BOUROUIBA Boualem [Dictionnaire Algérie]

Par Amar Benamrouche et René Gallissot

Né le 24 février 1923 à El-Kseur en petite Kabylie, mort à Alger en février 2011 ; nationaliste du PPA-MTLD, syndicaliste cheminot de la CGT, membre de la Commission centrale des Affaires sociales et syndicales (CCASS) du MTLD coordonnée par Idir Aïssat* ; un des fondateurs de l’UGTA en 1956 ; auteur d’une histoire des syndicalistes algériens.

Le père des frères Bourouiba qui comptent dans l’histoire du syndicalisme national algérien était cheminot ; sans être syndicaliste, il faisait écho en famille (4 fils et 4 filles) aux luttes sociales animées par la CGTU puis par la CGT réunifiée. Il fut rattaché à plusieurs gares sur la ligne de l’Est algérien avant de pouvoir demeurer à Alger. La mère, une française, aînée de quatre filles, orpheline à 14 ans, mariée à 16 ans, avait été à l’école primaire du quartier Bab-el-Oued pour une scolarisation écourtée ; elle voulait d’autant plus que ses enfants se défendent à l’école. Elle subvenait au travail de la maison, complétant les ressources par des ouvrages de couture. À l’installation à Alger en 1931, la famille habite un court temps à la Casbah puis dans un petit appartement loué à Saint-Eugène (Bologhine), dans un plus grand ensuite en 1936 dans un autre quartier avant de revenir à Saint-Eugène s’établir dans une villa, celle-là même où demeureront les frères Boualem et Mahieddine Bourouiba après leur propre mariage et où se tiendra, outre des réunions syndicales fréquentes, la réunion en 1956 avec Idir Aïssat* et Ramdane Abane*, qui décidera de la création immédiate de l’UGTA.

Après les années d’école primaires, Boualem Bourouiba suit des cours complémentaires à l’école Sarrouy située en haute Casbah et qui accueille les élèves algériens des classes populaires jugés capables de poursuivre des études. Après le débarquement allié de novembre 1942, à 19 ans, il est mobilisé pendant trois années au Maroc alors que beaucoup de jeunes sont embarqués à l’époque pour les campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Démobilisé fin 1945, il entre sur concours en janvier 1946 aux Chemins de fer algériens aux services de l’exploitation à Alger dont les bureaux sont en plein centre-ville

Membre du PPA, il est aussi militant syndicaliste à la CGT ; il va gagner en influence sur ces deux voies. Il deviendra membre du Conseil de la Fédération CGT des cheminots. Au contact d’Idir Aïssat* au siège du PPA-MTLD, il partage l’idée de mettre en place une coordination des nationalistes du parti au sein de la CGT, et au moins d’avoir leur propre instance de représentation syndicale auprès de la direction du parti.

Le projet semble prendre corps quand le 1er congrès du MTLD en février 1947 approuve la création de la Commission centrale des affaires sociales et syndicales que Idir Aïssat* doit animer. La perspective à long terme est de constituer une centrale nationaliste comme organisation syndicale aux côtés du Parti. On reconnaît le modèle communiste qui s’appuie sur la présence des cellules d’entreprises et sur les noyaux de militants communistes aux différents degrés d’instance dans les organisations de masse. Il ne peut y avoir que méfiance réciproque en cette rivalité ; l’étonnant est que la naissance du syndicalisme national ne se soit effectuée en sortant de la CGT que bien après le déclenchement de l’insurrection, dans l’affirmation politique du FLN au début de 1956.

Une des explications est dans la violence de la répression qui durant la période de guerre froide, frappe les mouvements de grèves portés par la syndicalisation des Algériens alors que commence le retrait des Français-européens. Dans le resserrement de la CGT, les coudes se serrent et l’attachement se renforce à l’unité syndicale qui est un thème majeur du mouvement ouvrier et une pratique de l’action ouvrière. Ce que reprochent les syndicalistes nationalistes et Boualem Bourouiba avec netteté, à l’impulsion communiste, c’est d’afficher des mots d’ordre et de soutenir des mobilisations qui sont éloignées des objectifs d’une lutte nationale algérienne, sur le réarmement allemand par exemple ou contre le monde libre au nom de la primauté de la solidarité avec « le camp socialiste » et l’URSS ; encore que les syndicalistes en situation colonisée soient sensibles aux luttes dans le monde contre l’impérialisme. Au début des années 1950, Idir Aïssat* relèvera en outre les faiblesses dans l’organisation des chômeurs, voire des ouvriers agricoles et des mineurs laissés à eux-mêmes en montagne. En réalité ce qui est à l’œuvre, c’est la coupure entre travailleurs français au statut garanti, et la masse algérienne à travers le repli d’une part sur l’Algérie française et d’autre part la volonté nationale qui tend à être exclusive. Il n’en fera pas moins partie de la délégation algérienne de la CGT en Chine en 1952.

Le militantisme communiste demeure actif en poussant tant bien que mal la syndicalisation des ouvriers algériens et inégalement de l’encadrement. C’est là que les rancœurs peuvent jouer. Or la CCASS a du mal à gagner en continuité et à établir un réseau de cellules ou noyaux de militants nationalistes hors de lieux importants de concentration de personnel algérien sur les ports, dans les transports, les dépôts et entreprises militaires et dans certains services comme les caisses d’assurance sociale ; les forces sont trop faibles comme le reconnaît Boualem Bourouiba pour contrebalancer les capacités reconnues de l’activisme communiste. Le sentiment unitaire demeure alors que l’incapacité vient pour l’essentiel du côté nationaliste, de la crise même du MTLD puis de son partage. Les griefs sont parfois plus virulents que la proximité à l’intérieur du syndicalisme CGT qui joue la carte unitaire en se transformant en UGSA en juin 1954 tout en tirant à boulets rouges sur tout contact avec l’UGTT tunisienne et en dénonçant les offres du syndicalisme américain à travers la CISL.

Au sein du MTLD, Boualem Bourouiba est pris dans les oscillations et contradictions du parti qui se réfère à Messali, s’accorde avec Jacques Chevallier dans la conquête de la mairie d’Alger, joue la carte du placement municipal ou de l’action sociale, et se détache de la demande insurrectionnelle de base. En 1947, B. Bourouiba a été élu sur la liste MTLD au conseil municipal de la commune de Saint-Eugène et devient adjoint au maire. Il se laisse reconduire aux élections de 1953, ce qu’il appellera par la suite une erreur. Les élus de Saint-Eugène avec B.Bourouiba sont les premiers à pousser à la démission auprès de la direction du MTLD d’Alger qui prend finalement la décision en novembre 1955. Boualem Bourouiba se consacre alors à la préparation de la centrale syndicale nationale.

L’idée demeurait au printemps 1955 d’une seule Union syndicale nationale comprenant les messalistes et les partisans du FLN. Avec Idir Aïssat*, B. Bourouiba suit toutes les étapes du projet. Le cours se précipite à partir de décembre 1955 quand le MNA, le parti de Messali dressé contre le FLN, fait des préparatifs de constitution de sa propre centrale syndicale alors que les attaques de groupes de choc en France dans l’immigration se multiplient de part et d’autre, et que la direction du FLN à Alger avec Ramdane Abane* va préconiser la liquidation des messalistes. Sur le plan syndical, Abane* et Ben Khedda* demandent cependant à I. Aïssat et B. Bourouiba de pratiquer l’attentisme. Les décisions se jouent sur trois fronts  : à Paris par l’enjeu du contrôle de l’immigration, à Bruxelles auprès de la CISL pour la reconnaissance internationale car l’UGSA (ci-devant CGT) est membre de la FSM, et à Alger dans les bases syndicales notamment chez les traminots partagés entre les deux camps nationalistes et chez les dockers où l’audience de la CGT reste forte. Boualem Bourouiba est chaque fois au premier plan et de toutes les réunions.

Il se rend à Paris avec Attallah Ben Aïssa* et Rabah Djermane* pour tenir des négociations avec les messalistes du MNA qui suivent les directives du secrétaire général Moulay Merbah* ; celui-ci délègue Mohamed Ramdani*, Laïd Kheffache*, Mohamed Sellali*, Abdelkader Teffaha*. Le MNA qui a des réserves financières et l’appui de syndicalistes trotskystes lambertistes (voir au nom de Pierre Lambert*) manifeste sa volonté d’arriver à la formation d’une Union syndicale commune. La délégation mandatée par le FLN à Alger se rend à Bruxelles au Secrétariat de la CISL. Le MNA est également représenté notamment par le jeune A. Bensid*.

La décision est différée car la CISL subit les pressions de sa confédération francaise affiliée qu’est FO, et redoute de se retrouver devant une scission algérienne sans parler de sa méfiance sur les antécédents cégétistes, donc à ses yeux communistes, du syndicalisme algérien. À Alger les réunions houleuses finissent en affrontements entre délégués FLN et syndicalistes fidèles de Messali (animés là aussi par des trotskystes lambertistes sous l’impulsion de Mustapha Negro, pseudonyme de Mustapha Ben Mohammed*, notamment) ; elles se déroulent de décembre à janvier ; la dernière séance fin janvier, au témoignage de B. Bourouiba, est particulièrement orageuse.

La direction du FLN confirme le projet de centrale syndicale à la rencontre du 24 janvier 1956 tenue dans la demeure de Cheikh Ibrahimi mais sans passer à l’acte. C’est à l’annonce de la création de l’USTA présentant son bureau à Alger le 18 février que se tient avec précipitation à la maison Bourouiba de Saint-Eugène avec Ramdane Abane* et Idir Aïssat* convoyé en moto, la réunion qui décide finalement de la création de l’UGTA et fixe l’Assemblée fondatrice au 24 février. Grâce à Hassen Bourouiba (ci-dessous), le secrétariat de l’UGTA avec Boualem Bourouiba aux côtés de Idir Aïssat* peut s’installer place Lavigerie au pied de la Casbah. La nouvelle Union syndicale a juste le temps de se mettre en place et de lancer L’Ouvrier algérien.

Dans la nuit du 23 mai 1956, une véritable rafle enlève des dizaines de syndicalistes nationalistes pour Alger sur environ 250 arrestations en Algérie, arrêtant la totalité du secrétariat de l’UGTA. Passant par le centre de tri de Beni-Messous, Boualem Bourouiba connaîtra non sans douleurs, les camps de Paul Cazelles, Aflou, Lodi, Bossuet. Les trois frères syndicalistes sont détenus. Ramenés à Douéra près d’Alger, Boualem et son jeune frère Mahieddine sont libérés le 26 avril 1961 en pleine montée des attaques et ravages de l’OAS. La maison familiale est incendiée. Les deux frères et leur famille (Boualem Bourouiba et sa femme ont trois enfants) vont habiter à Kouba.

Après les Accords d’Evian de mars 1962 alors que l’OAS fait fi du cessez-le feu, dans la Zone autonome d’Alger reconstituée par l’ALN et le FLN intérieur, les syndicalistes sur place font renaître l’UGTA. De Tunis, les dirigeants du FLN et du GPRA tout en envoyant leurs propres délégués dont Ali Yahia Abdenour* qui arrivera tardivement, confient la mission à un trio déjà en action  : Rabah Djermane*, Boualem Bourouiba et Mustapha Lassel*. L’équipe est confirmée pour la Zone autonome par Omar Oussedik* qui soutient la reprise syndicale. Ce secrétarait provisoire s’adjoint Abdelhamid Charikhi* chargé du secteur de l’enseignement ; ce groupe restreint est assisté de Mohamed Flissi*, Brahim Chergui* et Hocine Zahouane* qui s’emploie à démêler les relations avec l’ALN, l’Exécutif provisoire et les autorités françaises. Des instances provisoires sont mises en place. Comme le note B. Bourouiba, ce sont « les rescapés de 1956 », c’est-à-dire de l’UGTA première, issue de la CGT, qui entrent en nombre pour former la Commission exécutive provisoire. Tous les organes sont dits provisoires jusqu’à ce que se tienne le premier congrès démocratique de l’UGTA dans l’Algérie indépendante.

Boualem Bourouiba entreprend alors ce qu’il appelle la tournée des retrouvailles à travers le pays, renouant les mailles entre les unions locales et les conseils professionnels aux prises avec les chefs de wilaya et les chefs locaux, les représentants du parti et les « marsiens » qui revêtent un uniforme ou se mettent un brassard depuis mars 1962. Il retrouve les anciens syndiqués cheminots, postiers, des dépôts de transports et des ports, du bâtiment, des travailleurs du liège à Djidjelli…. Le syndicalisme est vivant d’autant plus que ce sont les syndicalistes qui remettent en marche les services face au vide ouvert par le départ des « Européens », font qu’à travers le chaos, tout marche en Algérie ; il n’y a pas que la réussite des éboueurs à Alger. Le jour de l’indépendance, 3 juillet 1962, le secrétariat provisoire de l’UGTA s’installe à l’ancienne Bourse du travail, ancien Foyer civique place du 1er Mai, qui devient la Maison du Peuple ; Peuple avec majuscule, et comme autrefois la « cigiti », l’« ugéti-a » est un sigle de nom propre qui devient un nom commun.

Certes en décembre 1962, la Commission exécutive provisoire de l’UGTA arrache au Président Ben Bella un accord de préparation concertée du Congrès et une assurance pour l’avenir d’ « autonomie organique et de gestion ». Au congrès de janvier 1963 après la première journée de rassemblement et d’expression des délégués, au lendemain matin donc, la tribune est occupée par des hommes de l’appareil politique, et la salle, et donc la majorité faite par l’arrivée par camions de nouveaux congressistes « ayant répondu à l’appel de la fédération du FLN du Grand Alger ». Bachir Boumaza, alors ministre du travail, préside le congrès recomposé ; Boualem Bourouiba dresse la protestation en propos incisifs (rapportés par l’observateur universitaire François Weiss, cf. Sources ci-dessous). Le ministre en paraît troublé mais le congrès va à son terme en présentant au vote, l’élection d’une nouvelle direction syndicale dûment choisie, ayant obtenu des ralliements. Boualem Bourouiba est écarté.

Ne s’avouant pas vaincu, il continue à militer à la Fédération des cheminots. L’élan repris lors du débat sur la Charte d’Alger redonne un espoir démocratique. Au deuxième congrès de l’UGTA de mars 1965, il est élu membre du secrétariat national puis désigné secrétaire général adjoint. Après le coup d’État du 19 juin 1965, il tente de préserver quelque liberté de mouvement ; comme la mainmise politique et étatique revient en force, il donne sa démission lors de la Commission exécutive du 31 octobre 1966. Ayant repris fonction à la Direction de la SNCFA, il est encore sollicité pour revenir aux responsabilités syndicales lors du passage d’Abdenour Ali Yahia* au ministère de l’agriculture. Il quitte par la suite la SNCFA pour diriger une unité de montage de radios et télévisions et plus tard être associé dans une petite entreprise du bâtiment qu’il dirige jusqu’en 1982.

À la retraite, il entreprend d’écrire l’histoire des syndicalistes algériens en rassemblant les témoignages. Après octobre 1988, quelque espoir revenu, il donne des articles en appelant au renouveau de l’UGTA. Quand en 1992 Mohamed Boudiaf* prend la tête du Haut Conseil d’État, B. Bourouiba accepte de faire partie du Conseil consultatif national. Il contribue également à l’activité de la Fédération nationale des travailleurs retraités et continue le travail d’histoire du syndicalisme national. En 2012, est publié à Alger à titre posthume : L’UGTA dans les premières années de l’indépendance(1962-1965).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151726, notice BOUROUIBA Boualem [Dictionnaire Algérie] par Amar Benamrouche et René Gallissot, version mise en ligne le 30 décembre 2013, dernière modification le 26 mai 2015.

Par Amar Benamrouche et René Gallissot

SOURCES  : -Arch. Nat. France Outre-mer, Aix-en-Provence, ALG, 91 3 F/66, notes de Louis Botella. — Notes de A. Taleb-Bendiab. — M. Farès, Aïssat Idir, op.cit. — F. Weiss, Doctrine et action syndicale en Algérie, Paris, Cujas, 1970. — B. Bourouiba, Les syndicalistes algériens, op.cit. — Algérie-Actualités, n° 1225 du 6 au 12 avril 1989. — Entretien avec A. Benamrouche dans M. Zaoui, Algérie. Des voix dans la tourmente. Le Temps des cerises, Pantin 1998. — A. Benamrouche, Grèves et conflits politiques en Algérie, Karthala, Paris 2000. — Correspondances de B. Bourouiba avec les auteurs.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément