BLAU Joyce [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Née au Caire en 1932, membre du Mouvement démocratique de libération nationale d’Henri Curiel*, communiste expulsée d’Égypte en 1955, appartient au cercle d’Henri Curiel de soutien au FLN ; spécialiste de langue kurde.

Le père de Joyce Blau est agent immobilier. Ce milieu juif, juifs « occidentaux » par opposition à « orientaux » qui constituent la majeure partie des Juifs d’Égypte, minorité donc d’une minorité statutaire, est lié aux « colonies » étrangères qu’elles soient grecques, italiennes, françaises, etc... ; sa place est importante dans les professions libérales instruites, commerciales et bancaires.

La jeune fille est inscrite à l’école française d’abord, puis dans une école chrétienne qui assure particulièrement l’enseignement en langues étangères, -on pourrait dire impériales-, le français et l’anglais.Les familles et par elles, les enfants et particulièrement ceux qui font des études, sont saisis entre craintes et espoirs dans la guerre entre des puissances de l’Axe dont l’Allemagne et l’Italie qui lancent des appels au monde arabe et musulman, et les puissances dites alliées dont fait partie le Royaume uni, puissance occupante ; en 1942 l’armée allemande menace Le Caire.

La sensibilité se porte vers la Ligue antifasciste, l’Antifa qui a des liens avec la gauche du mouvement national arabe et minoritaire du Machrek. En Égypte dès 1943, des noyaux communistes, pour qui l’URSS est encore la tête ou la promesse de la Révolution, et à part quelques marxistes trotskisants, sont branchés sur ces combats qui dessinent en petit le camp antifasciste ; ils ont des contacts sur place avec des représentants de la Résistance française gaulliste ou avec des anticolonialistes de différents nationalités. Ils veulent aussi rompre avec la domination britannique.

À partir de 1946-1947, l’opposition étudiante et ouvrière manifeste pour obtenir l’évacuation des troupes britanniques. Clandestinement ces groupes aboutissent à former un Comité national des étudiants et des ouvriers. Joyce Blau entre dans un de ces groupes communistes qu’Henri Curiel* s’emploie à fédérer dans le Mouvement démocratique de libération nationale. Si l’orthodoxie communiste écarte des ralliements, le point focal dans une vision communiste n’en devient pas moins cette nécessité de passer par la libération nationale.

En 1954, Joyce Blau est arrêtée et demeure plusieurs mois en prison, ce qui lui vaut ses débuts en langue arabe, alors que le colonel Nasser remplace le général Neguib à la tête du pouvoir conquis depuis juillet 1952 par le coup d’État des Officiers libres. Traduite en jugement, elle est acquittée mais finalement expulsée en 1955 vers la France où Henri Curiel l’accueille. Elle est un temps secrétaire de François Mauriac. Elle reprend les études à l’École des langues orientales ; elle deviendra spécialiste du domaine kurde et de cette question nationale ; par-delà la compétence des langues, le choix est significatif.

C’est elle qui fait connaître en 1956 Henri Curiel* à Robert Barrat. Par ailleurs secrétaire du regroupement des Intellectuels catholiques, le journaliste déjà engagé au Comité France-Maghreb, conduit ses enquêtes sur l’évolution de l’Égypte à l’heure de la reprise du canal de Suez par Nasser et sur la guerre algérienne de libération ; il donne les premiers interviews de chefs de l’ALN. Pour Joyce Blau, c’est aussi le passage des questions et luttes nationales du Machrek à la guerre d’indépendance de l’Algérie. « À la fin de 1956 ou au début de 1957, nous (car il y a d’autres amies et amis ou intermédiaires dont l’écrivain Roger Vaillant), organisons une rencontre avec Francis Jeanson ».

Traversant les contrôles de police et les chicanes avec sa 2CV, snobant les hommes de renseignements et sortant des interrogatoires avec son air de grande fille toute en amabilité, elle est un des plus parfaits agents de liaison, accompagnant Henri Curiel, assurant les caches et les transferts, le portage des colis de journaux et sacs d’argent. Elle travaille avec Martin Verlet*, Didar Fawzy-Rossano* et les frères de Wangen*, le cercle rapproché de Curiel, principalement avec Jehan de Wangen « le bras droit d’Henri.... qui organisait des passages aux frontières souvent dans des conditions périlleuses, transportait des fonds, trouvait des planques, faisait imprimer des tracts et les expédiait ». « Nous cachions au mieux le militant algérien que nous transportions, parfois dans le coffre ». « Mes fonctions me conduisaient parfois à rencontrer les principaux responsables de la Fédération de France du FLN, comme le « Blond », c’est-à-dire Omar Boudaoud*, Bouaziz et d’autres... »

En octobre 1960, Henri Curiel* est arrêté alors qu’il devait quitter la France le lendemain. « Il était temps de décrocher et j’ai filé en Belgique ». En fait depuis Bruxelles, l’action continue avec le réseau belge. « De sa prison, Henri m’indiquait tout ce qu’il fallait faire, par des messages clandestins ». Ainsi contribue-t-elle à l’évasion de Bachir Boumaza en lui faisant passer une soutane de prêtre ; l’évasion de M. Boudiaf* restera en suspens. L’agent de liaison poursuivit ses missions jusqu’à la fin de la guerre.

Joyce Blau participe ensuite autour d’Henri Curiel* à l’action d’aide au Tiers-monde au sein du réseau Solidarité et aux rapprochements entre pacifistes israéliens et palestiniens. Se reporter à la notice du DBMOMS, t. 5.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151644, notice BLAU Joyce [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 28 décembre 2013, dernière modification le 10 mars 2020.

Par René Gallissot

SOURCES  : Joël Beinin, The dispersion of Egyptian Jewry, University of California Press, 1998. — G. Perrault, Un homme à part. Bernard Barrault, Paris 1984. — D. Fawzy-Rossano, Mémoires d’une militante communiste (1942-1990). Du Caire à Alger, Paris et Genève. Lettres aux miens. L’Harmattan, Paris, 1997. — Témoignage de J. Blau dans J. Charby, Les porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie  : des acteurs parlent. La Découverte, Paris, 2004.–Notice par Michèle Krivine et Marie-Paule Valentini, DBOMS, t. 5, 2010. — R. Gallissot, Henri Curiel. Le mythe mesuré à l’histoire. Riveneuve Éditions, Paris, 2009.

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