RUIZ André [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 12 avril 1911 à Colomb-Béchar (Algérie), dans les territoires militaires à la frontière algéro-marocaine dans les années de la première guerre mondiale, mort à Alger d’un cancer à la fin des années 1960 ; contrôleur des PTT à Alger, secrétaire général de la CGT en Algérie en 1949, membre du Conseil général de la Fédération syndicale mondiale prosoviétique, membre du Bureau politique du PCA ; à la transformation de la CGT en UGSA en juin 1954, partage le secrétariat général avec Lakhdar Kaïdi* auquel il laisse le premier rôle ; clandestin et emprisonné pendant la guerre de libération ; à l’indépendance opte pour la nationalité algérienne.

Par suite du peuplement espagnol du XIXe au XXe siècle, les Ruiz sont nombreux en Oranie. La famille d’André Ruiz est totalement francisée ; un frère devenu lui aussi communiste, réside à Oran. Andrée Ruiz, épouse d’André Ruiz, est aussi un modèle de militantisme syndical à la CGT ; elle est en 1955, membre du bureau syndical UGSA (CGT) des employés et cadres des caisses sociales d’Alger. Les sources n’évoquent pas la vie personnelle, tant pour tous, André Ruiz est le dirigeant de la CGT, syndicaliste communiste exemplaire, dans sa rectitude même. Lakhdar Kaïdi* parle de « son esprit de sacrifice à toute épreuve » ; Boualem Bourouiba* qui aura à l’affronter, de son « indéniable » dévouement.

C’est après 1945, qu’André Ruiz accède aux responsabilités au syndicat des postiers, dirigé par Roger Rouzeau* qui devient le secrétaire général de la CGT en Algérie ; ils ont très proches. En 1948, André Ruiz entre au bureau de l’UD-CGT du département d’Alger et à la Commission exécutive du Comité de coordination des syndicats confédérés d’Algérie, c’est le nouveau nom de la Région d’Algérie de la CGT avec ses unions territoriales et ses fédérations ; il en devient secrétaire et succède en 1949 à Roger Rouzeau, au secrétariat général. Il est devenu membre du Comité central du PCA et entrera ensuite au Bureau politique, représentant la CGT. Ces années sont celles de guerre froide, et André Ruiz conduit les grèves, notamment en 1952-1953, notamment les grèves sur les ports d’Algérie contre le chargement des bateaux partant pour l’Indochine. La campagne contre la guerre coloniale d’Indochine est inscrite dans les objectifs de lutte contre l’impérialisme américain et la menace de guerre contre l’URSS, contre la bombe atomique puis contre le réarmement allemand. La question algérienne est seconde.

André Ruiz réplique aux critiques des syndicalistes nationalistes de la Commission centrale des affaires sociales et syndicales du MTLD, constituée depuis 1947 autour de Idir Aïssat*, par la mise en avant des revendications et des luttes sociales ; la justification de toute action se trouve dans la lutte de classe ; l’identification se fait sur la place éminente de l’URSS. Ainsi au retour d’une délégation de la CGT d’Algérie, en URSS et en Chine, en avril 1952, comprenant bien sûr des syndicalistes nationalistes aux côtés des communistes, est-il navré d’entendre Boualem Bourouiba*, du syndicat CGT des cheminots, parler plus de la Chine que de l’URSS ; il le traite de « petit-bourgeois » qui doute du socialisme soviétique. « Il se lance dans une tirade à la gloire du grand peuple soviétique, de son régime… , des bienfaits du Communisme ».

La pierre de touche devient la préservation de l’adhésion à la FSM, Fédération dans la mouvance soviétique, depuis la constitution des syndicats autonomes hors de la CGT en Tunisie, puis de la formation du syndicat national UGTT à qui la FSM refuse l’adhésion en transformant la CGT en Union générale des syndicats tunisiens qui reste présente à la FSM. L’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) dirigée par Ferhat Hached, se tourne vers la CISL, la confédération des syndicats libres sous hégémonie des syndicats des États-Unis. Or en 1951, la Commission syndicale du MTLD délègue au congrès de l’UGTT à Tunis, des syndicalistes algériens qui participent aux réunions autour d’un projet de syndicats nationaux africains proposé par le syndicaliste américain Irving Brown. Pour les communistes de la CGT en Algérie, la hantise devient cette menace de la CISL par la création d’une centrale syndicale algérienne rompant l’organisation unitaire qu’est la CGT. Or André Ruiz est le représentant de la CGT d’Algérie au Conseil de la FSM ; Lakhdar Kaïdi*, son second, entre à la Commission exécutive.

Cependant à travers les grèves particulièrement, l’algérianisation de la CGT est massive tandis que la direction promeut des syndicalistes algériens ; ce sont au reste des « Européens » qui commencent à quitter la CGT, et les fonctionnaires ou les syndiqués des professions à statut se mettent à défendre un syndicalisme français. L. Khaïdi devient secrétaire du Cartel des syndicats confédérés. La CGT reste la maison commune des communistes et des nationalistes par la force de l’adhésion des travailleurs algériens, pour qui « la cegiti » est un lieu de promotion, voire de camaraderie au travail et dans les luttes, et une école. La crise du MTLD en outre puis la rivalité entre partisans de Messali et centralistes (qui suivent le Comité central du MTLD à Alger) contribuent à différer la scission ; chaque camp voulant sa centrale.

Aussi la solution trouvée est-elle d’autonomiser la CGT en Algérie maintenant sa présence à la FSM, en s’efforçant à un équilibre entre dirigeants algériens dits « musulmans » et dirigeants dits « européens ». En juin 1954, la Conférence de la CGT prononce sa transformation en Union générale de syndicats algériens (UGSA) avec à sa tête un secrétariat général double, constitué de Lakhdar Kaïdi et André Ruiz. Tous deux sont membres du Comité central du PCA ; en fait l’orientation communiste reste prépondérante pour une algérianisation grandissante ; André Ruiz laisse en effet très correctement le premier rôle à Lakhdar Kaïdi* qui lui est tout à fait correct vis à vis du parti, et tous deux sont profondément des syndicalistes.

Cette disposition conduit l’UGSA au lendemain du 1er novembre 1954, tout en affirmant qu’il n’y a pas de solution du problème algérien dans la répression, à prendre des distances, sans le nommer avec le FLN, et à rejeter la voie de l’insurrection par les armes. La formule est celle de négociations entre toutes les parties pour « satisfaire les aspirations nationales algériennes » en accord avec la France. Certes de 1955 à 1956, le PCA en vient à l’idée de mener sa propre action armée. L’UGSA-CGT durcit ses positions face aux atermoiements ou aux dérobades des gouvernements français qui n’en mènent pas moins la répression.

Au printemps 1955, André Ruiz accompagne Lakhdar Kaïdi au rendez-vous proposé au syndicat par le Gouverneur Soustelle, qui se termine d’une façon cassante. La discussion met en avant les revendications sociales. Face à Guy Mollet en février 1956, l’objectif national est clairement affirmé. André Ruiz est en tournée en Oranie. Par crainte d’un syndicalisme nationaliste exclusivement musulman qu’il a toujours combattu en communiste, il subit douloureusement la partition de l’ancienne CGT par la formation en février 1956 d’une centrale messaliste l’USTA liée au MNA et de l‘UGTA avec l’aval du FLN. Son engagement dans la lutte de libération nationale est décidé, mais selon les voies du parti communiste, celles des Combattants de la libération. Il contribue à mettre à la disposition des « commandos du Grand Alger », la ferme du camarade Antoine Reynaud, lui aussi inspecteur des PTT. André Ruiz devient clandestin et tient jusqu’à son arrestation le 25 août 1958. Il est emprisonné à Barberousse. À l’indépendance il demande et obtient la nationalité algérienne. Il devient directeur des PTT pour l’Algérois, avant de rester à la retraite en Algérie.

L’observation la plus juste est peut-être celle de Gaston Donnat* communiste acquis aux mouvements nationaux de libération et alors directeur d’école au Vieux Ténès. Il a le soutien de l’UGSA-CGT et d’André Ruiz pour ouvrir une colonie de vacances d’enfants algériens près de Tlemcen pour l’été 1955. Faisant un voyage préparatoire, il est accompagné de Blanche Moine*, responsable CGT et d’André Ruiz qui en chemin les héberge à Oran chez son frère. Tous parlent en toute liberté.

« D’après leurs propos », (ceux de Blanche Moine et d’André Ruiz), écrit Gaston Donnat, « Ils jugeaient le moment venu du combat final pour la libération nationale de l’Algérie. Ils paraissaient très optimistes et envisageaient même tout ce qui pourrait être fait après l’indépendance. Cela, je l’ai bien retenu. Mais je n’ai pas oublié non plus, l’hostilité qu’ils manifestaient à l’égard des militants syndicaux nationalistes. Dans leurs propos, ceux-ci apparaissaient comme des ennemis. Cela me donna à penser qu’il existait, au sein de l’Union (pour UGSA), une lutte farouche et sans merci entre deux tendances cristallisées sur leurs positions… Aujourd’hui, je mesure toute la contradiction contenue, selon moi, dans les paroles de nos deux camarades. Comment, en effet, parler de libération nationale si l’on se place uniquement sur des positons de classes sociales (et dans un pays colonial, on y risque d’ailleurs bien des confusions…), et si l’on s’oppose à la fraction la plus importante et aussi, il faut le reconnaître, la plus combative du peuple algérien, celle qui, finalement, exprimait le mieux tout ce que ressentait réellement la grande majorité des Algériens du pays ? »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152102, notice RUIZ André [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 7 janvier 2014, dernière modification le 18 septembre 2022.

Par René Gallissot

SOURCES : Arch. Outre-mer, Aix-en-Provence, F159 et 160. – Nombreux articles dans Le Travailleur algérien. 1948-1955. - N. Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale. 1919-1954. op. cit. - M. Farès, Aïssat Idir, op. cit - B. Bourouiba, Syndicalistes algériens, op.cit. - N. Djabi, Kaïdi Lakhdar. Une histoire du syndicalisme algérien. Entretiens. Chihab Editions, Alger, 2005. -G. Donnat, Afin que nul n’oublie. L’itinéraire d’un anticolonialiste. Algérie-Cameroun-Afrique. L’Harmattan, Paris, 1986.

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