HAZAN Joseph, pseudonyme Jean, familièrement Soussou [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 16 juin 1917 au Caire (Egypte), mort le 31 juillet 2004 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; ingénieur agronome en Égypte, gérant d’entreprises de fournitures d’impression et d’édition à Paris ; au Caire, un des dirigeants du Mouvement démocratique de libération nationale aux côtés d’Henri Curiel ; emprisonné après la création de l’État d’Israël (1948) ; libéré comme français en 1949, établi à Paris, membre du PCF, principal soutien d’Henri Curiel, organisateur de l’aide aux communistes emprisonnés en Égypte et du groupe de Rome de communistes juifs œuvrant aux contacts avec les Officiers libres en Égypte et les partisans d’une paix israélo-arabe ; soutien du réseau d’Henri Curiel au service de la Fédération de France du FLN ; dans les années 1970, organisateur de la logistique des rencontres entre partisans israéliens de la paix et représentants de Yacer Arafat pour l’OLP.

Les grands-parents paternels bien que de familles distinctes, s’appelaient Hazan : Joseph Hazan déjà et Clara Hazan, tous deux nés et élevés à Damas ; le nom de Hazan est très répandu dans les établissements en pays méditerranéens des Juifs dits séfarades. Ces Hazan arrivent de Syrie en Égypte à la fin des années 1870 ou au début des années 1880. À Damas, dans la province de Syrie ou Syrie-Palestine de l’empire ottoman, poursuivant avec des fortunes diverses, une activité commerciale et bancaire en collaboration avec les compagnies de pénétration capitaliste, ces familles bourgeoises de différentes appartenances communautaires religieuses sont parfaitement arabisées. Par sa jeunesse intellectuelle, une part de cette bourgeoisie supportait aussi le mouvement de la Renaissance arabe (Nahda), mouvement littéraire et de liberté de pensée impulsant notamment une presse politique.

Pris entre les pressions coloniales anglaises, françaises et allemandes, russes aussi, le Sultan qui est aussi le calife de l’Islam, abandonne les réformes constitutionnelles pour accentuer la répression à la fin des années 1870 ; il s’efforce de conserver sa puissance en se réclamant du panislamisme. La presse et la pensée politique se réfugient en Égypte qui devient le siège des grands journaux et de l’expression intellectuelle arabe sensible à l’évolutionnisme sur traduction en arabe, des auteurs scientistes, notamment français, en particulier Gustave Lebon, et saisie par l’éveil aux idées socialistes. Au début du XXe siècle, la domination britannique répond par la réforme de l’université musulmane d’El Azhar au Caire qui active le réformisme musulman ou salafisme (retour à l’Islam ancestral), non sans susciter l’agitation des étudiants et enseignants de théologie musulmane et le conflit entre sécularisation et islamisme.

C’est sur cette toile de fond politique des transferts idéologiques vers l’Égypte, royaume séparé sous tutelle britannique, que s’effectuent donc les départs de jeunes, jeunes hommes, et filles par endogamie, venant de familles « protégées » sous le régime dit des Capitulations qu’entretiennent les puissances censées être chrétiennes. Les raisons tiennent aussi aux aléas de fortunes qui se font ou se défont dans ce secteur marchand intermédiaire pratiquant aussi la spéculation (crédit bancaire et prêt hypothécaire). Les familles juives du Proche-Orient sont « protégées » de la Grande-Bretagne, de la France, des Pays-Bas, des Empires de Russie ou d’Autriche-Hongrie, du Royaume ressuscité de Grèce ou encore de Malte, puis du tout récent Royaume d’Italie en reprenant les faciles attributions de protections de villes italiennes, des royaumes d’Espagne et de Portugal et du Brésil devenu indépendant, parfois des États-Unis d’Amérique, des États scandinaves, et aussi de l’Empire allemand qui entre en force par ses investissements. La précarité est accrue par la pratique souveraine de confiscations.

Le grand souci du placement familial est d’avoir le « passeport », et mieux encore plusieurs passeports pour répartir précisément les protections, au risque d’invalidations devant les tribunaux. Protection et passeport offrent généralement la ressource d’une langue seconde doublant souvent l’anglais, et ouvrent une destination pour les études des enfants et les séjours de luxe. Plus tard on brandira le passeport sous l’appellation magique et distinctive de nationalité qui s’intériorise en supplément d’identité quand on est déjà arabe et juif. En Égypte, on aura ainsi des « Égyptiens étrangers » par opposition aux Égyptiens de statut local, encore que le mot égyptien n’existe pas en arabe (le nom est misri, de Misr pour Égypte) ; le nom d’égyptien venu du grec ancien, est sous-jacent dans le nom de Coptes pour une minorité chrétienne de statut local.

En rivalité, avec ceux qui collaborent avec la puissance britannique dominante et occupante, ceux qui se veulent Égyptiens, fut-ce « Égyptiens étrangers », se trouvent enclins à exalter la beauté de la langue, de l’école et de la culture française ; ils forment « le parti de la France ». De l’extérieur, il s’agit d’une France idéale qui suscite un rêve ou un amour passionnel. L’Égypte n’en est pas moins, la patrie d’attachement ou de cohabitation tant la vie de ses « colonies » protégées se passe en cercles clos. Dans ce défi envers les Britanniques, ces familles de bourgeoisie encastrées dans la bonne société, sans fréquenter les quartiers populaires ni la campagne égyptienne sauf exception, se trouvent cependant en disposition parallèle mais à part, au nationalisme égyptien qui se dresse contre la domination anglaise. L’hostilité peut passer à l’anglophobie qui rend amis, les ennemis de notre ennemi. Pour les Égyptiens nationaux, l’attention se porte vers la puissance allemande en expansion et qui s’élève en contestant l’hégémonie coloniale britannique ; le choix sera plus tard à l’heure des guerres mondiales, entre l’Allemagne, et le camp des métropoles coloniales alliées. Pour les « Égyptiens étrangers », le choix de la France sera avivé dans le combat contre les forces allemandes.

C’est de Damas que viennent, donc, en Égypte des Lévy qui ont le nom de Stambouli pour leurs services au palais d’Istanbul, et des cousins Hazan quand frappent les déboires économiques. Les protections étaient anglaises, d’Europe du Nord, italiennes, voire portugaises et brésiliennes. Des frères du grand-père paternel, Joseph Hazan, partent ainsi au Brésil où ils font prospérer une banque encore active aujourd’hui. Joseph Hazan, leur frère, vient lui tenter l’aventure au pays du Nil. L’Égypte apparaît comme le champ ouvert à la réussite financière, après l’entrée en service du canal de Suez puis la mise sous surveillance des finances publiques ; cette mise sous tutelle de 1876 s’accompagne de la reprise en main par la puissance britannique qui assure son occupation militaire et sa présence administrative après la révolte nationale du colonel Orabi Pacha (1882).

Après avoir réussi dans la spéculation bancaire et les prêts, s’avançant dans le sud égyptien puis lançant des affaires au Soudan, conquête nouvelle, jusqu’à faire de bons coups de fortune, c’est pratiquement ruiné que le grand-père Hazan finit par revenir au Caire défendre ce qui lui restait de chances. Celles-ci passaient par la scolarisation des enfants menée, au sens propre, à la baguette. Par raison d’économie plutôt que par conviction, les deux plus jeunes fils sont élèves de l’école de l’Alliance israélite, enseignant pour une grande part en français, ce qui n’empêchait pas de parler et de se perfectionner en arabe. Après les études secondaires, les jeunes hommes sont envoyés aux Écoles en France. L’un reste en France, citoyen français bien sûr ; il conduit son ascension professionnelle jusqu’à être sous-directeur de la compagnie PLM qui avait, au reste, des intérêts aussi bien en Égypte qu’en Afrique du Nord. Son sens des affaires, lui fait aussi occuper le poste de directeur du casino d’Évian. Il est aussi un solide agent du Deuxième bureau, service de renseignement de l’armée française, qui se ramifie après la guerre de 1914. Son frère, Saleh, qui a fait des études d’agronomie, revient au Caire et gagne un poste de direction au Crédit foncier, filiale de la Banque d’Indochine. En ce pays où les plantations dont le coton, sont tributaires de l’irrigation, les capitaux engagés sont la clef de la prospérité économique.

C’est probablement le grand-père, Joseph Hazan, né à Damas en 1846, qui réussit le coup de force de passer de la protection française à la pleine citoyenneté française, peut-être à la naissance de son fils Saleh né au Caire en 1885 ou à celle de son autre fils. Il extorque au consulat français cette citoyenneté en invoquant le décret Crémieux du gouvernement français de Défense nationale en 1870 qui a fait citoyens français, les « sujets français juifs indigènes d’Algérie ». Il fait valoir que les parents Hazan viennent d’Algérie. Bien que le décret Crémieux ne s’applique qu’en Algérie et qu’il soit nécessaire de fournir les preuves d’être juifs indigènes d’Algérie et, qui plus est, des territoires du Nord seuls rattachés à cette date, le consulat entérine la déclaration controuvée alors que la provenance damascène est de notoriété publique. Ce qui n’est pas toujours le cas. Le forcing ou l’entregent ont réussi : le petit-fils, Joseph Hazan à nouveau, est citoyen français et juridiquement « un égyptien étranger » par résidence. Le père, Saleh Hazan, s’est marié avec la toute jeune Gamila Fahri, fille de Moussa Fahri et de Leila Lisboa, née en 1900 dans une famille juive protégée d’Alexandrie.

Sans luxe somptuaire, la famille est aisée. Joseph Hazan est l’aîné de quatre sœurs ; pour l’une moins engagée, trois deviendront communistes actives. Le garçon va à l’école française, la fameuse Mission laïque et, en uniforme, suit au lycée les études en partie double, en français et langue arabe. À quinze ans, en 1932, il obtient la première partie du baccalauréat, le baccalauréat dit arabe puis en deux parties et années, le baccalauréat français d’appellation et de qualité contrôlée par les enseignants français et une présidence de jury, universitaire française.

Après cette seconde partie du bac, sur les traces familiales, Joseph Hazan est destiné aux études agronomiques. Il suit l’École supérieure de Grignon en région parisienne. Il est interne et ses camarades de classe en le choisissant comme trésorier de l’association amicale, lui font découvrir qu’en France, il est « le juif », non sans pointe d’antisémitisme. Il est vrai que, par ailleurs, il en impose par sa stature et ses talents de basketteur, son assurance de propos et son tempérament d’organisateur. En cette période de Front populaire, il est acquis à l’antifascisme et s’interroge sur la révolution agraire par les kolkhozes alors qu’en Égypte, il n’avait entendu parler du communisme et de l’URSS, que comme forme extrême d’abomination.

Ingénieur agronome en 1937, sorti de Grignon, à son retour en Égypte en 1938, à vingt et un ans, près de son père, il entre au Crédit foncier, sans enthousiasme. Bien vite, il part exercer son savoir dans le delta du Fayoum, sur une grande propriété de la famille Agnelli, les patrons de FIAT en Italie. Il est directeur technique de ce domaine de plantations, en particulier d’oliviers. Les manouvriers agricoles sont embauchés au jour le jour, autant dire au marché aux esclaves, travaillent sous la surveillance d’hommes armés, à peine payés autrement que par de médiocres distributions en nature. Découvrant la misère des campagnes, les ravages de la maladie et de la sous-alimentation, les épidémies, le jeune ingénieur commence à penser qu’une réforme agraire est nécessaire pour pratiquer aussi une modernisation de l’agriculture, et qu’il faut remédier au sort des masses égyptiennes.

Le jeune géant faillit être foudroyé. Une opération de l’appendicite lui vaut une péritonite qui le laisse pendant des mois entre la vie et la mort, avec des fièvres dépassant quarante-et-un degrés. Entré à l’hôpital en 1939, il en sort au début de 1943, mais si affaibli, grand squelette vacillant, qu’il ne trouve pas de travail. En quête de n’importe quoi, il fait le maquignon, joue aux courses ; en fait, il a honte de subsister aux crochets de son père. L’offensive de l’armée allemande de Rommel en février 1942, a été arrêtée aux portes du Caire. Elle avait fait fuir momentanément les familles bourgeoises vers Jérusalem ou le Proche-Orient. C’est l’heure du suspense qui fait balancer le mouvement politique égyptien entre le camp de l’Allemagne et des puissances de l’Axe en appelant aux Arabes et à l’Islam, ou le maintien dans l’alliance alliée.

La puissance occupante britannique qui dispose d’une armée qui approche du million d’hommes, impose en 1942, au roi Farouk et au gouvernement du parti Wafd, de déclarer la guerre à l’Allemagne. En profondeur grandit dans les masses égyptiennes un ressentiment antibritannique qui rejoint les inclinations des jeunes égyptiens, étudiants et cadets d’école militaire. Pour les Juifs d’Égypte, l’antifascisme est premier ; par la victoire de Stalingrad, l’URSS devient une puissance phare. L’esprit de Résistance se porte vers les appels de la France libre que représentent au Caire, les Amitiés françaises animées par le délégué de de Gaulle, Georges Gorse, et rayonnant à partir de la Librairie du Rond-Point autour d’Henri Curiel. Au chômage comme égaré, Joseph Hazan cherche. Après les grandes grèves étudiantes et ouvrières de 1946, il rencontre Henri Curiel qu’il trouve fermé dans ses certitudes et sur lui-même. Il frappe à la porte d’un cercle sioniste mais n’en croit pas ses yeux en voyant une carte du grand Israël, de la Mésopotamie à la mer Rouge faisant disparaître Transjordanie, Liban et Palestine et mordant dans l’Égypte.

À l’écart de la transformation des groupes retrouvés du Mouvement démocratique en Mouvement égyptien de libération nationale qui rêve de communisme avec Curiel et ses proches, il fréquente sans être adhérent, semble-t-il, les cours du groupe Iskra, qu’il juge intellectuel, mais qui au moins essaie de faire entrer une ligne de lutte de classes, dans l’esprit des jeunes Juifs issus des anciennes minorités protégées. Garçons et filles, ces jeunes de bonnes familles passent avec ardeur de l’antifascisme au communisme, le marxisme étant censé résoudre la question nationale par les mouvements de libération qui se constituent en front national dans la guerre mondiale. Avec Hillel Schwartz, Iskra défend une ligne de classe. Connaissant la gestion de l’argent et le fonctionnement de l’économie, Joseph Hazan devient un adepte du communisme de classe et du camp mondial du socialisme.

Non sans abolir les conflits et les rivalités de personnalités, le rassemblement des groupes marxistes donne naissance en 1947 au Mouvement démocratique de libération nationale (MDLN ou HADETO selon ses initiales arabes). Y cohabitent notamment les partisans d’Henri Curiel, venant du Mouvement égyptien de libération nationale, le cercle Iskra d’Hillel Schwartz, qui apporte sa presse sous le nom du journal Al Gamahir, (les Masses), et le mouvement de libération du peuple de Marcel Israël. À travers ces débats, Joseph Hazan s’approche d’Henri Curiel et devient son fidèle second ; ou plutôt à côté de Curiel qui est le secrétaire du Comité central et donne la vision théorique, Joseph Hazan, membre de la Commission de contrôle, a la stature d’être l’organisateur, son double en quelque sorte, celui qui a la capacité pratique. Il a aussi le grand avantage d’être le truchement avec les militants égyptiens nationaux, par sa pleine maîtrise d’expression en langue arabe.

Le destin du mouvement et même du communisme en Égypte, le grand basculement du nationalisme égyptien, se produisent sous l’effet du partage de la Palestine et de la création de l’État d’Israël. Certes la population égyptienne ne réagit pas directement au plan de partage voté par l’ONU, mais en écho de l’expansionnisme de l’État d’Israël par la victoire sur les armées arabes et l’expulsion des Palestiniens. Pour Henri Curiel et pour Joseph Hazan, l’approbation de l’existence d’Israël vient de la ratification et de l’approbation explicite de l’URSS, ce qui, pour eux, veut dire l’assentiment de la puissance et du mouvement communiste international. Leur choix tient à cette détermination plus qu’à quelque forme de sionisme que ce soit. Le MDLN
approuve la naissance de l’État d’Israël.

Or, dans l’orbite britannique, dès le lendemain de la proclamation de l’État d’Israël (14 mai 1948), le gouvernement égyptien décrète la loi martiale et un mois plus tard lance une campagne d’arrestations des « communistes », juifs ou non, et par centaines, de membres des communautés juives d’Égypte. Les communistes en particulier sont enfermés au camp d’Huckstep, à quinze km du Caire mais en zone désertique. Joseph Hazan devient le responsable des « communistes juifs », c’est-à-dire membres du MDLN, réussissant à assurer le ravitaillement et les communications par radio, de fait, la gestion du camp.

Le MDLN approuve l’élargissement de ses membres qui peuvent faire valoir leur nationalité étrangère. Citoyen français, Joseph Hazan est libéré pour être expulsé vers la France. Ses sœurs ensuite rejoignent la France ; deux d’entre elles ont connu, par la suite, la prison en Égypte pour êtres communistes, dans des partis rivaux au demeurant. Ces « communistes juifs égyptiens » sont les moutons rouges, aux côtés sinon en dehors des rameaux familiaux, établis de plus longue date dans la dispersion des « Juifs d’Égypte », à Paris, en Italie, en Suisse, au Brésil et ailleurs. Joseph Hazan est arrivé à Paris, le 15 août 1949.

Trouvant des contacts avec des cousins juifs d’Égypte, des Nahum, il séjourne d’abord à l’hôtel La Fortune dans le 17e arrondissement puis prend un studio dans ce quartier, rue des Batignolles. Son action de communiste est double : « communiste égyptien » et communiste français ; il appartient en effet à une cellule du PCF de la section du 17e arrondissement. De Paris, il entretient des contacts en Égypte pour aider le MDLN clandestin qui entend fonder un parti communiste égyptien et assister les emprisonnés envoyés au pire dans les camps de Haute Égypte. Il veille à l’accueil des nouveaux arrivants exilés d’Égypte dont Henri Curiel passant d’Italie à Paris. C’est ainsi qu’il devient le représentant de ces « communistes d’Égypte » auprès du Bureau ou section coloniale de la direction du PCF qui a la charge de suivre le communisme égyptien.

Cette fonction est assumée par Elie Mignot, très imbu de sa mission ; son expérience de l’Algérie lui vaut de confondre Arabes et Musulmans ; l’arabisation en Égypte ne peut se faire qu’avec de véritables arabo-musulmans voire en allant jusqu’à reprendre pour le parti, une légitimation arabo-islamique qui ne fait place qu’à des Égyptiens musulmans ; la conversion sera préconisée. Sa méfiance sinon défiance des intellectuels le rend sourd aux avis de Maxime Rodinson, trop savant et compliqué pour lui, sinon « communiste douteux ». Cette notion sera appliquée aux « communistes juifs », douteux aussi pour n’être pas d’« authentiques égyptiens » comme disent depuis longtemps les instructeurs soviétiques qui ne veulent pas d’un parti communiste égyptien reposant sur des minorités et sont en quête de dirigeants et cadres égyptiens musulmans. Le soupçon vise en particulier Henri Curiel qui est dénoncé lors de la mise en accusation au PCF, d’André Marty, en 1952 alors que le communisme soviétique change de position par rapport à l’État d’Israël, non sans laisser percer quelque antisémitisme (procès des « blouses blanches » en 1953). Joseph Hazan se montre sceptique dans l’affaire Lyssenko, ce faux savant naturaliste consacré par le dogmatisme de parti.

À l’encontre des efforts du MDLN, le PCF s’appuie sur des étudiants égyptiens qui se font remarquer au quartier latin, par leur orthodoxie nourrie de « marxisme soviétique » et d’assiduité auprès des responsables du PCF. En concertation avec les dirigeants soviétiques, le PCF crée ainsi in vitro un parti communiste égyptien en plaçant à sa tête deux étudiants, fidèles assidus du Bureau colonial : Ismaïl Sabri Abdallah et Fouad Morsy qui rentrent en Égypte. Ce choix commence par les mettre en porte à faux avec le mouvement et le coup d’État des Officiers libres en 1952 que ce PCE condamne. À Paris, l’Humanité met à la poubelle les articles envoyés d’Égypte par Roger Vailland et le PCF poursuit la dénonciation du fascisme militaire jusqu’à comparer ensuite Nasser à Hitler, en attendant la réorientation soviétique en 1955-1956. Par contre, le MDLN avait noué des liens avec des Officiers libres et soutenait leur entreprise.

À la direction du PCF, Joseph Hazan pense avoir l’oreille de Jacques Duclos qui semble maintenir une sorte de couverture de l’action de ce « clan des Égyptiens », communistes juifs. À Paris, Henri Curiel qui rêve encore au retour au Caire, est l’inspirateur du groupe et, autant dire, Joseph Hazan, le coordinateur, en marge du PCF dont il reste membre. Les participants, une quarantaine, sont connus sous le nom de « Groupe de Rome » ; il serait plus exact de suivre la formulation en usage dans les correspondances : « le groupe de Paris » et les « autres membres du groupe en Italie » dont des Cohen et des Nahum (archives déposées à IISG à Amsterdam) ; le noyau dur des fidèles de Curiel ne compte que pour une dizaine, avec antennes à Milan, à Genève ou autre sites de replis familiaux.

Joseph Hazan s’emploie au soutien de ceux qui restent emprisonnés en Égypte ou retournent dans les camps selon les à-coups des options de Nasser et pire encore de l’exercice anticommuniste des Services égyptiens reconstitués. Il mobilise les fonds pour l’envoi d’argent, de vivres, de médicaments, de livres, l’assistance de visiteurs, le concours d’avocats et d’associations de secours. Il déplore les défaillances du PCF (« Mignot a coûté dix mille ans de prison aux communistes égyptiens »), mais maintient son attachement à l’URSS et au communisme soviétique ; les crises en Europe de l’Est ne comptent pas ni l’écart entre la Chine et l’URSS. L’objectif du socialisme réel demeure d’autant qu’il met à son crédit non seulement le développement économique et social mais le soutien à la Conférence de Bandoeng et aux mouvements de libération nationale. Le XXe Congrès du PC-US ne semble pas ouvrir une crise ; Joseph Hazan édite en 1956, mille exemplaires du rapport Khrouchtchev en arabe.

À Paris, il tire ses ressources de sa formidable capacité d’utilisation des technologies et d’adaptation à la gestion économique. L’ingénieur agronome devient un maître du négoce du papier-carton, de l’imprimerie et de l’édition. Après avoir potassé le manuel Toute l’imprimerie, il fait de jeunes apprentis, des professionnels de la publication. Il veille à la bonne marche et aux finances, et consacre le surplus, au secours des emprisonnés du MDLN en Égypte et des partisans en exil puis au soutien de la cause algérienne engagée par Henri Curiel.

Associé avec des proches, Joseph Hazan a monté la société PATEX (papier et textile) faisant de l’import-export de papier et papier-carton. Il en est le gérant car il est de nationalité française. Entrée à la PATEX en 1956, une jeune française, Annie Dupuis, née en février 1936 à Paris, devient bien vite son assistante, secrétaire puis comptable poursuivant des études d’expert-comptable. Leur mariage a lieu le 23 juillet 1960 ; le couple a une unique fille née en juillet 1964.

Le groupe des communistes juifs s’est opposé au retour d’Henri Curiel en Égypte, même après la nationalisation du Canal de Suez par Nasser et le renforcement de l’alliance avec l’URSS qui va porter l’affirmation d’un socialisme égyptien, rendant vain le MDLN dont les anciens membres restent suspects, épisodiques ou périphériques auprès des dirigeants en Égypte, internés dans des camps ou voués à jamais à l’exil.

En 1958, Joseph Hazan quitte la PATEX pour fonder une société proprement d’édition NEJE (Nouvelles éditions pour la jeunesse et l’enfance) qui est l’agence en France de la maison italienne des Editions Fabbri. L’impression en Italie permet d’abaisser les coûts et les prix des manuels en France. En 1960, la société passe sous le contrôle d’Hachette ; Joseph Hazan la quitte pour créer la SEDAG (Société européenne des Arts graphiques) associée aux Éditions Nathan. L’association est aussi fondée sur l’amitié avec Pierre Nathan et son fils Jean-Jacques Nathan. Une grande part de l’impression s’effectue encore en Italie, mais tout en maintenant le négoce du papier, Joseph Hazan sait recourir en France, aux professionnels les plus sûrs de l’impression, de la photogravure, de la composition et de la reliure. Aussi sait-il trouver les stocks, et les imprimeurs pour le travail clandestin de publications politiques, en particulier pour les réseaux de soutien de l’indépendance algérienne, les tracts, la presse de Vérités pour… à Vérités anticolonialistes, avec le concours de l’imprimeur Jacques Dupont. En 1960, il imprime le Manifeste et les publications du Mouvement français anticolonialiste dont il a assuré la tenue du, congrès de fondation et l’intendance, mais qui n’a guère de suite. Plus encore Joseph Hazan est le coordinateur, l’organisateur pratique des actions inspirées par Henri Curiel dans le réseau clandestin d’aide au FLN, notamment pour le recueil et les transferts de fonds.

Outre pour l’assistance aux communistes égyptiens en Égypte et en exil, l’action de Joseph Hazan est centrale dans l’organisation du réseau Curiel et sa survie après les arrestations de 1960-1961. Il n’est pas arrêté car il n’est pas sur le devant de la scène, et se trouve de surcroît abrité par son activité professionnelle et publique d’édition. À la sortie des emprisonnés et de Henri Curiel lui-même, il est ainsi prêt à une coopération avec le nouvel État algérien qui doit assurer des rentrées scolaires de plus en plus massives. La tentative des éditions Hachette de se maintenir en Algérie par l’intermédiaire de membres de la famille Rahmani, sortis de l’armée française, et de reprendre la fourniture des livres scolaires, apparaît trop intéressée. Dans des délais très courts en 1963-1964, répondant aux demandes d’algérianisation des manuels, Joseph Hazan apporte l’aide des Éditions Nathan pour produire en trois mois, les nouveaux livres scolaires. C’est l’imprimeur de L’Humanité, l’imprimerie Montsouris, qui assure en premier l’impression, puis Joseph Hazan contribue à la formation de professionnels algériens de l’imprimerie et de la photogravure pour transférer l’édition en Algérie.

Ainsi Joseph Hazan a accompagné jusqu’au bout, l’action d’Henri Curiel dans le soutien à la cause algérienne. De plus, pour leur assurer une couverture sociale, surtout devant la maladie de Blanche Curiel, Joseph Hazan fait d’Henri Curiel, un employé de la SEDAG, d’autant que celui-ci fournit des services par ses contacts avec les dirigeants algériens. S’il continue à pourvoir Henri Curiel en subsides à titre personnel, Joseph Hazan n’entre pas dans l’organisation de soutien aux luttes de libération qu’est le réseau Solidarité qui s’élargit mondialement. Il est peut-être réservé devant certains choix qui se révèlent aventureux. Mais il maintient sa double constance dans son travail.

Il assure la gestion de la SEDAG et son action sociale de formation jusqu’à la retraite du couple Hazan en 1996 ; il a alors soixante-dix-neuf ans. Plus encore, il s’emploie à cet exercice sans cesse à tenir, d’être à la fois communiste arabe et juif, pour chercher une issue pacifique au conflit israélo-arabe par une double reconnaissance nationale, juive et palestinienne. Après une conférence manquée à Bologne en 1973, Joseph Hazan renoue les contacts et facilite les rendez-vous qui aboutissent en 1976 aux rencontres entre le général israélien en retraite Mattiyahou Peled, proche du dirigeant politique Itzak Rabin, et le docteur Issam Sartaoui, membre du Fatah et homme de confiance de Yasser Arafat. En juillet et septembre 1976, les deux premières rencontres se tiennent dans la maison de campagne de l’ami Raymond Stambouli*, la troisième chez Pierre Mendès-France. S’il est le principal maître d’œuvre, Joseph Hazan ne prend pas part aux réunions. Cependant sa pratique de la langue arabe et son éducation en Égypte facilitent les relations qui se nouent en confiance et familiarité ; il entre en grande amitié avec Issam Sartaoui et sera profondément affecté par son assassinat en 1983, faisant suite à l’assassinat d’Henri Curiel en 1978. En 1982, Joseph Hazan avait participé à la fondation du « Comité Palestine et Israël vivront ». En 2001, dans le film de Mehdi Lallaoui sur Henri Curiel, il redit son engagement qui est son engagement communiste : « Être authentiquement arabe et authentiquement juif ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152532, notice HAZAN Joseph, pseudonyme Jean, familièrement Soussou [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 18 janvier 2014, dernière modification le 11 octobre 2021.

Par René Gallissot

SOURCES : Archives IISH (International Institute of Social History, Amsterdam), Egyptian communists in exile (Rome Group), Documents from Henri Curiel, Documents from Didar Fawzy-Rossano, Documents from others. — G. Perrault, Un homme à part, Barrault, Paris 1984, et postface de la nouvelle édition, Fayard, Paris 2006. — Autour de l’action et de l’assassinat d’Henri Curiel. Textes et documents, Colloque international, Université de Paris 8, novembre 1998. — D. Fawzy-Rossano, Mémoires d’une militante communiste (1942-1990) du Caire à Alger, Paris et Genève. Lettres aux miens, L’Harmattan, Paris 1997. — Joël Beilin, The dispersion of Egyptian Jewry, University of California, 1998. — Michèle Krivine et Marie-Paule Valentini, entretiens avec Joseph Hazan, Didar Fawzi-Rossano, Raymond Stambouli*, Joyce Blau, 2004, pour notices du Dictionnaire Maitron, nouvelle série. — Correspondance avec Annie Hazan, 2008. — René Gallissot, Henri Curiel. Le mythe mesuré à l’histoire, Riveneuve éditions, Paris 2009, et Chihab éditions, Alger 2012.
Film : Mehdi Lallaoui, Henri Curiel, itinéraire d’un combattant de la paix et de la liberté, 52 minutes, 2001.

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