HADJ ALI Abdelkader [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 23 décembre 1883 au douar Saada, commune de Clinchant (El Matmar) près de Relizane (Oranie), mort en 1957 en région parisienne ; émigré en France avant 1914 ; devenu commerçant en quincaillerie ; responsable communiste de la section Nord-africaine de l’Union intercoloniale ; membre de la commission coloniale du Parti communiste en France, membre du Comité central du PC en 1926 ; fondateur de l’Étoile nord-africaine (1926) ; aurait été exclu du PC en 1930 ou 1931.

La famille paternelle appartient à la tribu des Ouled Sidi El Hadj Ali Cherif de la région de Relizane. Ce sont ces dénominations, qui sont d’ordre religieux suggérant une descendance du prophète et la sanctification par le pèlerinage à La Mecque, qui se retrouvent dans le nom d’état civil établi par l’administration coloniale. Le grand père aurait été spolié par un usurier de 391 hectares de terres (parcours ou culture ?), quand Abdelkader Hadj Ali avait quatorze ans (1897). C’est vraisemblablement l’âge de sortie de l’école, car il est alors placé chez un quincaillier de Mascara. Ce fils de famille de propriétaires, sinon de notables, ayant de bonnes connaissances en arabe, a suivi une très bonne scolarisation en français ; le nombre et la qualité d’expression des articles qu’il publiera en témoignent. Commence alors, par effet de ce déclassement, une des premières histoires de passage en ville et de revanche exemplaire en émigration vers Paris.

A. Hadj Ali serait parti en France à dix-huit ans, au début du siècle donc. Installé dans la région parisienne, il exerce diverses professions : marchand ambulant sur les marchés, représentant en quincaillerie, camionneur. Il épouse une Française et devient citoyen français par décret du 22 mai 1911 (ou du 2 août selon un autre rapport). L’usage abusif est de dire naturalisé français ; en fait pour les sujets français d’Algérie qui sont Français de statut musulman, la citoyenneté est accordée si le demandeur renonce précisément à ce statut pour se voir conférer et le statut civil français et les droits politiques. En tout cas, c’est non seulement sortir juridiquement de la discrimination coloniale, mais abandonner la référence à la religion.

Mobilisé en 1914 au 39e régiment d’artillerie, blessé, il est évacué du front en mars 1915 sur un hôpital de Bordeaux où il sert comme interprète jusqu’à sa démobilisation. Il conserve donc une bonne pratique de l’arabe parlé. Il reprend, après la guerre, son emploi de vendeur en quincaillerie aux « Forges de Vulcain », 3 rue Saint-Denis à Paris, puis s’installe à son compte en décembre 1921 (quincaillerie « Au Forgeron moderne », 1 rue Sauval, Paris, 1er arrondissement) et enfin à Brunoy (Seine-et-Oise).

Après guerre – il approche de la quarantaine – il est inscrit à la 5e section (Paris centre) de la Fédération socialiste SFIO de la Seine, et à sa fondation en décembre 1920, comme la très grande majorité des socialistes, il passe au PC qui est la Section française de l’Internationale communiste. Il milite essentiellement alors à l’organisation communiste, l’Union intercoloniale, créée officiellement en décembre 1921, pour mobiliser en faveur des luttes d’indépendance, « la main d’œuvre coloniale » aux côtés de « la main d’œuvre étrangère » qui est principalement italienne, belge et polonaise ; il est membre du Comité directeur. La section la plus active est, au début, la section indochinoise sous l’impulsion de Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh. L’organe de l’Union intercoloniale est le journal Le Paria auquel tous deux collaborent. Lancé à l’été 1922, Le Paria (nom souvent employé par le syndicalisme révolutionnaire du XIXe siècle et demeuré en Algérie) prend pour sous-titre, en 1923, « La Tribune du prolétariat colonial », formule nouvelle du mouvement communiste, d’autant que cette classe ouvrière est en immigration en France.

Dénonçant le régime colonial d’exception en Algérie, se méfiant à cette époque (1922) de l’Émir Khaled, « un agitateur ambitieux », A. Hadj Ali signe des articles virulents sous les pseudonymes d’Ali Baba et de Hadj Bicot. Il participe à la campagne des Jeunesses communistes contre l’occupation de la Ruhr par l’armée française en 1923 en s’adressant aux soldats nord-africains dans les journaux ou tracts épisodiques, comme La Caserne, doublés quelquefois en arabe par El Caserna. Hadj Ali appartient donc au milieu de l’immigration coloniale qui, avec le concourt de la CGTU, utilisant notamment les locaux de la rue de La Grange-aux-Belles (10e arrondissement), s’emploie comme le demande l’Internationale communiste à développer l’action anti-antimilitariste, anticolonialiste, antipatriotique et de surcroît anticléricale.

Non seulement il est un membre actif de la Commission coloniale du PC mais, après le départ pour Moscou de Nguyen Ai Quoc, il tient le premier rôle. Il est alors présenté comme candidat communiste aux élections législatives à Paris en mai 1924. Troisième de liste, il lui manque vingt voix pour être élu (les deux premiers de la liste sont élus). Il obtient cependant plus de voix que les suivants, ce qui indique que cette première candidature d’un travailleur colonial ne suscite pas de discrimination particulière. Il est encore candidat communiste aux élections municipales de mai 1925, dans le quartier du Jardin des plantes et recueille 842 voix, ce qui n’est pas si mal, sur environ 6 900 inscrits.

Ainsi la section nord-africaine de l’Union intercoloniale est devenue la plus active, sinon la seule à faire nombre. C’est le moment où, sous l’impulsion de l’Internationale, le Parti français porte enfin quelque attention à la question coloniale et s’engage dans la campagne contre la guerre du Rif. Parallèlement la CGTU organise des congrès nord-africains qui réclament l’indépendance des colonies. C’est probablement en 1925 à l’occasion d’un cours que suit le jeune Messali, donné par A. Hadj Ali à un groupe « nord-africain » en marge de l’école de formation communiste à Bobigny, au nord de Paris, que les deux hommes se rencontrent, à moins que Messali n’ait déjà recherché le contact avec celui qui est le premier nord-africain porteur de l’action anticoloniale. La confiance est grande entre les deux militants et camarades de parti. Selon le témoignage de Messali, en 1925-1926, à l’occasion d’un séjour à Moscou d’A. Hadj Ali auprès de la direction de l’Internationale communiste, c’est lui, Messali, qui aurait tenu la quincaillerie de Bondy.

Depuis 1924, pour avoir chapeauté une de ses conférences à Paris, l’Union intercoloniale se réclame de l’Émir Khaled ; mais c’est en dehors de lui, car il ne reste pas en France, que se prennent les décisions de transformer la section nord-africaine de l’Union intercoloniale en organisation autonome pour l’Afrique du Nord, c’est-à-dire pour les trois pays de colonisation française, sur le mot d’ordre d’indépendance. C’est A. Hadj Ali qui préside les réunions qui préparent la naissance de l’Étoile nord-africaine en s’appuyant sur les groupes de travailleurs algériens qui sont à la CGTU ; mais il veille à faire participer quelques Marocains et Tunisiens en appelant à ses côtés des étudiants du quartier latin. Quand l’Étoile Nord-africaine est déclarée et lancée en juin 1926, c’est sous la présidence, nominale et effective sur les tribunes, du tunisien Chadli Chairallah (orthographe francisée), toujours assisté d’un Algérien et d’un Marocain. L’ENA n’en fonctionne pas moins comme une association créée et dirigée par le PC ; sa direction comprend une « fraction communiste » majoritaire dont le responsable est précisément A. Hadj Ali. Après être passé par Moscou, il entre au Comité central du Parti communiste lors du congrès de Lille (juin 1926).

L’Internationale communiste fait tenir à Bruxelles du 4 au 7 février 1927, le congrès de la Ligue anticolonialiste ou anti-impérialiste, selon les traductions, qui est son organisation de solidarité aux luttes des peuples dominés. La délégation de l’ENA est formée de C. Kairallah, A. Hadj Ali et Messali. Hadj Ali met Messali en avant en lui faisant lire discours qui renouvelle l’appel à l’indépendance, faisant la plus forte impression. Ce congrès de Bruxelles apparaît quelque peu comme un passage de relais à la tête de l’Étoile nord-africaine.

Les choses semblent se jouer dans la crise du mouvement communiste et sous le redoublement de la répression qui ouvrent, d’une façon discontinue, quelques possibilités d’action au nouveau leader qui s’affirme. En dehors des rapports de police fort contradictoires, on ne dispose guère que du récit tardif de Messali dans ses cahiers de Mémoires. Celui-ci fait état de divergence sur la question religieuse, mais cela semble un habillage rétroactif. Comme la Commission coloniale du PC est déliquescente, ses archives sont peu éclairantes, d’autant qu’il faut lire à travers des formules logomachiques qui relèvent des premiers ravages de la langue de bois.

En effet, l’Internationale communiste subit les contrecoups de ce que l’on appelle la question chinoise, née de l’écrasement des ouvriers de Shanghaï (mars 1927) par Tchiang Kaï-chek, qui retourne le parti nationaliste Guomindang contre les communistes qui l’avaient rallié. C’est l’échec de la stratégie décidée par Staline de fusion dans les partis nationalistes révolutionnaires. Les partis communistes doivent alors revenir à la pureté de classe prolétarienne suivant une ligne d’affrontement « classe contre classe ».

Ce durcissement est mal reçu par les militants anticolonialistes qui ont fort à faire pour nouer des alliances avec les nationalistes dans un front anti-impérialiste. La commission coloniale du parti communiste en France marche en aveugle. Au printemps 1927, et la version de Messali dans ses Mémoires est concordante, A. Hadj Ali l’aurait averti que le Parti suspendait son soutien financier à l’ENA (suppression du traitement des permanents dont Messali, retrait des locaux mis à disposition, mais Messali conserve son logement). Certes sous la répression, le Parti communiste est en difficulté matérielle, et les dirigeants passent en clandestinité.

Ce qui apparaît, c’est qu’Abdelkader Hadj Ali semble être mis à l’écart de la Commission coloniale dont les réunions sont rares et la composition flottante. Il ne participe pas à la réunion de préparation de la journée anti-impérialiste du 1er août 1927, ce qui lui vaut d’échapper à la descente de police à Villeneuve St Georges au sud de Paris (voir Mahmoud Ben Lekhal). Pour l’action anticoloniale, le Parti s’appuie sur Mohamed Marouf qui maintient les adhésions algériennes à la CGTU. Ce n’est pas un dirigeant de l’ENA, donc ni Hadj Ali ni Messali, qui est envoyé comme délégué au IIe Congrès de la Ligue anticoloniale qui se tient en 1929 à Francfort-sur-le-Main, mais le jeune Ben Ali Boukort qui fait ses premières armes à la CGTU parmi les travailleurs de l’immigration. Le Parti français semble laisser l’ENA de côté.

A. Hadj Ali aurait quitté l’ENA au début de 1928 ; ce qui est douteux. Il est certainement déstabilisé, sinon laissé pour compte, à la Commission coloniale qui est censée être, un temps, du ressort de Jacques Doriot. Contre ses méthodes expéditives, A. Hadj Ali n’est pas le seul à protester. En fait J. Doriot, bien qu’ancien des Jeunesses, est lui–même à part, car l’Internationale communiste confie la reprise en main du PC à une équipe venant de la direction plus récente des Jeunesses communistes ; elle est ensuite écartée sous le nom de groupe Barbé-Celor. L’ENA revient en scène et, pour la dernière fois A. Hadj Ali lui-même comme son représentant et orateur pour un meeting à Paris, le 21 janvier 1929, en compagnie de Messali qui en appelle à nouveau à l’indépendance totale de l’Afrique du Nord. L’ENA est dissoute par le gouvernement en novembre 1929.

C’est Messali qui s’efforce de conserver l’ENA et va s’employer à la reconstituer. Il tient probablement à faire apparaître la continuité avec A. Hadj Ali avec lequel, cependant, il ne semble plus avoir de relations. Selon un rapport de police, car on ne dispose pas du n° 1 d’octobre 1930, le nouveau journal de la nouvelle Étoile Nord-africaine, El Ouma (« la communauté », ce qui veut dire aussi « la nation ») porte en bandeau le nom d’Hadj Ali comme directeur ; ce nom disparaît en 1931 au numéro suivant. A. Hadj Ali paraît avoir accompli une dernière mission de contacts au printemps 1930 pour le PCF, avec les communistes de Syrie et du Liban.

Un autre rapport de police, qui le dit conducteur de taxi depuis 1927, ce qui est une erreur ou une confusion, prétend qu’il fut exclu du PC pour s’être présenté aux élections municipales sans avoir consulté la direction du Parti. De son côté, Messali dans ses Mémoires situe cette exclusion en 1931, ce qui la mettrait en concordance avec l’élimination du groupe Barbé-Celor. Rien ne le confirme et on ne voit pas le lien éventuel. Ce qui est sûr, c’est que l’histoire de l’ENA échappe à son fondateur.

En tant que responsable communiste qu’il cesse d’être, A. Hadj Ali ne participe pas à la tentative esquissée en 1930 (voir Marouf) de l’implanter en Algérie en dehors de Messali, pas plus qu’il n’aura à connaître l’expérience d’un Parti nationaliste révolutionnaire en Algérie (voir au nom de Si Ahmed Belarbi), ni la réorganisation de la Commission coloniale quand A. Ferrat en prend la direction. Moins encore, il ne participe, après 1933, à l’ENA qui devient le Parti de Messali en condamnant la double appartenance avec le PC.

En 1934, A. Hadj Ali est membre du comité directeur de la Ligue de défense des intérêts musulmans, organisation de commerçants. Il se présente effectivement alors comme musulman, ce qui est caractéristique des notabilités en costume qui se veut traditionnel à la tête des associations de commerçants, mais n’avait pas cours dans les organisations ouvrières, dans les années 1920 du moins. Il fait en effet prospérer sa quincaillerie de Brunoy.

À l’époque du Front populaire, il apparaît au meeting du 26 juin 1936 à Paris sous l’égide de l’ENA et de l’Association pour la défense des peuples colonisés, qui est proche de la gauche du parti socialiste SFIO ; la participation est symbolique. Dans sa rivalité avec le MTLD, qui est le nouveau nom du parti de Messali, le journal de l’UDMA de Ferhat Abbas, La République algérienne du 24 décembre 1948 publie une lettre de soutien d’Abdelkader Hadj Ali, qui marque son désaccord avec la voie suivie par Messali mais reconnaît son rôle dans l’affirmation du mouvement national comme il salue également l’action de l’Émir Khaled. Cela sous-entend qu’il peut, lui aussi, figurer au panthéon des gloires du premier nationalisme algérien. C’est en effet par lui que l’Internationale communiste a contribué à la naissance de l’Étoile Nord-africaine.

Il était marié, sans enfant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article151823, notice HADJ ALI Abdelkader [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er janvier 2014, dernière modification le 12 novembre 2017.

Par René Gallissot

SOURCES : Arch. Dép. d Seine. — Arch. de la Préfecture de Police de Paris carton 50. — Arch. de la Commission coloniale du Parti communiste français, IRM, Paris. — Arch. J. Maitron. — Jean-Louis Carlier, « La Première Étoile Nord-africaine (1926-1929) », Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, n° 4, décembre 1972, et Omar Carlier, « Un groupement idéologique : les premiers communistes algériens de l’émigration », communication au colloque L’intelligentsia maghrébine, Oran, CDSH, 1982, publiée dans les Cahiers du GREMAMO, 4, Université de Paris 7, 1987. — B. Stora, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, op. cit. — A. Cheurfi, La classe politique algérienne de 1900 à nos jours. Dictionnaire biographique, Casbah éditions, Alger, 2001. — Abdellah Righi, Hadj-Ali Abdelkader, Alger, Casbah éditions, 2006. — Ian Birchall, "Hadj-Ali Abdemkader : un musulman commubniste dans les années 1920", traduit de l’anglais par Selim Nadi, http://www.contretemps.eu/hadj-ali-abdelkader-communiste-musulman/#_ftn5

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