SUBERVILLE Gérald, François, Jean. Pseudonymes dans la clandestinité : GRANIER, LEBEL, JANVIER

Par Hélène Chaubin, Gilles Vergnon

Né le 14 septembre 1917 à Toulon (Var), mort le 9 juillet 2002 à Paris ; avocat stagiaire (1939), ouvrier (1940-1941), devenu journaliste dans la presse communiste (1946-1951), puis ingénieur (1959-1980) ; résistant, responsable de l’Action ouvrière du Languedoc, commandant des FFI de l’Hérault en 1944 ; militant du PCF (1943-1951), puis de la Nouvelle Gauche (1956-1957), de l’UGS (1957-1960) et de la Voie communiste.

Gérald Suberville
Gérald Suberville

Issu d’une famille plutôt aisée (son père, Édouard Suberville est intendant colonel dans l’Armée de terre), Gérald Suberville suivit des études de droit à Rennes et milita en 1936-1937 à la "Jeune République". Mobilisé comme aspirant alors qu’il était avocat stagiaire, il fut engagé sur le front de l’Aisne avec un régiment de volontaires étrangers, dans lequel il était lui-même volontaire pour "retrouver des anciens d’Espagne". A l’automne 1940, après l’échec d’une tentative de passage en Angleterre, il se fit embaucher à Tarascon-sur-Ariège (Ariège), dans la région d’origine de son père, comme manœuvre dans une fonderie. Il rencontra alors à Montauban sa "compagne de guerre" Désirée Liéven, la "princesse rouge", fille d’aristocrates baltes, engagée dès 1935 au côté des communistes espagnols.

Installé à Marseille en février 1941, il travailla dans une entreprise textile puis, de juin 1941 à janvier 1942, sur proposition du professeur Courtin, à Vichy comme rédacteur au Ministère du ravitaillement, où il recueillit des renseignements aussitôt transmis en Angleterre, dont un dossier sur les réquisitions opérées au profit de l’occupant. De retour à Marseille en février, il prit contact avec "Combat" et s’installa à Montpellier à l’été 1942. Il souhaitait créer une résistance "ouvrière". Habitué à Marseille, il fut reçu à Montpellier "le très provincial chef-lieu de l’Hérault". C’est à Béziers qu’il trouva le terrain d’action qu’il souhaitait, avec les usines Fouga, le dépôt SNCF et son atelier d’apprentis. Gérald Suberville, devenu "Granier", "Lebel", puis "Janvier", en relations avec Marcel Degliame-Fouché, devint un des organisateurs, puis le responsable régional de l’"Action ouvrière" (AO), une branche de "Combat" donc des MUR (Mouvements unis de Résistance) spécialement consacrée à l’action dans les entreprises par la grève et le sabotage. Selon son témoignage, l’AO du Languedoc, très autonome au sein des MUR et de l’AO nationale, participait, comme L’Insurgé dans la région lyonnaise, d’un "courant révolutionnaire" en marge des grandes organisations. Adhérent au PCF en 1943, persuadé que "la classe ouvrière...est porteuse de l’espoir", il n’entretint que peu de rapports avec la hiérarchie et la stratégie du parti qu’il considérait comme une organisation tracassière et même imprudente en raison de la tradition des autobiographies. Gérald Suberville implanta aussi l’Action ouvrière dans les zones minières : à Bédarieux où la bauxite était destinée aux usines gardoises de Salindres productrices d’alumine pour l’aviation allemande. C’était un chantier Todt. Suberville y plaça les siens. Il fit de même dans les houillères de Graissessac, du Bousquet d’Orb, de Camplong, toutes au service des Allemands. Que firent les hommes d’Action ouvrière ? Des grèves, des sabotages. Toute la Résistance appela à la grève le 11 novembre 1943 mais Gérald Suberville le fit en des termes particuliers : il voulait "la libération définitive du prolétariat". Les déraillements spectaculaires de convois chargés de charbon ou de bauxite commencèrent à la fin de 1943 et s’amplifièrent au printemps de 1944, surtout après le 6 juin. Des petits maquis furent créés à proximité des villages et toujours près des lieux d’action. La stratégie de Suberville visait à préparer les milieux ouvriers à une insurrection finale, libératrice. Pendant toute cette période, il fut secondé par sa compagne, Désirée Lieven, dite "Lucienne" rencontrée en 1940, qui s’était auparavant engagée en Espagne dans la résistance antifranquiste. La nomination de Suberville à la tête des FFI de l’Hérault en mai 1944 par le chef régional Gilbert de Chambrun fut contestée par deux socialistes membres du directoire des MUR de la R3, Henri Noguères et Francis Missa. Elle fut cependant confirmée. "Janvier" participa aux combats de la Libération. Le 22 août il dirigeait une embuscade à Colombières (Hérault) qui retarda de quelques heures une colonne allemande. Après la Libération, il eut à présider le 3 septembre à Montpellier une cour martiale FFI. La révolution n’eut pas lieu et la guerre continua. En janvier 1945, Suberville fut envoyé, avec son "bataillon des volontaires de l’Hérault" en Franche-Comté puis sur le front du Rhin, dans l’armée De Lattre, de janvier à mai 1945. Les FFI eurent à y subir tous les problèmes de l’amalgame.

De retour en France, Gérald Suberville travailla comme journaliste à La Voix de la Patrie, quotidien régional du Front national dans le Languedoc-Roussillon. Il fut exclu du parti communiste en 1951, à l’issue de longues divergences avec sa direction. Le prétexte fut fourni par un accrochage avec André Marty, dont il était chargé de "couvrir" un voyage à Perpignan. Licencié du journal, devant quitter la région, il retrouva avec difficultés du travail à Paris dans les études de marché, puis à la SEMA (Société d’économie et de mathématiques appliquées), entreprise où il demeura jusqu’à sa retraite en 1980. "Séduit" selon ses propres dires par la figure de Claude Bourdet, Gérald Suberville adhèra à la "Nouvelle Gauche" en 1956, puis à l’UGS. Il participa alors à la rédaction de la revue Tribune marxiste, aux côtés de Marcel Bleibtreu, Michel Lequenne, Pierre Naville. S’opposant à l’adhésion prévue de Pierre Mendès-France, il refusa l’unification avec le PSA, qui produisit en avril 1960 le PSU. Après l’expérience éphémère de l’UPS (Union pour le socialisme) avec Claude Bernard ("Raoul") et Jean-René Chauvin, il milita désormais à la CGT, sur le plan de sa branche professionnelle, où il côtoya les animateurs de La Voie communiste Gérard Spitzer* et Denis Berger, et comme délégué du personnel dans son entreprise. "Acteur passionné" de mai 1968 à Paris, participant au comité d’occupation de la Sorbonne, il fut membre du comité d’action du IIIe arrondissement de 1968 à 1972. Gérald Suberville milita également dans différents cercles et comités : "cercle Garibaldi" dans les années soixante, comité "Solidarité-Pérou" de 1967 à 1977. Il participa, en Espagne en 1977, au premier congrès de la CNT de l’après-franquisme. Il fut brièvement, après sa création en 1994, adhérent au Mouvement des Citoyens de Jean-Pierre Chevènement*.

Homme d’action et de fidélités, Gérald Suberville resta sa vie durant attaché à un idéal communiste qu’il colorait d’une inspiration libertaire. La méfiance envers les "chefs" et les hiérarchies, l’attachement à l’action spontanée et à "l’autonomie ouvrière" furent les fils conducteurs de son parcours militant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152103, notice SUBERVILLE Gérald, François, Jean. Pseudonymes dans la clandestinité : GRANIER, LEBEL, JANVIER par Hélène Chaubin, Gilles Vergnon, version mise en ligne le 7 janvier 2014, dernière modification le 5 décembre 2016.

Par Hélène Chaubin, Gilles Vergnon

Gérald Suberville
Gérald Suberville
<em>Le Volontaire</em>, journal FFI, 17 décembre 1944
Le Volontaire, journal FFI, 17 décembre 1944

OEUVRE : articles dans La Voix de la Patrie, Tribune marxiste ; nombreux dossiers sur la Résistance déposés au Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne) ; L’Autre Résistance,Saint-Étienne-Vallée-Française, Aiou, 1998, 180 p.

SOURCES : Lettres de Gérald Suberville et de Denise Guillaume-Suberville. — L’Autre Résistance. — Jacques Bounin Beaucoup d’imprudences, Stock, 1974 — Roger Bourderon, Libération du Languedoc méditerranéen, Paris, Hachette, 1974 — Les lendemains de la Libération dans le Midi, Actes du colloque de Montpellier (1986), Montpellier, Université Paul Valéry, 1997 — "Raoul", Cahiers Léon Trotsky, 56, juillet 1995. — Musée national de la Résistance nationale, Champigny-sur-Marne, fonds Gérald Suberville (NE 2543), cartons 11-12, région Languedoc-Méditerranée, 1943-1945. — État civil.

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