GIMENEZ Gabrielle écrit aussi JIMENEZ dite Gaby [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né à Oran en 1920 ; militante en 1936 des Jeunesses communistes puis du PCA, élue au Conseil général d’Oran en 1945, militante des jeunes filles de France puis de l’Union des femmes d’Algérie ; citée comme exemplaire par le PCA pour avoir connu deux fois la clandestinité, la prison et la torture, sous Vichy en 1941 et en 1956 pendant la guerre de libération  ; à l’indépendance, revenue en Algérie avec son mari Roger Bénichou.

« Mes parents sont nés à Oran, mes grands-parents originaires d’Alméria sont arrivés en Algérie avant 1900, c’étaient des paysans », ainsi commence le témoignage recueilli en 1992 par Andrée Dore-Audibert de Gabrielle Jimenez. Le nom est écrit à l’espagnole, mais l’état-civil français à Oran l’a inscrite Gimenez, citoyenne française, car de par la loi sur l’immigration, à la deuxième génération oranaise, elle est française. « Gaby » le dit elle-même : « Mon père, français d’origine espagnole avait fait la guerre de 1914-1918 aux Dardanelles et en Macédoine. Cheminot CGT, il a fait la grève de 1920 à Oran…, ma mère s’occupait de ses cinq enfants : quatre filles et un garçon, j’étais l’aînée. » Après le certificat d’études primaires, Gabrielle Gimenez suit des cours du soir de la mairie d’Oran ; « j’ai obtenu le CAP de comptabilité et de secrétariat, métier que j’exercerai toute ma vie professionnelle. »

À seize ans, elle entre aux Jeunesses communistes dans le grand fracas à Oran et de l’affrontement entre partisans du Front populaire et groupes fascistes armés, emmenés entre autres par le maire l’Abbé Lambert, et du retentissement à vif de la Révolution d’Espagne (voir les Carmona). En 1940, Gabrielle Gimenez connaît la période critique du PCA clandestin à Alger. Elle suit en effet, pour aider au secrétariat, les communistes appelés d’Oran pour réorganiser une direction communiste à Alger notamment Thomas Ibanez. Ils s’appuient sur les communistes réfugiés d’Espagne à commencer par l’insaisissable Ramon Fernandez Via*. Ce sont eux, aidés par les anciens des Brigades internationales Maurice Laban et Georges Raffini, qui sortent La Lutte sociale, qui appellent à l’indépendance de l’Algérie en novembre 1940. L’imprimerie ou plutôt la ronéo est abritée dans les villas du quartier d’Alger-plage : Les deux Moulins, où logent la passe-partout Lisette Vincent et la dactylo Gabrielle Gimenez. Son nom figure sur la liste du Comité central coopté à la conférence secrète de novembre 1940. L’historiographie communiste se détournera de cette période aventureuse et terrible.

Après 1945, quand les responsables communistes du PCF et du PCA reconsidéreront les jugements sur ce qu’ils nommaient le complot de mai 1945, ils retiendront l’exemple de Gaby Gimenez, torturée sous Vichy par le Commissaire Achiary quand celui-ci, après coup, est chargé des massacres de Guelma en mai 1945. Dans le quartier des Deux-Moulins, sortant peu, Gaby qui a vingt ans et ne connaît pas Alger, ne fut arrêtée qu’au milieu de 1941. Au Commissariat d’Alger en plein centre entre mairie et préfecture, selon son témoignage et le récit fait à Lisette Vincent, passée par là elle aussi, en présence, présence seulement, d’André Achiary* en service à ce poste, elle fut mise nue et subit le supplice de l’eau et de l’électricité. Elle fut ensuite emprisonnée à la prison Barberousse (Serkadji). Au procès des 61 (communistes) dont le jugement est rendu le 22 mars 1942, Gabrielle Gimenez est condamnée aux travaux forcés à perpétuité tandis que Lisette Vincent fait partie, seule femme, des condamnés à mort. Elles sont ensuite emprisonnées à Maison-Carrée où se trouvent détenus les députés communistes français alors que Messali et les condamnés nationalistes ont été envoyés au bagne de Lambèze. Le débarquement allié du 8 novembre 1942 ouvre un temps de flottement. Les libérations interviennent en février-mars 1943.

En 1945, dans l’exaltation patriotique française de La France combattante, mouvement au départ gaulliste que dominent les communistes aux élections cantonales d’Oran, les socialistes ont trois élus, tout comme les communistes, dont l’héroïne Gabrielle Gimenez, qui est au bureau des Jeunes filles de France de la ville. Elle se marie le 25 octobre 1945 avec Roger Benichou*, fils d’une famille nombreuse d’épiciers du quartier juif dont tous les membres sont communistes, et passe alors au bureau de l’Union démocratique des femmes, également sous obédience communiste. Dans les manifestations et à la tribune, sur le port pour soutenir les dockers et s’interposer face aux CRS comme en 1953 lors du refus de charger les bateaux vers l’Indochine, c’est sous le nom de Gabrielle Gimenez que la femme glorieuse du parti est au premier rang.

En 1946 avant la naissance de son fils, elle est arrêtée par de lourds problèmes de santé ; il lui faut le secours d’un pneumothorax. Elle est adressée à l’hôpital Tenon à Paris puis placée en cure dans un sanatorium dans les Alpes de 1949 à 1951. À son retour à Oran, avec précaution, elle reprend place dans la figuration du PCA et à l’Union des femmes aux côtés d’Abassia Fodhil* en se mêlant aux activités qu’animent ses proches d’autant que le secrétaire à l’organisation du PCA, Paul Caballero a épousé Gilberte Benichou, la sœur de son mari.

Après le démantèlement dans l’été 1956 du maquis communiste des Combattants de la libération, les rescapés sont recueillis à Oran, et la famille Larribère organise les réseaux de secours en médicaments et soins ; les Bénichou-Gimenez y contribuent. Début septembre, Roger Bénichou et Gaby sont arrêtés et envoyés rejoindre leurs camarades dans les caves qui servent de prison de l’ancien Trésor d’Oran. Non seulement Gabrielle Gimenez voit de ses yeux torturer le syndicaliste des dockers, Mohamed Boualem, elle subit elle-même les supplices de la baignoire. Elle se souvient aussi, entre autres, de l’acharnement sur la toute jeune Gisèle Amiache qui est enceinte, parmi d’autres victimes. Inculpée d’association de malfaiteurs ayant pour objet de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes et les propriétés, elle est condamnée par le Tribunal permanent des Forces armées d’Oran le 25 juillet 1957 à vingt ans de travaux forcés ramenés à quinze ans par un nouveau jugement en janvier 1958, après que les avocats aient pu faire valoir un vice de forme. Elle rejoint les condamnées femmes à la prison centrale de Maison-Carrée (El Harrach) avant d’être transférée comme française à Paris à la prison de femmes de La petite Roquette parmi les droits communs, donc à part des femmes des réseaux qui réussiront leur évasion. Alors qu’à Oran, l’OAS menace ses parents et blesse sa sœur dans un attentat, son mari, élargi pour raisons de santé, et les enfants sont chez les Caballero en région parisienne. Malgré la condamnation de droit commun, Simone Weil contactée, réussit à faire adjoindre les femmes au regroupement opéré à la prison de Rennes avant une libération retardée bien après les accords d’Évian. « Nous sommes retournés en Algérie. J’ai repris mon métier de comptable ; mon mari, son emploi de direction à la compagnie des ascenseurs Roux-Combaluzier. J’ai évidemment une pension d’ancienne moudjahidate. Nous avons pris la nationalité algérienne. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151156, notice GIMENEZ Gabrielle écrit aussi JIMENEZ dite Gaby [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 16 décembre 2013, dernière modification le 3 août 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : Arch. Outre-mer, Aix-en-Provence, 11H 58. — Union des femmes d’Algérie, n° 26, février 1946. — Arch. de la Justice militaire, Le Blanc, France. — J-L. Einaudi, Un rêve algérien. Histoire de Lisette Vincent, une femme d’Algérie, Dagorno, Paris 1994. — Témoignage de G. Jimenez dans A. Dore-Audibert, Des Françaises d’Algérie dans la guerre de libération, Karthala, Paris, 1995.

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