TABET Jean

Par René Gallissot

Né en 1940 au Maroc, mort à Salon-de-Provence (France) le 1er novembre 2011 ; d’idéal communiste, actif dans le réseau Curiel.

Le père de Jean Tabet officiait au Maroc dans l’import-export. Avec des souvenirs d’enfance du milieu colonial, Jean Tabet suit sa mère, divorcée, qui s’installe à Paris après guerre. De famille bourgeoise juive, celle-ci « penchait du côté de Mendès-France ». Après s’être exalté à l’évocation des Brigades internationales, l’adolescent en 1956, -il a seize ans-, s’enthousiasme pour le geste de l’aspirant Maillot* désertant l’armée coloniale avec un camion d’armes pour servir les maquis algériens. Dans le même temps (printemps 1956), le PCF vote les pouvoirs spéciaux pour le maintien de l’ordre en Algérie. Pour moi, ce vote « a été terrible » déclare-t-il. Aussi va t’il aux réunions de la revue Socialisme ou Barbarie pour conjuguer la critique de la bureaucratie stalinienne et ses choix marxistes révolutionnaires.

Sa mère lui ouvre l’accès auprès de Mehdi Ben Barka qu’il rencontre en 1959 ; après plusieurs rendez-vous, celui-ci l’envoie au Maroc en mission auprès des groupes locaux de l’Union nationale des Forces populaires. À son retour à Paris, Mehdi Ben Barka lui propose d’entrer à l’UNFP et de prendre la nationalité marocaine ; Jean Tabet lui demande en tant que Français, le contact avec le FLN pour participer à un réseau de soutien. Il lui faudra attendre le procès Jeanson* (septembre 1960) pour entrer en action. Il collabore avec Martin Verlet* pour les passages de frontières, frontière belge le plus souvent. Pour vivre, il prend des petits boulots et participe notamment à des enquêtes de l’IFOP.

Il entre ainsi dans la mouvance d’Henri Curiel* qui est bientôt emprisonné, suit le Mouvement anticolonialiste français lancé par Curiel et diffuse Vérités anticolonialistes. Le docteur Gérold de Wangen* qui prend en charge avec son frère Jehan, l’organisation du réseau Curiel, lui confie la responsabilité d’un groupe qui assure le travail de planques, d’hébergement, de déplacements et d’évasions de militants algériens. Il prend part ainsi de Paris, à l’évasion de Mohammed Boudia*, de la prison de Poitiers ; c’est l’écrivain Bernard Noël qui offre le relais. Le FLN préconisait l’assassinat de Massu qui avait été retiré d’Algérie ; Jean Tabet fait partie de ceux qui déconseillent l’opération. Appelé au service militaire, il s’y refuse, et en janvier 1962 gagne clandestinement Rabat.

Avant de partir à la fin de 1961, pour Vérités anticolonialistes, il avait interviewé à la Maison du Maroc à la Cité universitaire internationale de Paris, Mehdi Ben Barka qui, pensant que le conflit algérien touchait à sa fin, songeait à embrayer sur un soutien élargi des luttes de libération nationale. Ben Barka appelait les militants engagés dans le soutien au FLN à créer une organisation solidaire des mouvements de libération ; c’était aussi l’idée d’Henri Curiel*.

À Rabat, Jean Tabet noue les contacts avec les représentants des mouvements de libération africains, en particulier avec le Comité de coordination des organisations nationalistes des colonies portugaises animé par Aquino de Bragança, puis avec l’ANC pour l’Afrique du Sud, l’UPC du Cameroun, le SAWABA du Niger…, des déserteurs et des antifascistes portugais, des opposants marocains. « C’est donc au Maroc, dès 1962, et grâce à Ben Barka et à Aquino de Bragança que le groupe Curiel commence à prendre en charge par mon intermédiaire, les besoins exprimés par les mouvements de libération. » Mehdi Ben Barka de retour au Maroc et Henri Curiel*, à sa sortie de prison pensant se rendre en Algérie, le poussent à s’établir à Alger.

On connaît ses dispositions d’esprit à l’époque par son témoignage confié à Gilles Perrault pour son livre sur Curiel, Un homme à part. « Je voulais être un révolutionnaire professionnel selon la définition de Lénine. A l’époque, j’étais très marqué par Trotski et ses thèses sur la révolution permanente. Pour Staline, la haine, et une grande fureur contre le PCF. Henri a insisté pour que j’aille à Alger ». Et Ben Barka de bien préciser à travers le moment critique de l’indépendance algérienne : « Préviens tes amis de Paris qu’il leur faut prendre contact avec Ben Bella. Qu’ils ne se trompent pas d’Algérie !… Ben Bella va gagner, et c’est tant mieux … Je suis sûr qu’il nous aidera ».(Témoignage publié dans Des Brigades internationales aux sans-papiers, cf. Sources).

Jean Tabet est instituteur à mi-temps à la Casbah ; avec Didar Fawzy qui travaille au ministère de la Jeunesse, il se consacre à la mise en place de l’organisation Solidarité, sous le regard d’Henri Curiel* qui séjourne fréquemment et avec l’aide de l’ambassadeur de Cuba ; les liens vont s’étendre aux Caraïbes et à l’Amérique du sud, notamment à Saint-Domingue et au Venezuela. Jean Tabet prend une distance critique avec les aventuriers se réclamant des idées maoïstes et se préparant militairement à susciter des foyers révolutionnaires ; ainsi est-il signataire de la pétition qui désapprouve le montage d’un maquis d’entraînement à la révolution dans une ferme de Draa-el-Mizan en Kabylie autour de l’agité et fumeux Abd-el-Kader Razak, petit fils de l’émir Abd-el-Kader, entouré de gauchistes « pieds-rouges », aux idées aussi illusoires tant sur le socialisme en Algérie que sur l’avenir israélien.

Selon la formule d’Henri Curiel* : « même si tu ne vois pas a priori de relations entre eux, tu dois mettre les mouvements en relations les uns avec les autres », Jean Tabet se consacre à l’aide des mouvements de libération d’Afrique dont les jeunes dirigeants sont abrités à Alger, d’Amérique du Sud et des Caraïbes, d’Asie du Sud-est, et les groupements d’opposants à Franco et à Salazar. Alger est ainsi la première base d’une quarantaine de militants du nouveau réseau d’Henri Curiel* qu’est Solidarité, ouvrant des stages de formation à l’action clandestine et apportant le soutien matériel et financier des luttes de libération.

Condamné à mort au Maroc, Mehdi Ben Barka séjourne à Alger en 1963-1964 ; en autres missions, il charge Jean Tabet de faire sortir du Maroc, l’autre leader de l’UNFP, A. Bouabid qui s’y refuse. Avec l’aide d’un coopérant français, Jean Tabet réussit à faire sortir clandestinement du Maroc, le président de l’Union Nationale des Etudiants Marocains, Hamid Berrada, lui aussi condamné à mort.

À Alger avec Ben Barka, se met en place une coordination des mouvements de libération nationale qui est l’école de la Tricontinentale qui ne survivra pas à l’assassinat de son leader, malgré sa fondation au congrès de La Havane en janvier 1966. Dès avant, les regards sont tournés vers la révolution cubaine. Jean Tabet assure la publication et la diffusion des documents militants. Foyer des jeunes activistes du tiers-monde, lieu de pensée neuve avec le concours de coopérants intellectuels réellement volontaires, Alger, par une effervescence d’idées marxistes anti-impérialistes, esquisse cette université tricontinentale dont Mehdi Ben Barka jette le projet sur papier.

Jean Tabet ne suit pas Henri Curiel* dans tous ses choix entre les courants et figures d’activiste des luttes de libération. Les engouements peuvent tenir à un premier moment d’illusion ou à une séduction devant la seule idée de libération du peuple dominé, quel qu’en soit le porteur ; l’écart de jugement se situe aussi dans le différent entre le camp soviétique et l’exaltation par le communisme chinois derrière Mao, de la pureté révolutionnaire des campagnes du monde et du soulèvement des peuples. À plusieurs reprises, Henri Curiel* passe au soutien de fractions aventurières, contre le MPLA en faveur de Roberto Holden, et pour les scissions « marxistes-léninistes » de l’opposition communiste en Espagne. Au désespoir d’Henri Curiel qui joue une scène de déchirement dans les rues d’Alger, Jean Tabet en 1964, prend la décision de « rentrer en France pour militer au PCF ».

Devenu bibliothécaire, il devient membre de la Commission du Comité central du PCF de politique internationale, et de la Commission des intellectuels. Il quitte le parti dans les années 1980 après l’affaire du « buldozer de Vitry » qui déloge des immigrants au sud de Paris. Il maintient son attention et son concours aux actions anti-impérialistes et internationalistes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152431, notice TABET Jean par René Gallissot, version mise en ligne le 15 janvier 2014, dernière modification le 15 janvier 2014.

Par René Gallissot

SOURCES : G. Perrault, Un homme à part. Barrault, Paris 1984. — Témoignage de Jean Tabet dans J. Charby, Les porteurs d’espoir. La Découverte, Paris, 2004. — Des Brigades internationales aux sans-papiers. Crise et avenir de la solidarité internationale (M. Rogalski et J. Tabet, dir.), Actes des rencontres internationales Henri Curiel (novembre 1998, Gennevillers), Le Temps des Cerises, Pantin, 1999. –R. Gallissot, Henri Curiel. Le mythe mesuré à l’histoire. Riveneuve éditions, Paris, 2009, Chihab éditions, Alger, 2012. — Echanges avec Jean Tabet.

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