MEYERSON Ignace

Par Isabelle Gouarné

Né le 27 février 1888 à Varsovie (Pologne), mort le 17 novembre 1983 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) ; psychologue, directeur d’études à l’EPHE ; membre du Parti socialiste, puis, après la Seconde Guerre mondiale, du Parti communiste ; résistant.

Ignace Meyerson, dont le père était médecin, naquit en Pologne, alors sous domination russe, dans une famille juive d’intellectuels. En 1905, à Varsovie, il participa au mouvement insurrectionnel russo-polonais comme socialiste-internationaliste et fut contraint de s’exiler. Il vécut d’abord en Allemagne, à Heidelberg, où il resta un semestre et entama des études de sciences, puis en France, à Paris, où il retrouva son oncle Émile Meyerson, le célèbre philosophe des sciences. Il y poursuivit des études de sciences (licencié en 1913), de lettres (licencié en 1918) et de médecine. Il se lia alors avec Louis Lapicque qui le recruta à l’Institut Marey comme préparateur (1912-1913) et qui l’introduisit dans le milieu universitaire républicain et dreyfusard que formaient en Bretagne, à l’Arcouest, les Perrin, Langevin, Curie, Borel et Seignobos. Ignace Meyerson sera même associé en 1925-1926, comme Secrétaire de rédaction, à la Revue du mois scientifique dirigée par Émile Borel.

Engagé volontaire en août 1914 dans la Légion étrangère, il fut affecté comme médecin auxiliaire ; puis, réformé en juillet 1915 pour raisons de santé, Ignace Meyerson fut admis interne des hôpitaux à la Salpêtrière, dans le service de neuropsychiatrie de Jean Nageotte et celui de psychiatrie de Philippe Chaslin. Si, à cause de son statut d’étranger, il ne put achever son doctorat de médecine, ni se présenter à l’agrégation de philosophie, il parvint néanmoins, dans l’entre-deux-guerres, à se faire reconnaître dans l’univers de la psychologie scientifique expérimentale et noua alors des amitiés intellectuelles aussi bien avec des psychologues, comme Jean Piaget ou Paul Guillaume, qu’avec des philosophes comme Jean Nicod ou Henri Delacroix (qu’il remplaça à la Sorbonne), des Durkheimiens (Charles Lalo, Marcel Mauss), ou encore des historiens comme Charles Seignobos. Recruté, en 1921, comme préparateur au Laboratoire de psychologie expérimentale que dirigeait Henri Piéron à l’EPHE (IIIe section), il en devint le directeur adjoint en 1923, une fois obtenue la nationalité française.

À partir de 1920, Ignace Meyerson assura également le secrétariat général de la Société française de psychologie ; et, sur la demande de Pierre Janet, il relança l’organe de la Société, le Journal de psychologie normale et pathologique  : il en devint ainsi le principal animateur, d’abord en tant que Secrétaire de rédaction (1920-1938), puis comme co-directeur avec Charles Blondel et Paul Guillaume, puis comme directeur unique à partir de 1962. Pensé comme un espace de dialogue entre les différentes sciences humaines et sociales, le Journal de psychologie accueillit les contributions de psychologues, de linguistes, d’historiens, de sociologues, d’ethnologues et même de psychanalystes (comme Alphonse Maeder) : Ignace Meyerson, bien que critique vis-à-vis de la psychanalyse, fut, en effet, un des traducteurs français de S. Freud. Tribune d’une science de l’homme unifiée, en opposition à tout cloisonnement disciplinaire, le Journal de psychologie se voulait aussi ouvert sur l’étranger, y compris à la Russie nouvelle : Ignace Meyerson, qui était membre du Comité des relations scientifiques avec la Russie dans les années 1920, s’efforça d’y associer les savants russes, en premier lieu I. Pavlov qu’il invita en 1925 à la Société de psychologie. Dès 1927, il fut aussi en lien avec les intellectuels philosoviétiques du Cercle de la Russie neuve ; et, dans les années 1930, sans en être membre, suivra avec intérêt les recherches de ce groupe qui publiera, en 1935, aux Éditions sociales internationales (la principale maison d’édition du PCF), un ouvrage intitulé À la lumière du marxisme, dont des extraits paraîtront dans le Journal de psychologie (Cf. H. Wallon, « Psychologie et technique », JPNP, mars-avril 1935).

Depuis son arrivée en France, en effet, la politique n’était pas absente des préoccupations d’Ignace Meyerson qui fut membre de la SFIO, au moins jusque dans les années 1920. Bien plus tard, il se remémorera cette époque dans une lettre destinée à Hélène Parmelin, écrivant : « en 1906, à Paris, les socialistes de ma section m’ont paru fades. J’étais choqué, blessé dans ma foi » (brouillon de la lettre du 6 avril 1979, Archives IM). Ignace Meyerson se trouva néanmoins des affinités politiques avec certains milieux intellectuels socialistes. Durant sa scolarité à la Sorbonne, dans les années 1910, il milita au Groupe des étudiants socialistes révolutionnaires, aux côtés d’Yvonne Basch (mariée en 1913 à Maurice Halbwachs), de Jeanne Halbwachs, de Jean Texcier et de Marie-Hélène Latrilhe, qu’il épousera en 1928. Dans les années 1920, Ignace Meyerson fut aussi proche de Lucien Herr, avec lequel il entretint une correspondance suivie et devint à la mort de celui-ci, en 1926, membre du conseil de tutelle de ses trois enfants. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il renoua avec une vie militante plus intense. Avec la germaniste Geneviève Blanquis, il apporta son aide aux universitaires allemands désireux de s’exiler. Membre du Comité de Vigilance des intellectuels antifascistes, il condamna la politique de non-intervention du gouvernement de Léon Blum et signa la « Déclaration des intellectuels républicains au sujet des événements d’Espagne », publiée dans Commune en décembre 1936.

En octobre 1940, Ignace Meyerson fut détaché de l’EPHE à l’Université de Toulouse, où il s’était réfugié, puis fut en novembre révoqué en application des lois raciales de Vichy. Sa réaction fut alors double, scientifique et politique. En mai 1941, il fonda la Société d’études psychologiques de Toulouse qui fut, selon les termes de Jean-Pierre Vernant, un « centre de libre vie intellectuelle en zone non occupée ». Le 23 juin se tint une première journée d’études consacrée à la psychologie et l’histoire du travail et des techniques : y participèrent nombre d’intellectuels connus pour leur engagement antifasciste, entre autres, Marc Bloch, Daniel Faucher, Georges Friedmann, Jacques Hadamard, Paul Vignaux, ainsi que Lucien Febvre et Marcel Mauss qui, retenus à Paris, enverront leurs communications (cf. numéro spécial de 1948 du Journal de psychologie sur « Le travail et les techniques »). Quelques mois plus tard, Ignace Meyerson s’engageait dans la Résistance militaire : sous le pseudonyme de Julien Montfort et en liaison permanence avec Jean-Pierre Vernant, il participa à l’organisation de l’Armée secrète, des Corps francs de la Libération et des Forces françaises de l’Intérieur de la Haute Garonne. Après l’entrée des Allemands en zone sud, il entra dans la clandestinité et devint responsable de la propagande et de l’information de l’Armée secrète pour la Région R4 ; il était notamment le rédacteur du bulletin régional de l’Armée secrète (mensuel). À la Libération, il prit par aux combats (comme chef d’état-major départemental, puis chef d’état-major régional (R4), et chef adjoint d’état-major de la 17e région militaire), et put enfin renouer les liens avec sa famille polonaise, profondément touchée par la guerre : sa mère et sa sœur moururent dans le ghetto de Varsovie en 1941.

En 1945, Ignace Meyerson reprit son enseignement à l’Université de Toulouse et relança le Journal de psychologie, avec l’aide de Jean-Pierre Vernant dont il était, depuis la Résistance, très proche politiquement et intellectuellement. En 1947, il soutint en Sorbonne sa thèse de doctorat, Les fonctions psychologiques et les œuvres  : il y exposait les principes de son programme de « psychologie historique », dont l’ambition était d’étudier les « fonctions psychologiques » (la personne, le travail, l’action, la mémoire, l’espace, le temps, par exemple) à travers les œuvres des hommes (langues, institutions sociales, religions, techniques, sciences, arts, par exemple) : « les actes de l’homme aboutissent à des institutions et à des œuvres. […] Le psychologue sait que c’est par un effort de l’esprit que l’homme a édifié ces œuvres […]. Il sait donc que l’esprit de l’homme est dans les œuvres » (Meyerson 1948 : 9). La fondation, en 1953, par Ignace Meyerson du Centre de recherches de psychologie comparative permit la mise en œuvre collective de ce programme scientifique : participèrent notamment aux activités du Centre Pierre Francastel, Louis Gernet, Pierre Naville, Albert Soboul, Jean-Pierre Vernant, René Zazzo et aussi Claire Bresson avec laquelle Ignace Meyerson vivait maritalement depuis la Libération.

À la fin des années 1950, Ignace Meyerson avait acquis une certaine reconnaissance universitaire, et fut ainsi président de la section sociologie et psychologie sociale du CNRS de 1957 à 1960. Sa carrière universitaire, après la Seconde Guerre mondiale, fut pourtant chaotique. Malgré les nombreuses démarches qu’il entreprit, ce n’est qu’en 1951 qu’il put de nouveau enseigner à Paris, à l’EPHE (à la VIe section, présidée par Lucien Febvre). Des difficultés administratives et financières furent avancées à l’époque pour justifier qu’il ne puisse retrouver son poste d’avant-guerre à l’EPHE. Il semble qu’en réalité, cette situation tienne davantage au peu d’enthousiasme que suscitait alors parmi les psychologues et les historiens le programme de recherches d’Ignace Meyerson qui, du reste, avait dédié sa thèse à Charles Seignobos, bête noire de l’école des Annales (voir le témoignage de J.-P. Vernant 1987). Son maintien à Toulouse pourrait également s’expliquer, comme le suggérait à l’époque Charles Morazé à Jean-Pierre Vernant, par la « vague de réaction » qui se faisait sentir dans les milieux universitaires (lettre de Vernant à Meyerson, 4 mai 1949, Archives IM).

C’est qu’en effet Ignace Meyerson avait rejoint, à la Libération, les rangs du Parti communiste et déployait une activité militante intense. Il fut le responsable à Toulouse des Combattants de la Liberté et participa activement aux débats constitutionnels de 1945-1946. Surtout, Ignace Meyerson n’entendait pas déconnecter son engagement politique et sa production savante : la « psychologie historique » était pensée comme une contribution à la pensée marxiste et à l’action politique. Très critique vis-à-vis de la politique communiste dans le domaine culturel et scientifique, Ignace Meyerson tenta de faire reconnaître la légitimité et l’utilité politiques de ses recherches. Le 29 février 1952, par exemple, il écrivit au responsable de la Commission des intellectuels du PCF une lettre, dans laquelle il définissait la « psychologie historique » comme des « recherches scientifiques présentant des possibilités d’application » et mettait en évidence les usages politiques que le PCF pouvait faire de ses travaux : « la recherche dans ce domaine, en même temps qu’elle permet de retrouver le concret de l’homme véritable, fournit des éléments pour une critique des idéologies adverses : on voit facilement, par exemple, que si, en effet, la ‘personne’ et la ‘liberté’ sont autres dans les pays vraiment libres que dans ceux où domine encore le capitalisme, c’est parce qu’autrement grandes et riches » (Lettre d’IM du 29 février 1952, Fonds IM, AN). Dans le PCF de la Guerre froide, dominé par les théories jdanoviennes, les efforts d’Ignace Meyerson furent vains, et son programme de recherches ne fut guère reconnu dans l’entreprise culturelle communiste : Georges Cogniot, par exemple, lui reprochait de ne pas rendre compte « du rôle de la lutte des classes dans le développement et dans les transformations de fonctions psychologiques » et, plus encore, de ne pas aborder « le problème de la différenciation selon les classes en lutte » (lettre de Cogniot à Meyerson, 20 mars 1952. Fonds IM, AN).

En 1956, après les événements de Hongrie et ceux de Pologne, sur lesquels Ignace Meyerson était informé par sa famille (notamment par sa cousine, l’architecte Helena Syrkus), il bascula dans des formes de contestation plus ouvertes au sein du PCF. Avec, entre autres, François Châtelet, Jean-Pierre Vernant* et Victor Leduc, il demanda la tenue d’un congrès extraordinaire du Parti, afin d’exposer les problèmes qu’à leurs yeux soulevaient les événements de Hongrie et de Pologne : la question de l’information dans le monde communiste, celles de la démocratisation du PCF et des conditions politiques de l’unité d’action. Ces démarches n’eurent guère d’effets, la direction du PCF s’efforçant alors d’étouffer les multiples contestations d’intellectuels qui avaient émergé en 1956. Dès lors, Ignace Meyerson suivit de près les activités des groupes intellectuels oppositionnels qui publiaient L’Étincelle, Voies nouvelles et Voie communiste. En 1968, il sollicita avec ces intellectuels (Victor Leduc, Hélène Parmelin, Édouard Pignon, Jean-Pierre Vernant et d’autres) l’ouverture d’un vaste débat sur les événements de mai : face à l’inertie de la direction communiste, une lettre de contestation fut finalement publiée dans Le Monde du 6 juin 1968 (cf. V. Leduc 2006).

Malgré les positions critiques qu’il adopta vis-à-vis de la politique communiste, Ignace Meyerson est, semble-t-il, resté adhérent du PCF jusqu’à sa mort. En 1978, il écrivait à Hélène Parmelin, dont il était désormais très proche et qui venait de publier dans Le Matin un article critiquant la direction du PCF : « Depuis des années, on travaille à polir, à huiler, à affiner le bel instrument qu’est le Parti. On vérifie périodiquement son fonctionnement, on ajoute une roue, un engrenage par ci par là. On est content parce qu’il marche bien, c’est beau. C’est la doctrine de l’art pour l’art appliquée à la politique. Changer la doctrine et la pratique par l’intérieur, je l’ai longtemps espéré, je l’espère moins aujourd’hui » (brouillon de lettre, Fonds IM, AN).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151352, notice MEYERSON Ignace par Isabelle Gouarné, version mise en ligne le 21 décembre 2013, dernière modification le 26 mai 2016.

Par Isabelle Gouarné

ŒUVRE choisie : Voir la bibliographie de Meyerson dans le recueil I. Meyerson, Écrits. 1920-1983. Pour une psychologie historique, Paris, PUF, 1987. Principales publications : Trad. de S. Freud, La science des rêves, Paris, PUF, 1926. – (avec P. Guillaume), « Recherches sur l’usage de l’instrument chez les singes », Journal de psychologie, 1931, t. XXVII ; 1934, t. XXXI ; 1937, t. XXXIV. – Les fonctions psychologiques et les œuvres, Paris, PUF, 1948. – « Le travail, une conduite », Journal de psychologie t. XLI. – « Discontinuités et cheminements autonomes dans l’histoire de l’esprit », Journal de psychologie, 1951, t. XLIV. – « L’entrée dans l’humain », Revue philosophique, 1952, 77. – « Le travail, fonction psychologique », Journal de psychologie, 1955, LII. – (dir.), Problème de la couleur, Paris, Sevpen, 1957. – (dir.), Problème de la personne, Paris, La Haye/Mouton, 1973. – Existe-t-il une nature humaine ? La psychologie historique, objective, comparative, Institut d’édition Sanofi-Synthélabo, 2000.

SOURCES : Fonds privés Ignace Meyerson (521 AP, AN). – Bibliothèque d’Ignace Meyerson, conservé à l’Université Paris XII. – Coll., Pour une psychologie historique. Écrits en hommage à Ignace Meyerson. Textes réunis et publiés par Françoise Parot, PUF, 1996. –C. Bresson, Chronologie de la vie de Meyerson, dans I. Meyerson, Forme, couleur, mouvement, Paris, Adam Biro, 1991. – R. Di Donato, « De l’importance d’avoir eu un maître : Jean-Pierre Vernant et Ignace Meyerson », Europe, 964-965, août-septembre 2009. – V. Leduc, Les tribulations d’un idéologue, Paris, Galaade Éditions, 2006 [1986]. – F. Parot, Introduction à I. Meyerson, Existe-t-il une nature humaine ?... , op. cit. – F. Parot, « Ignace Meyerson et la promotion de la psychologie historique », Le Journal de Nervure, n° 3, avril 2000, p. 1-2, 8-11. – J.-P. Vernant, Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996 (« Lire Meyerson », p. 139-162). – J.-F. Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle, Paris, Gallimard, 1990.

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