BENMILOUD Abdelaziz dit Aziz [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né au début des années 1930, fils du chef de la tribu des Amours (oasis de Tiout), mort subitement en 1994 à Alger ; lycéen attiré par le marxisme devenant communiste (PCA), étudiant à la Sorbonne (1953-1956), partisan d’un syndicalisme sans référence confessionnelle ; membre de la Commission de presse et de l’information de la Fédération de France du FLN (1957), puis au Caire, conseiller diplomatique.

Le communiste de grande famille, Abdelaziz Benmiloud appartient en effet à la descendance de Si Khelladi Benmiloud qui est chef de la tribu des Amours, grand propriétaire dans l’oasis du Tiout où il a sa principale résidence, et bachaga d’Aïn Sefra. C’est au Bureau arabe, institution d’administration coloniale militaire, d’Aïn Sefra que le jeune officier Lyautey a perfectionné la méthode de collaboration avec les familles de noblesse de tente, leur laissant la gouvernance tribale sous la haute main tenue par des administrateurs militaires français. D’esprit moderniste mais de famille patriarcale, -on ne sait rien sur la mère des enfants-, Si Khelladi Benmiloud tout en s’inclinant devant le pouvoir colonial, conserve son quant à soi sur l’avenir qui doit revenir aux Algériens. Les garçons sont parfaitement bilingues et destinés aux études supérieures en France.

Au lycée d’Oran, Aziz Benmiloud a pour professeur de philosophie François Chatelet*, jeune agrégé, qui tranche avec le milieu colonial et prend plaisir à parler de Marx, de Freud et de Sartre, trilogie qui conduit à un existentialisme marxiste. La question nationale algérienne transparaît à travers la question irlandaise quand Engels et Marx montrent l’antécédence nécessaire de la libération nationale face au nationalisme impérial britannique qui aliène le mouvement ouvrier anglais et ferme la voie révolutionnaire ; toute la question de la violence en histoire est aussi en arrière plan. Aziz Benmiloud ne perd pas la leçon ; il obtient de son père, au reste désireux de connaître ce maître à part, d’inviter les Chatelet et leur ami René Schérer qui enseigne à Alger, à passer les congés de Noël 1948 à l’oasis du Tiout.

Etudiant à la faculté de droit à Paris et fréquentant le groupe des étudiants de philosophie de la Sorbonne, adhérent du PCA, Aziz Benmiloud est une des figures du groupe de langue des étudiants d’Afrique du Nord sous l’égide du PCF. De 1953 à 1956, les discussions, les lectures marxistes, la préparation des réunions syndicales, les bagarres du quartier latin, les échanges d’hébergement rapprochent un noyau d’amis qui se trouvent intervenir en commun ou en parallèle, rédiger les rapports et les textes de réflexion : avec Aziz Benmiloud, André Akoun* du groupe de philo et de la cellule étudiante, Ahmed Inal* le tlemcénien ardent communiste et Mohammed Harbi*, étudiant d’histoire qui n’est pas inscrit au PC. Ils rivalisent aussi d’humour à froid ou à chaud qui peut vexer leurs adversaires. Ils se retrouvent avec les étudiants maghrébins au siège de l’AEMAN au 115 bd St. Michel, au foyer des Algériens de la rue Férou (6e) et dans les chambres de la Cité universitaire.

En 1953,ils comptent dans l’organisation de l’Association des étudiants algériens de Paris : l’UGEA qui pousse à la suppression du M de Musulmans dans UGEMA. Leur conception d’une Algérie algérienne de citoyenneté civile est ouverte aux Juifs et aux Européens qui militent en voulant vivre dans une Algérie indépendante. Ils se heurtent au courant arabo-musulman conduit par Belaïd Abdesslam s’appuyant sur les étudiants partisans des Oulémas avec Taleb Ibrahimi, les adeptes de l’UDMA avec Layachi Yaker, tous deux flattant le populisme communautaire au sein du MTLD en opposant nationalistes et marxistes le plus souvent accusés de berbérisme. A. Benmiloud et A. Inal* obtiennent que le PCF laisse au PCA, la tutelle des étudiants d’Alger, mais les étudiants communistes d’Alger s’en tiennent à l’UGEMA ; deux congrès séparés auront lieu en 1955 ; l’heure est alors à la guerre d’indépendance.
Dans le passage de la Fédération de France du MTLD à la Fédération de France du FLN, Aziz Benmiloud veille avec M.Harbi* à préserver les liens avec le syndicalisme de formation communiste à travers la Commission nord-africaine de la CGT (cf. Omar (Saïd) Belouachrani*) ; ils maintiennent des contacts au PCF. Le trouble est jeté en mai 1956 par l’appel du FLN à la grève totale des étudiants qui doivent abandonner leurs cours un mois avant les examens. Les frères Benmiloud se partagent ; L’ainé Khaled Benmiloud part à Genève poursuivre brillamment des études de psychiatrie ; bien que non gréviste mais marié à une responsable FLN en Suisse, il sera le seul psychiatre algérien en 1962 et deviendra le premier psychiatre de l’Algérie indépendante. Moulay Benmiloud va aux États-Unis poursuivre des études de médecine en endocrinologie. Un troisième frère continue sa formation en sciences physiques.
Déjà licencié en droit, Aziz Benmiloud demeure un politique. En août 1956, la Fédération de France du FLN met en place la Commission de la presse et de l’information ; Aziz Benmiloud en est d’abord tenu à l’écart parce qu’il est censé être toujours communiste. Ce n’est qu’après le départ pour Tunis de Mabrouk Belhocine* en février 1957, que Mohammed Harbi obtient de le faire entrer au printemps 1957 avec l’accord de Tayeb Boularouf.

C’est lui qui conduit la campagne pour sauver de la peine de mort, Djamila Bouhired, accusée d’être une poseuse de bombes à Alger ; elle a été condamnée en juillet 1957. Aziz Benmiloud rencontre son avocat Jacques Vergès, lance Georges Arnaud dans une offensive médiatique, crée un Comité de femmes du Maghreb, sollicite son père qui prête son concours par patriotisme. Si Khelladi Benmiloud a de bonnes relations avec le préfet Chérif Mecheri qui est au secrétariat de l’Elysée, il obtient une liste de personnalités en place à contacter ; la campagne ne cessera de monter.

Dans les échanges de textes de réflexion avec M. Harbi, A. Benmiloud raisonne en termes de classes sociales en analysant le transfert de la lutte de libération en Algérie, sous le coup de la Bataille d’Alger et du rejet vers les maquis, de l’intelligentsia citadine et des couches populaires urbaines tributaires du salariat dont les employeurs sont « européens », vers le monde rural qui va subir directement et de plus en plus lourdement la guerre mais est susceptible de la supporter durablement.

Comme le relève M. Harbi, A. Benmiloud est le premier à se poser non seulement la question de la violence mais des effets en retour de la violence ; le terrorisme urbain de caractère publicitaire peut se retourner contre la révolution ; la violence de masses peut être captée par le pouvoir des chefs et des appareils. En France dans l’immigration, les affrontements avec le MNA ouvrent un autre champ d’application. Dans un rapport de mars 1957, A. Benmiloud met en garde contre les risques que recèle l’emploi de la violence pour régler les divergences internes au sein du mouvement de libération nationale. Nous devons, dit-il, "épargner les souffrances évitables à nos compatriotes, économiser le potentiel humain et révolutionnaire de notre communauté et inculquer le respect de l’individu que le colonialisme a voulu dégrader et détruire en nous". En novembre 1957, il négocie avec le ministre de l’intérieur de Belgique : contre la liberté de mouvement des partisans du FLN, il prend l’engagement d’exclure les actes de violence et de respecter la souveraineté belge. En avril 1957, la Commission de presse et de l’information est transférée à Cologne en RFA ; Aziz Benmiloud y rejoint M. Harbi en mai. Il lui annonce la proche épuration des « marxistes », des instances de la Fédération de France du FLN dirigée par Omar Bendaoud.

Mohammed Harbi* démissionnera en août 1958 et se consacrera momentanément aux études. Aziz Benmiloud ne comprend pas ce retrait tout en partageant l’analyse qu’il entreprend alors en lui soumettant les textes, des rivalités de pouvoir des dirigeants algériens qui sont d’abord des chefs. A. Benmiloud est appelé au Caire pour être membre de l’équipe qui conduit l’action diplomatique du FLN.

À l’indépendance à Alger, il devient en 1962-1963 chef de la division "Pays arabes" au Ministère des Affaires étrangères. Limogé par suite d’un conflit avec le jeune ministre Abdelaziz Bouteflika, par compensation, il est nommé par le président Ben Bella à la tête de la Société Nationale d’électricité et gaz d’Algérie EGA. Son plus jeune frère est directeur de l’Office national de la Recherche scientifique.

Opposé au coup d’Etat du 19 juin 1965, il se met à la disposition de l’ORP, mais l’arrestation de M. Harbi et Hocine Zahouane* et la transformation de l’ORP en PAGS l’éloignent de l’activité politique. Avocat, il sera élu bâtonnier du barreau d’Alger. Il suit de près les mouvements progressistes dans le monde arabe et agit notamment pour la solidarité avec la lutte du peuple palestinien. Il meurt subitement d’une crise cardiaque en 1994.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151586, notice BENMILOUD Abdelaziz dit Aziz [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 26 décembre 2013, dernière modification le 24 octobre 2014.

Par René Gallissot

SOURCES : M. Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1 : 1945-1962. La Découverte, Paris, 2001. — M. Martini, Chroniques des années algériennes. 1946-1962. Bouchène, St.Denis 2002. — Informations transmises par Menouar Merrouche*.

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