CABALLÉRO Paul [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 14 juillet 1910 à Oran (Algérie), mort le 7 mai 1995 à Massy (Essonne, France) ; ouvrier métallurgiste participant aux grèves de 1936 à Oran et en France ; mobilisé en 1939, fait prisonnier ; évadé, revenu à Oran en 1940 ; appelé en 1941 à Alger pour renforcer le PC clandestin décimé ; condamné à mort par contumace comme dirigeant communiste en 1942 ; en 1943 secrétaire à l’organisation du PCA, le redevient en 1945 et demeure membre du secrétariat aux côtés de la direction clandestine pendant la guerre de libération ; arrêté à nouveau en 1957, emprisonné jusqu’en 1962.

Ceux qui ont connu Paul Caballéro insistent sur sa modestie de véritable militant ouvrier ; pour Daniel Timsit*, portraitiste à ses heures, compagnon de prison en 1960 aux Petites Baumettes à Marseille : « Cent pour cent espagnol », visage noir, épais sourcils et des poils partout, bien que sa chevelure drue soit devenue blanche. Un exemple de fidélité au « Parti » et de certitude dans la réalisation du socialisme.

Le père, Francisco Caballero, est arrivé en Algérie au début du XXe siècle, venant de la région de Malaga dans ce grand mouvement d’émigration prolétaire de la côte espagnole dite du Levant vers Oran et l’Oranie ; il reste espagnol mais épouse une immigrante d’Espagne, Vicenta Andrès d’une famille plus anciennement installée en Algérie coloniale. Outre une sœur cadette Hélène, qui mourra accidentellement au Maroc dans les années 1950, Paul Caballéro a un frère aîné, François, lui aussi ouvrier métallurgiste mais sans engagement politique. Les prénoms François, Paul, Hélène (à la différence de Fernando Caballero ci-dessus) indiquent que la nationalité française est certainement acquise, pour les enfants d’immigrants selon la loi française. Jeune ouvrier métallurgiste, Paul Caballéro quitte Oran à la suite de la dure répression des grèves au début 1936 pour retrouver le mouvement des grandes grèves de 1936 en France dans le bassin sidérurgique de Lorraine ; il travaille en effet dans les fonderies des usines De Wendel à Hagondange. Il aime à rappeler son engagement syndicaliste à la CGT réunifiée, ces luttes et les lois de Front populaire qui ont changé la condition ouvrière.

Paul Caballéro avait effectué son service militaire en Algérie dans un régiment de Zouaves des environs d’Alger ; rappelé, il est mobilisé en France en 1939 ; fait prisonnier par l’armée allemande, il réussit à s’évader et à passer la ligne de démarcation en France vers la zone sud et à gagner Marseille pour s’embarquer et revenir à Oran. Communiste en clandestinité à Oran, il ne participe pas aux débuts de réorganisation du PCA à Alger autour de Thomas Ibanez*, qui sort les numéros ronéotés de La lutte sociale lançant à la fin de 1940, l’appel à l’indépendance de l’Algérie ; ce que les responsables du PCF jugent une dérive « nationaliste oranaise ». Cette positon « oranaise » n’est pas le fait de Paul Caballéro ; elle exprime beaucoup plus les positions des « brigadistes », anciens d’Espagne autour de Maurice Laban*.

Dirigeant communiste espagnol qui soutient la relance du PCA, Fernandez Ramon Via* (Manuel), pour reconstituer un noyau militant clandestin après les arrestations, depuis Alger, fait appel à des militants venant à nouveau d’Oran dont Paul Caballéro. La ligne politique est devenue simple, il suffit de suivre les combats et les mots d’ordre de l’URSS engagée dans la guerre ; les militants restent dispersés voire isolés. Paul Caballéro échappe à l’arrestation ; avec un burnous, il passe pour « un arabe ». C’est par contumace qu’il serait ainsi condamné à mort en 1942 sous le régime de Vichy ; il fait partie de ces condamnés à mort toujours cités par le PCA et le PCF ; une correspondance de son fils en 2007 rappelle cette condamnation.

Après le débarquement allié de novembre 1942, Paul Caballéro est en 1943 intégré à la direction du PCA mise en place avec le concours des dirigeants du PCF présents à Alger (et du syndicaliste Maurice Deloison* auréolé de la gloire de la grande grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais, arrivé comme instructeur), sous la haute surveillance d’André Marty*. Ce véritable ouvrier, homme d’ordre et de dévouement qu’est Paul Caballéro, devient un dirigeant professionnel comme secrétaire à l’organisation. Laissant sa fonction à son second qui est André Moine*, rappelé, il rejoint à la fin de 1943, l’armée française d’Afrique du Nord qui enchaîne les campagnes de Tunisie en Italie puis du débarquement de Provence et de France ; il est démobilisé à Belfort à la fin de 1944. Le PCA et le PCF plus encore appellent aux armes et battent patriotisme français dans le mouvement de La France combattante qui va donner en Algérie une mobilisation politique à gauche comme si l’union de Front populaire prenait sa revanche. En 1945, Paul Caballero redevient secrétaire à l’organisation du PCA.

Par-delà les massacres de mai 1945, ces temps d’effervescence puis de guerre froide et d’affrontements, soulèvent par antifascisme et antiracisme, le mouvement des Jeunesses qu’on appelle encore communistes mais qui forment l’Union des Jeunesses démocratiques dans la mouvance communiste. L’espoir d’une Algérie algérienne selon l’idéal de la Révolution et de la République française, pour des minoritaires issus du peuplement « étranger européen » devenu français, ou Juifs d’Algérie faits français, gagne cette jeunesse. Le communisme comme le syndicat (la CGT), comme ces Unions démocratiques apparaissent supra-ethniques. Au parti communiste, il se produit un redoublement de mariages dits « mixtes » mais dans une proximité sociale subalterne ou populaire très forte.

À plus de 40 ans, Paul Caballéro se marie dans « le Parti » ou le parti le marie. Le mariage de Paul Caballéro et de Gilberte Bénichou est officialisé le 13 août 1951 à la mairie de Sidi-Bel-Abbès car le maire est le communiste René Justrabo*. Il y a en Oranie et à Oran, des Benichou de grandes familles et des Benichou de familles laborieuses. Gilberte Bénichou* appartient à une famille de petits épiciers du quartier juif d’Oran dont les 10 enfants (7 garçons, 3 filles) passent tous aux Jeunesses puis au PCA. Paul Caballero épouse donc Gilberte Bénichou ; Roger Bénichou* le frère de Gilberte, épouse Gaby Gimenez* ; une cousine : Gilberte Chemouilli* se marie dans le parti, par deux fois.

Promu formellement au Bureau politique du PCA en 1947, Paul Caballéro reste le secrétaire à l’organisation. Pour lui, le Parti est tout. Et le PCA doit s’algérianiser ; il semble que sur ce point, Paul Caballéro ne transige pas ; il pousse en 1953 à l’exclusion du syndicaliste aguerri d’Oran, Sanchez (peut-être Joseph Sanchez*) qui renâcle à la promotion de cadres et responsables algériens sur le port. D’autant qu’il ne cherche pas les premiers rôles, Paul Caballéro est favorable à ce que la direction du PCA en 1954 soit confiée à des « arabo-berbères » représentatifs et représentant une vision arabo-berbère de l’Algérie comme A. Akkache*, B.Hadj-Ali* et S.Hadjerès*.

Dans les moments critiques pour le PCA, il est difficile de connaître les points de vue, notamment dans ses prises de position en 1955 et 1956 face au FLN puisque les discussions sont internes et souvent tenues dans la clandestinité. Sur la participation à la lutte armée, Paul Caballéro s’accrocherait au point d’équilibre qui préserve la place du PCA ; quand des anciens du Parti freinent, il est favorable à l’action armée mais sous la commande du parti. Cette décision qui pense d’abord au Parti plus qu’à la cause nationale, est prise à la réunion secrète du Comité central le 20 juin 1955 à Bab-el-Oued. Paul Caballéro avait le document dans sa serviette quand il est arrêté aussitôt après. Il est emprisonné à Marseille où en février 1956, il apprend la naissance de son fils, Jean. À peine libéré, en mai-juin 1956 il soutient encore cette position défendue dans les négociations avec la direction FLN d’Alger. Après la dislocation du maquis rouge et la mort de Henri Maillot*, les négociateurs communistes finissent par accepter le ralliement individuel à l’ALN. Paul Caballéro redevient clandestin.

Beau-frère de Maurice Audin*, Christian Buono* est le « logeur » du parti ; il fait passer comme bien d’autres, Paul Caballéro, de son propre F3 familial en haut d’Alger, à Alger-Plage ou La Pérouse en louant des cabanons ou des villas. Paul Caballéro prend la place de Larbi Bouhali* embarqué pour la Chine ; les réunions avec André Moine * et autres clandestins, ont lieu dans l’appartement des Buono. C’est là qu’ils sont cueillis par la police le 20 juillet 1957 ; P. Caballéro et A. Moine préparaient un tract à l’adresse des Français d’Algérie : « Ni partir, ni être étrangers ». André Moine et lui, menottés et tabassés, reprennent le chemin des prisons. Alors que Paul Caballéro a fait presque une année de prison à Barberousse, en juin 1960, il est condamné à 15 ans de travaux forcés ; un arrêté d’expulsion est pris contre lui. Il est transféré à Marseille à la prison des Petites Baumettes puis des Grandes Baumettes A Christian Buono qui le charriait en lui disant : « D’abord t’as pas ton bac », il répond « J’ai fini d’apprendre à lire dans La lutte sociale. Tout le reste, c’est le Parti qui me l’a appris ».

À la suite des Accords d’Evian, Paul Caballéro est libéré en mai-juin 1962 ; après l’indépendance, la famille (les parents et un fils et une fille) se retrouve à Oran en septembre. Paul Caballéro enseigne la chaudronnerie au lycée professionnel de Perrégaux (Mohammadia) et a des responsabilités mineures au PCA qui demeure interdit.

Après le coup d’État militaire du colonel Boumédienne en juin 1965, il est arrêté par les Services de sécurité qui recherchent les communistes ; plusieurs semaines après, sa famille le trouve à la prison d’El Harrach (près d’Alger) où il reste jusqu’en 1968 ; à la suite d’une grève de la faim collective, il fait partie des prisonniers transférés à El Kala, dans l’Est constantinois ; il est ensuite assigné à résidence à Djelfa sur les hauts plateaux et élargi en 1970. La famille quitte l’Algérie en 1991. Atteint d’une maladie d’Alzheimer, Paul Caballéro meurt en 1995 en région parisienne.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151790, notice CABALLÉRO Paul [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 31 décembre 2013, dernière modification le 31 décembre 2013.

Par René Gallissot

SOURCES : Liberté, 24 juin 1955. -H. Alleg, La guerre d’Algérie, op.cit., t.3 et Mémoire algérienne, Stock, Paris 2005. -E. Sivan, Communisme et nationalisme en Algérie, op.cit. -C.Buono, L’olivier de Makouda, avant-propos d’Henri Alleg, Éditions Tirésias, Paris, 1991. -J.L. Einaudi. Un rêve algérien. Histoire de Lisette Vincent, une femme d’Algérie. Dagorno, Paris 1994. –Témoignage de Gaby Jimenez dans A.Dore-Audibert, Des Françaises d’Algérie dans la guerre de libération. Karthala, Paris, 1995.D.Timsit, Récits de la longue patience, avec portrait dessiné Flammarion-Bouchène, Paris 2002. –Relevé du livret de famille et informations communiquées par Jean Caballéro par une correspondance de Grenoble, septembre 2007.

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