BENHAÏM Marlyse connue sous son nom littéraire Myriam BEN [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Née le 10 octobre 1928 à Bab-el-Oued (Alger), morte le 30 novembre 2001 à Paris ; communiste militante des Jeunesses démocratiques à Alger avec Fernand Iveton* et Henri Maillot* ; institutrice à Oued Fodda, donnant des articles à Alger républicain sur les grèves du Cheliff, agent de liaison du maquis rouge, radiée de l’enseignement en 1957 ; à l’indépendance enseigne à l’École normale d’Alger puis en France, chercheuse aux Langues-O et écrivain ; à partir de 1974, allers et retours entre France et Algérie.

« Née à Alger, descendante par son père de la grande tribu des Ben Mochi, berbères judaïsés du Constantinois et descendante par sa mère d’une famille judéo-arabe d’Andalousie » ; les biographies et plus encore les nécrologies répètent ces phrases que Myriam Ben offrait elle-même en réponse aux questions sur son algérianité. Par nationalisme, d’ajouter que ses ancêres paternels avaient été les premiers lors de la prise de la ville par les « chrétiens » à quitter Constantine pour participer à la fondation d’Aïn Beïda, sans trop savoir que la conquête de la place forte du Bey Ahmed avait dû être faite à deux reprises par l’armée française. Du côté maternel, les ancêtres chassés du royaume de Castille par Isabelle dite la catholique avaient évidemment apporté la musique andalouse à la capitale de l’Algérie.
Ce serait l’administration de l’état-civil de la mairie qui aurait écrit Marlyse comme prénom et non pas Mériem repris plus tard en Myriam, à la naissance du 3e enfant Benhaïm le 10 octobre 1928 à Bab-el-Oued ; la pratique était déjà toutefois fréquente de déconfessionnaliser les prénoms (Meriem ou Marie). La mère, Sultana Stora, appartenait à une famille juive d’une certaine aisance ; « mon grand-père conservait chez lui dans un coffret d’ébène entre une Bible et un Coran, la clef de la maison d’Andalousie ».

Il était effectivement musicien et même professeur ou plutôt maître d’une école de musique dite andalouse ; pour la naissance de sa petite fille (il y avait déjà deux garçons puis il y aura un petit frère dernier), un piano était livré à la maison. Marlyse Benhaïm jouera du piano en compagnie de son amie d’enfance Marie Soussan qui épousera l’homme de théâtre Rachid Ksentini et sera musicienne. Par contre la mère de Marlyse mit un terme à cette pratique sans avenir sur un registre trop « indigène ». Le mariage de Sultana Stora, de bourgeoisie francisée, dans une famille de Juifs pauvres tenait de la mésalliance ; mais forte femme voulant l’émancipation, celle-ci faisait front.
Le père était né dans une famille pauvre au début de la rue Randon à l’entrée de Bab-el-Oued ; à la maison, on pratiquait le judéo-arabe mais pas de religion. Parlant l’arabe, il apprend le français et la comptabilité et exerce auprès d’un oncle comme comptable et interprête avant de trouver une meilleure aisance en s’établissant comme expert-comptable ; en colonie, pas besoin de diplôme de droit. Il avait fait son service militaire chez les Zouaves pendant la guerre de 1914 valorisant sa citoyenenté française.

À l’école primaire de ce quartier petit-blanc à dominante espagnole, Marlyse Benhaïm doit passer non sans peine de l’arabe parlé au français de langue écrite et subir les atteintes antijuives qui la mettent à part. Comme elle entre au lycée Fromentin en 1940, elle sera encore plus stigmatisée quand l’année suivante, en application des lois raciales du régime de Vichy et de l’abolition du décret Crémieux de 1870 qui avait fait citoyens français, les Juifs d’Algérie, on lui rend sa carte tamponnée « indigène » comme les papiers de toute la famille. Exclue par les quotas avec trois autres lycéennes, elle poursuit dans les classes privées ouvertes par les familles juives. C’est à la rentrée d’octobre 1943 à 15 ans, bien après le débarquement allié du 8 novembre 1942 qu’elle retrouve le lycée ; le général Giraud avait reprononcé l’abolition du décret Crémieux ; il avait fallu attendre que De Gaulle l’emporte sur Giraud pour que soit rétablie la citoyenneté française.

C’est l’heure patriotique française de La France combattante dans l’alliance des gaullistes peu nombreux et des communistes entourés de la gauche ancienne de Front populaire. Après des tracts anarchistes, Marlyse Benhaïm trouve sa lecture dans Jeune Algérie, le bulletin de l’Union des Jeunesses démocratiques que tout le monde appelle les Jeunesses communistes, qui accueillent même les filles, ce qui est osé, et quelques lycéens « musulmans », ce qui est osé de leur part.

C’est aux rencontres de ces Jeunesses à la Redoute (El Mouradia) où le père a enfin pu louer une habitation pour la famille sortie de Bab-el-Oued, en liaison avec le groupe du Clos-Salembier (El Madania) semble t-il, qu’arrivent après 1945 et plus sûrement en 1947, présenté par son père syndicaliste militant, le jeune, timide et vertueux Fernand Iveton* et le plus fringant Henri Maillot* qui a le même âge que Marlyse ; ce sont les jeunes camarades communistes militants.

Madame Benhaîm mère ouvre sa maison aux soirées et aux fêtes du mouvement ; elle est un peu la marraine de ces jeunes d’autant qu’elle ose des interventions politiques en public à l’occasion des campagnes électorales en dénonçant la discrimination des deux collèges. Marlyse et ces jeunes se rendent volontiers au centre-ville au siège d’Alger Républicain  ; ils entendent Kateb Yacine* parler de la tragédie de Mai 1945 à Sétif. Elle rêve d’écrire pour Alger Républicain. Ses études sont retardées par des séquelles de pneumonie contractée en 1942 et par des crises d’asthme. Elle suit cependant des cours de philosophie à la Faculté d’Alger. Elle assistera au Congrès étudiant de la Fédération communiste mondiale à Bucarest en 1953.
En 1952, après des stages à Alger, elle avait débuté comme institutrice intérimaire à Aboutville entre Bouira et Aumale (Sour-el-Ghozlane), faisant venir les enfants algériens avec ou sans chaussures (« C’est avec la tête qu’on apprend à l’école et non avec les pieds »). En 1953, elle passe dans la vallée du Cheliff à Oued Fodda et a plus de mal encore à surmonter l’hostilité coloniale sinon la réticence algérienne quand elle veut assurer des cours d’adultes pour les femmes. Elle est inscrite au PCA à la cellule de La Redoute avec Henri Maillot. Au 1er novembre 1954, ces jeunes communistes vont prendre avis à Alger républicain. Ils rencontrent Abdelhamid Benzine*. « Il faut attendre. Il faut attendre que le Comité central se réunisse ». Omar Oussedik* qui travaille au journal paraît plus pressé de passer à la lutte armée.
Les secours après le tremblement de terre d’Orléansville (Chleff) qui retentit par des ravages jusqu’à Oued Fodda, viennent accaparer les forces. L’année suivante en juillet-août, c’est la dure grève des mines du Zaccar qui mobilise dans une marche de la faim, les soutiens sous la direction du dirigeant du PCA Abdelkader Babou* qu’elle accompagne, ce qui vaut quelques heures difficiles d’arrestation.

Dans Alger Républicain, Myriam Ben décrit les luttes et la solidarité qu’apporte la population du Cheliff, notamment celle du centre « rouge » de Duperré (Aïn Defla). Ce texte sera republié sous le titre La Grève. Elle travaille aussi à Alger Républicain pendant les vacances d’été de juillet à septembre 1955. Avec Gilberte Salem* (Alleg), elle rassemble les lettres de correspondants faisant état des violences de l’armée française en particulier dans le Constantinois après l’offensive du 20 août, constituant un livre blanc, car pour ne pas risquer la fermeture, ces correspondances ne sont pas publiées.

Alors qu’elle a repris son poste à Oued Fodda, Abdelkader Babou qui recourt déjà souvent à elle et à sa 4CV pour ses déplacements de Blida au Cheliff, vallée et montagne, vient lui annoncer « On t’a désignée pour faire partie des Combattants de la libération » ; elle aide aux relais des jeunes communistes ou moins jeunes comme Maurice Laban* qui tant bien que mal montent des armes venant du camion détourné par Henri Maillot. « Je suis devenue agent de liaison dans le maquis de l’Ouarsenis. Je conduisais dans ma voiture les combattants au maquis.... ensuite on m’a confié des colis divers y compris de la cheddite » pour faire sauter des ponts.

Après l’anéantissement du maquis rouge et la mort d’Henri Maillot*, A. Babou* est intégré dans l’ALN. Clandestine, Marlyse Benhaïm réussit à échapper à toute arrestation. En 1958 à la suite du procès du « maquis rouge », elle est condamnée par contumace à 20 ans de travaux forcés ; le procureur avait requis la peine de mort. Son frère aîné est expulsé sur Marseille où il fera venir la famille. Son avocat commis d’office est assassiné par l’OAS.

À l’indépendance, sans être payée pendant 2 ans car elle a été radiée de l’enseignement en 1957, maître d’application, elle participe pour la rentrée d’octobre 1962 à la formation des instituteurs et institutrices à l’École Normale (Bouzaréah) avec Mohamed Farès* et poursuit comme conseillère pédagogique. En 1964 elle part en France pour se faire soigner. Dans les 10 ans passés en France, elle fait des études de russe aux Langues orientales pour soutenir une thèse de 3e cycle sur la question nationale en URSS et se consacre au dessin, à la peinture et plus encore à écrire nouvelles et poèmes. En 1967, Mohammed Boudia* fait lire sa pièce Leïla au petit TNP.
Rentrée en Algérie en 1974, elle prend en charge le département de formation en langues et sciences humaines à l’Institut des hydrocarbures de Boumerdès ; son petit logis et son bureau servent aussi d’atelier de peinture. En 1986, son roman édité à Paris : Sabrina, ils t’ont volé ta vie suscite la polémique en Algérie pour sa dénonciation du traditionalisme famillial qui pèse sur un jeune couple. Après son arrestation au moment de la révolte des rues d’octobre 1988, elle participe au Comité contre la torture avec les professeurs Boucebsi et Benchikh, qui organise en novembre des journées sur la torture au Palais de la culture. Ses œuvres paraissent en France et à Alger. Le recueil de nouvelles Ainsi naquit un homme est traduit en arabe. La maladie l’oblige encore à venir en France se faire soigner ; elle meurt à Paris le 30 Novembre 2001. Dans son entretien avec Andrée Dore-Audibert, en évoquant Henri Maillot, elle a cette phrase terrible : « Je n’ai qu’un regret, un très grand regret ; ne pas être morte en 62 ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151557, notice BENHAÏM Marlyse connue sous son nom littéraire Myriam BEN [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 26 décembre 2013, dernière modification le 18 novembre 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : C. Achour, Myriam Ben. L’Harmattan, Paris, 1989. — Entretien avec Myriem Ben dans A.Dore-Audibert, Des Françaises d’Algérie dans la guerre de libération. Karthala, Paris, 1995. — A. Cheurfi, Mémoire algérienne. Dictionnaire biographique. Dahleb, Alger, 1996. — Documentation et revue de presse nécrologique inventoriée par A. Benamrouche. — S. Hadjerès « Myriam Ben , Algérienne de tous les combats. », Le Matin, Alger 12 et 13 mars 2002.

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