui apporte l’Abbé Pierre, Roger Garaudy est condamné le 21 janvier 1998, pour contestation de crimes contre l’humanité et diffamation raciale ; le recours devant la cour européenne des droits de l’homme est rejeté.

En janvier 2006, dans une interview par ses biographes, Michaël Pazan et Adrien Minard, Roger Garaudy continue de se défendre de tout antisémitisme, tout en admettant que « la publication chez l’éditeur de Faurisson, La Vielle Taupe, pouvait être considérée comme suspecte », et que « si c’était à refaire, [il] ne le referait peut-être pas ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article150850, notice GARAUDY Roger, Jean, Charles [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 9 décembre 2013, dernière modification le 9 décembre 2013.

Par René Gallissot

ŒUVRE : Liste de quatre-vingt ouvrages dressée dans la biographie de M. Pazan et A. Minard, Roger Garaudy. Itinéraire d’une négation, Calmann-Lévy, Paris, 2002.

SOURCES : Son livre largement autobiographique : Antée, journal de Daniel Chenier, Hier et aujourd’hui, Paris, 1946, et son témoignage dans Peut-on être communiste aujourd’hui ?, Grasset, Paris 1968. — E. Sivan, Communisme et nationalisme en Algérie, op. cit. — Notice Garaudy par Michel Dreyfus dans DBMPMS op. cit., tome 5, Paris, 2007.

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