ROBLÈS Emmanuel [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né à Oran le 4 mai 1914, mort à Boulogne (Hauts de Seine, France) en 1995 ; collaborateur des quotidiens de Front populaire Oran Républicain et Alger Républicain, écrivain analyste de la situation coloniale ; partisan avec Albert Camus de la Trève civile en janvier 1956 ; un des fondateurs de la Fédération des libéraux d’Algérie et du journal Espoir-Algérie (1956-1957) ; quittant l’Algérie en 1958.

D’une double famille d’immigrés d’Espagne, donc devenus français, la mère d’Emmanuel Roblès était lavandière, le père maçon. Orphelin de père, comme Albert Camus*, l’enfant est élevé par des femmes ; au sens premier, sa langue maternelle est l’espagnol qu’on parle à la maison ; ses premiers poèmes sont écrits en espagnol. Dans la rue et dans le quartier du port, le garçon parle le sabir oranais, et grâce à la bourse de l’État républicain, le jeune homme va exceller en français. Il est élève d’un collège à Oran puis de l’Ecole normale d’instituteurs d’Alger où il a pour camarade de classe Mouloud Feraoun ; il s’inscrit à la Faculté des lettres d’Alger pour obtenir une licence d’espagnol. Entre ses obligations d’enseignement, il commence à courir le monde le vaste monde (URSS, Chine, Indochine en 1934-1935) et à fréquenter le monde littéraire d’Alger ; il a plume facile et devient un maître du feuilleton donné aux journaux à la petite semaine sous des noms divers. Il signe de son nom quand il collabore à Oran républicain, le quotidien de Front populaire lancé dès 1937. En 1938, il épouse Paulette Puyade.

Emmanuel Roblès fait ses vrais débuts littéraires à Alger à l’époque du Front populaire marquée notamment par la création de la Maison de la culture d’Alger en 1937 autour d’Albert Camus* qui animait le Théâtre du travail d’abord, puis le Théâtre de l’équipe. Emmanuel Roblès qui fait son service militaire à Blida, n’en fréquente pas moins la Maison de la culture dont le secrétaire est le communiste Roland Rhaïs*, et suit l’action théâtrale. Camus l’encourage pour la publication de son premier roman L’action en 1938 à Alger, qui reflète directement l’ouvriérisme de l’époque. Sur fond de Front populaire et de Congrès musulman, ce mouvement parallèle rassemblant les courants politiques algériens, le roman décrit la préparation et le déroulement d’une grève qui entraîne Européens et Algériens et annonce l’union de tous les exploités contre tous les exploiteurs. Un jeune Algérien : Hadj est alphabétisé par un vieil européen libertaire qui l’amène au militantisme, et le héros du livre : Asrone, est un militant internationaliste d’origine métropolitaine qui se fait l’éducateur des ouvriers algérois ; cette vision idéaliste correspondait aux pratiques et aux illusions du mouvement syndical et communiste en Algérie.

Emmanuel Roblès retrouve Camus au journal de Front populaire : Alger républicain en 1938 et en 1939 pour la tentative de poursuivre par Soir républicain. Comme il est remobilisé jusqu’en juillet 1940 sur la base aérienne de Sétif où il fait la connaissance de l’aviateur écrivain Jules Roy, il collabore sous le pseudonyme d’Emmanuel Chêne (traduction de l’espagnol roblès) et même quelquefois de Pétrone. C’est dans Alger républicain que parait en feuilleton son deuxième roman décrivant le milieu petit blanc colonial : Place Mahon, qui sortira en livre à la Libération à Paris sous le titre La vallée du paradis dans la collection dirigée par Albert Camus aux éditions du Seuil. A partir de 1939, il se consacre à la revue littéraire Fontaine que publie à Alger le libraire éditeur Edmond Charlot et qui paraît jusqu’en 1948. Enseignant à Alger, il se tient à l’écart pendant la période de Vichy ; il repart à l’armée après le débarquement allié de novembre 1942 et devient correspondant de guerre au péril des accidents d’avions ; démobilisé en 1945, il reste un temps à Paris, journaliste pour la presse de gauche.

Emmanuel Roblès donne toute sa mesure après 1946 en revenant à Alger. Il devient critique littéraire à Radio-Algérie et animateur des Bibliothèques populaires pour le Service des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire. En 1946, il est avec Safir El-Boudali, et Louis Julia, un vétéran d’Alger républicain, co-fondateur de la revue Forge où paraissent de premiers textes de Mohamed Dib*, Jean Sénac*, Yacine Kateb*. Pour des tournées en Algérie, il collabore avec le Théâtre de la rue, établi à Alger. Il atteint la gloire littéraire avec le prix Fémina en 1948 pour son roman Les hauteurs de la ville alors qu’est montée sa pièce Montserrat au Théâtre Montparnasse en même temps qu’à Alger. Ces deux œuvres traitent de la situation coloniale. Dans la colonie espagnole du Venezuela qui est le lieu de l’action de Montserrat, un jeune lieutenant de l’armée d’Espagne se déclare prêt à mourir pour protéger le chef de l’opposition politique de la fureur de ses compatriotes colonialistes. C’est l’Algérie coloniale pétainiste qui est la toile de fond des Hauteurs de la ville  ; un jeune algérien Smaïl en vient à se venger de l’humiliation que lui fait subir un jeune collaborateur de Vichy Almaro. Ce qui fait la pertinence de Roblès, c’est cette pénétration des rapports coloniaux dont témoignent les « petits blancs ». Ces oeuvres sont prémonitoires de ce que va mettre à découvert la guerre de libération.

Au début des années 1950, et de 1954 à 1a fin de 1955, Emmanuel Roblès défend l’idée d’un rapprochement franco-algérien. Malgré les massacres d’août 1955 dans le Constantinois, il joue comme une dernière carte d’espoir à la suite de la victoire électorale en France qui permet l’arrivée d’un gouvernement de Front républicain. Un accord avec le Front de libération nationale est encore possible comme le marque la présence d’Amar Ouzegane* ou de Mohamed Lebjaoui* auprès du Comité qui appelle à une Trêve civile ; il faut d’abord arrêter les massacres. Albert Camus* est venu à Alger présenter l’appel ; Emmanuel Roblès préside la séance et lit la motion finale le 22 janvier 1956 au Cercle du progrès au centre d’Alger, pendant que des manifestants défenseurs de l’Algérie française scandent des menaces haineuses comme par répétition de ce qui se passera à plus grande échelle le 6 février 1956 pour circonvenir le chef du Gouvernement français. Emmanuel Roblès fait partie de la délégation des Libéraux que Guy Mollet, après sa capitulation, reçoit le 12 février. Il participe en effet à la fondation de la Fédération des libéraux d’Algérie et collabore à leur journal Espoir-Algérie qui paraît de juin 1956 à avril 1957.

Au retour d’un long voyage au Japon en 1957, il se met en retrait. Il est frappé par la mort accidentelle de son fils en 1958 et quitte Alger pour Paris. Aux Editions du Seuil dans la collection Méditerranée, il s’emploie à l’édition d’abord des œuvres de Mouloud Feraoun, son camarade instituteur kabyle tué dans l’attentat OAS contre le Centre social d’El Biar, et d’autres écrivains algériens, à nouveau comme à leurs débuts, Mohamed Dib et Kateb Yacine notamment. En 1960, il remanie son roman Les Hauteurs de la ville et donne son sentiment sur l’indépendance : « Par milliers, des Smaïl, décidés à conquérir leur dignité ont surgi du fond de leur nuit, la torche au poing ». Comparant la répression coloniale et l’occupation allemande en France, il reconnaît pour unique foyer de Résistance, « celui où la conscience de l’homme forge sa résistance à la plus grande défaite qui la menace et qui est sa négation même. ». Emmanuel Roblès ne reviendra en Algérie que pour rendre hommage à Mouloud Feraoun , en 1963 et 1972, et pour le tournage en 1967 du film L’Etranger par Luchino Visconti avec lequel il prépare la co-adaptation. Son roman Cela s’appelle l’Aurore est porté au cinéma par Luis Bunuel. Il est élu à l’académie Goncourt en 1973.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152077, notice ROBLÈS Emmanuel [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 7 janvier 2014, dernière modification le 7 janvier 2014.

Par René Gallissot

SOURCES : « Roman colonial et idéologie coloniale en Algérie » (J-R. Henry et F. Henry-Lorcerie dir.), Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, numéro spécial, Alger, mars 1974. –Notice E. Roblès par Ph.-D. Dine dans Parcours, op. cit., n°6-7, décembre 1986. - H.R. Lottman, Albert Camus, Le Seuil, Paris, 1978. – M-H. Chèze, Emmanuel Roblès témoin de l’homme. Naaman, Sherbrooke (Québec), 1979. -O. Todd, Albert Camus. Une vie. Gallimard, Paris 1996. – G. Dugas, Algérie, un rêve de fraternité. Textes choisis, Omnibus, Paris, 1997.

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