BORRA Raoul [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 14 août 1896 à Bône (Annaba), mort à Nice (France, Côte d’Azur) en 1988 ; instituteur, secrétaire de la Fédération socialiste SFIO de Constantine depuis 1934 ; maire de Bône (Annaba), conseiller général et député en 1945 ; défait après 1950 ; aveugle sur le mouvement national algérien dans son laïcisme d’école républicaine française, ardent soutien du Gouverneur M.-E. Naegelen, et, jusqu’à la fin, partisan d’une Algérie française évoluée ; retiré en France en 1962.

La famille était déjà coloniale ; le père Jean-Baptiste Borra faisait carrière à la Compagnie de chemin de fer Bône-Guelma qui prolongera ensuite la ligne d’évacuation des phosphates par Tebessa vers le débouché de Sfax en Tunisie. À la naissance de Raoul Borra en 1896, son père est chef de gare à Mondovi (Dréan). Dans les années suivantes, une forte syndicalisation conduite par l’instituteur Maxime Guillon* mobilise les cheminots du Bône-Guelma ; ce sont les premières grèves de cheminots en Algérie.

La compagnie Bône-Guelma est aussi éclaboussée par « le scandale de l’Ouenza » en voulant tirer profit de la rivalité et des ententes entre groupes industriels dont Krupp et Schneider pour faire payer la construction de la voie des mines de fer ouvertes dans le massif de l’Ouenza. Le conflit est saturé de nationalisme anti-allemand à la veille de la guerre de 1914. L’affaire de l’Ouenza est dénoncée par le même Maxime Guillon, le fondateur de la Fédération SFIO d’Algérie qui alerte Jaurès pour mener campagne à Paris à la Chambre des députés. Quels échos pour le jeune homme qui va vers ses 18 ans en 1914 ? Le père confortable retraité du Bône-Guelma, finira ses jours en Tunisie en 1938.

Alors qu’il se trouve ainsi à l’épicentre de cette excitation coloniale et patriotique française qui est aussi le lieu et le moment de naissance du syndicalisme et du socialisme en Algérie, en octobre 1913, Raoul Borraest entré à l’École normale d’instituteurs de Constantine. Il achève sa formation quand il est mobilisé à la fin septembre 1916 dans le 3e régiment de Zouaves envoyé combattre en France ; sous-officier, il gagne la Croix de guerre ; il est démobilisé en septembre 1919.

À son retour, il est pendant 3 mois instituteur stagiaire dans le bourg colonial de Chasseloup-Laubat puis nommé à Bougie (Bejaia) ; au bout de deux ans, il obtient un poste à Bône (Annaba) À l’exception d’un passage à Guelma (1926-1928), il fait toute sa carrière d’instituteur à Bône dont la mairie est accaparée par les Bertagna, la plus puissante famille de colons de la région. Il trouve là le pôle de sa lutte politique qui est donc anti-colons à défaut d’être anticolonialiste. Pour Raoul Borra, il n’y aura de syndicalisme que celui des instituteurs ; il va se porter à la tête de la Fédération SFIO du Constantinois sans pouvoir ou vouloir sortir de la confusion entre politique algérienne au sein de l’agitation des « Européens », et patrie française.

Déjà en restant inscrit à la SFIO, il se distingue parmi les socialistes d’Algérie de 1919-1920 en ne regardant pas du côté de la IIIe Internationale. Après le Congrès de Tours, il fait très fidèle de la « vieille maison », célébrant comme Léon Blum la tradition démocratique française de 1789 à 1848 au pacifisme de Jaurès. Il ne s’agit pas de venger les martyrs de la Commune (1871) mais « d’instaurer pacifiquement la société juste et rationnelle pour laquelle ils sont morts ». Certes « il faut frapper le capital » mais en rejetant la sauvagerie des bolcheviks. Son anticommunisme est premier ; il dénonce « la démagogie d’un parti qui exploite les plus bas instincts de l’Homme pour servir les obscurs desseins du gouvernement des soviets ». L’avenir n’en est pas moins au socialisme, cet « avènement du travail au pouvoir » et à « la civilisation prolétarienne ».

Ces citations sont extraites d’articles publiés depuis 1924 dans l’hebdomadaire de la SFIO de Constantine L’Étincelle dont il devient le patron en 1934 avec le titre de « rédacteur-gérant » donnant la ligne en première page par « le bulletin fédéral ».Il conserve le journal à la SFIO secouée par la scission du Parti socialiste français avec le départ de Dominique Giovacchini*, autre instituteur. Raoul Borra a fondé en 1927, la section socialiste de Guelma ; en 1932, il est devenu secrétaire de la section de Bône ; le congrès fédéral l’élit en 1934 enfin au secrétariat de la Fédération de Constantine qu’il conserve jusqu’en 1945 ; en fait, il en est la tête jusqu’en 1962 ; élu maire de Bône en 1945, il se contente d’être présent au Bureau fédéral.

À partir de 1935-1936, il doit se plier aux mots d’ordre du Front populaire. Il se range au désistement si le candidat communiste arrive avant le candidat socialiste ; ainsi appelle-t-il aux élections cantonales de 1937 au Kroub près de Constantine à voter pour l’instituteur communiste Estorges*, « candidat d’unité prolétartienne qui défend le programme minimum commun des deux partis prolétariens ». Il prend aussi la défense de Clément Oculi* autre « instituteur rouge » condamné pour avoir soutenu les grèves des ouvriers du liège de Djidjelli. Son discours antiicapitaliste prolétarien se double d’attaques contre le grand colonat et les Délégués financiers ; des « farinards », des « Barons de la terre », des « combinards, des affairistes... ».

Or ces élus dans le Constantinois sont le plus souvent des radicaux-socialistes, en principe membres du Front populaire. On comprend que Raoul Borra soit distancé aux élections municipales, législatives et même cantonales à plusieurs reprises. Son combat n’est pas prioritairement pour le projet Blum-Viollette juste mentionné, ni pour donner un répondant à Oran Républicain et à Alger Républicain par un Constantine républicain pourtant en préparation. Il se bat d’abord pour la suppression des Délégations financières pour « qu’on rattache purement et simplement à la métropole les trois départements algériens ». (article « Contre les Délégations financières, votez socialiste  ! », L’Étincelle, 29 janvier 1938).

Il a été relevé de ses fonctions d’instituteur dès décembre 1940. Après le silence de la période de Vichy et certaines compromissions avec le régime de plusieurs dirigeants socialistes, il reprend en 1944 la tête de la SFIO dans l’ancien département de Constantine (tout l’Est de l’Algérie) ; toujours secrétaire de la Fédération départementale, il est délégué au congrès extraordinaire du parti. En mai 1945 lors des massacres dans le Constantinois et principalement à Guelma et Sétif, la Fédération SFIO ne retient guère ses responsables locaux membres ou chefs des gardes civiques de participer avec les colons armés, aux exécutions.

Dans son rapport de la Fédération daté du 17 mai qui interprète les événements en termes de complot, Raoul Borra, renvoie les massacreurs « à des méthodes dignes de 1830 » et juge que « les Musulmans » se sont conduits « en primitifs ». Cette participation de représentants socialistes est si connue que le ministre français de l’intérieur Adrien Tixier*, tout notable de la SFIO qu’il soit, fait exprès à son arrivée à Bône, de ne donner audience ni à Raoul Borra ni à la section SFIO de la ville. Il fait aussi comprendre que la réprobation s’arrêtera là ; les enquêtes sur les massacres sont suspendues.

Prenant le pas sur le mouvement France combattante animée par les communistes, Raoul Borra et la Fédération SFIO redoublent alors de patriotisme français et de vertu républicaine dans une campagne qui va emporter les élections. Raoul Borra enlève alors la mairie de Bône et, fin juillet-début août 1945, ces mêmes élections donnent à la SFIO les mairies de Bougie, Constantine et en une sorte d’absolution, celles aussi de Sétif et de Guelma. Il est vrai que le corps électoral est d’abord colonial.

En cet été 1945, Raoul Borra triomphe donc  : élu maire de Bône à la tête d’une liste « d’union démocratique et anti-fasciste », conseiller général, député à la première Assemblée constituante française à Paris ; en 1946, il siège à la seconde Constituante puis à l’Assemblée nationale. En 1947, il prend la direction de l’Est républicain (journal de Constantine). La presse dominante, particulièrement La Dépêche de l’Est, se déchaîne contre lui en usant des jeux de mots habituels :il est « Ali-Borra », « l’Ignorantin » qui dirige la mairie, « Ubu-Borra », « Ubu-maire » ; il faut « se débarrasser » de ses « présomptueux incapables » en faisant « oeuvre de salubrité publique ». Déjà distancé aux élections législatives de juin 1946, il perd la mairie en 1947.

Il bat le rappel au parti socialiste. « La seule organisation politique...(ayant) une doctrine valable pour tous les Algériens soucieux de l’avenir de leur petite patrie, qui ignore les différences de race et de religion et veuille aller à l’idéal en comprenant le réel selon la parole de Jaurès, c’est le parti socialiste ». Il apporte alors « un soutien inconditionnel » à M.-E. Naegelen* « notre grand camarade » ; « ...dès son arrivée avec quelque rudesse, le gouverneur général Naegelen est entré en lutte contre le PPA. Réfléchissez que cette faction se réclamant du cléricalisme le plus outrancier, couvrant du manteau de la religion ses menées partisanes, excitait systématiquement au fanatisme religieux, égarant ainsi les bons musulmans au point de leur faire regretter la Guerre sainte... Dans la paix, dans la confiance unanime, qu’il continue...inspiré par notre idéal, à guider l’Algérie française vers l’avenir meilleur que nous saurons bâtir ensemble tous les hommes de bonne volonté ». Après le communisme, le cléricalisme du PPA voilà l’ennemi.

En 1953, Raoul Borra conduit sans succès une liste « d’union socialiste et républicaine » pour les élections municipales ; en 1958, en pleine guerre, il est candidat aux législatives sur une « liste d’Union des Socialistes et des Démocrates pour la Fraternité en Algérie ». Ce n’est qu’en 1959 qu’il retrouve un siège au conseil municipal de Bône ; il est élu sur une liste socialiste et d’union locale pour la défense des intérêts de la ville de Bône. En 1962, il se retire à Nice pour une longue retraite de toute activité politique jusqu’à sa mort en 1988.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151654, notice BORRA Raoul [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 29 décembre 2013, dernière modification le 26 novembre 2020.

Par René Gallissot

SOURCES  : Presse locale et citations tirées de la thèse de L.-P. Montoy, La presse dans le département de Constantine, op. cit., et notice R. Borra par L.-P.Montoy dans Parcours, op.cit., n° 12, 1990. — Fraternité, 23 janvier 1944. — N. Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale, op.cit. — J.-L. Planche, Sétif 1945, Paris, Perrin, 2006, et notes sur arch. SFIO (OURS-Paris).

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