HEURGON Jacques [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né à Paris le 25 janvier 1903, mort le 27 octobre 1995 ; latiniste enseignant en 1932 au lycée Bugeaud d’Alger puis à la Faculté des lettres, soutenant l’action théâtrale de la Maison de la culture d’Alger animée par son étudiant Albert Camus, tous deux acquis au Front populaire ; modéré à gauche par rapport à Camus adhérent un moment au PCA ; participant à la libération de Rome dans la campagne d’Italie de l’armée française d’Afrique du Nord ; spécialiste des Étrusques, enseignant à l’Université de Lille puis à la Sorbonne ; plus attaché encore que Camus, à l’Algérie française, à la fin de la 4e République ; marié à Anne Desjardins continuatrice des rencontres de Pontigny (Yonne, France), puis organisatrice des colloques de Cerisy, en Normandie, ouverte à l’indépendance algérienne ; père de Marc Heurgon, grande figure du PSU et d’Edith Heurgon, continuatrice des rencontres de Cerisy.

Né dans une famille de grands joaillers parisiens, après le lycée Condorcet, entré à l’École Normale Supérieure, Jacques Heurgon est reçu premier à l’agrégation de lettres. Après le service militaire, il est trois ans (1927-1930), pensionnaire de l’École française de Rome, et entreprend une thèse sur religion et civilisation à Capoue, qui en fait le spécialiste des Étrusques dans l’histoire de l’antiquité romaine.

Il a épousé, en 1926, Anne Desjardins, fille de son ancien professeur de philosophie en khâgne, Paul Desjardins qui tient chaque année des rencontres au château de Pontigny (dans l’Yonne, France : « Les décades de Pontigny »), autour des écrivains de la Nouvelle Revue Française (Gide, Martin du Gard...), plus tard Albert Camus. Après avoir enseigné au lycée Henri-Poincaré de Nancy, J. Heurgon gagne Alger en 1932 pour être professeur de latin. Il devient chargé de cours à la Faculté des lettres enseignant le latin et l’histoire romaine ; grand universitaire résidant au quartier des Facultés, rue Michelet jusqu’en 1943. Bien que le notant « tout juste passable en latin », il noue une forte amitié avec son étudiant Albert Camus, en particulier pour sa passion du théâtre.
En effet, J. Heurgon suit le mouvement du Front populaire et soutient notamment l’activité culturelle des étudiants socialistes et communistes ou sympathisants, du milieu intellectuel de gauche à Alger. Il collabore ainsi à la présentation de la pièce La révolte dans les Asturies (grèves d’Espagne) par la jeune troupe du Théâtre du travail qu’anime Albert Camus, et participe au lancement de la Maison de la culture d’Alger en 1937 et de son bulletin : Jeune Méditerranée. Il donne à la revue, un article sur Pouchkine car la nouvelle troupe de Camus, le Théâtre de l’Équipe, joue le Don Juan de Pouchkine, avec Camus bien-sûr dans le rôle de Don Juan. J. Heurgon appartient au Comité des intellectuels antifascistes, ce qui est une position mesurée par rapport au passage de Camus au PCA, puis son exclusion. Tous deux ne cessent d’échanger une correspondance ; Albert Camus lui dédicace un de ses plus beaux textes : « L’été à Alger » dans Noces.

Après le débarquement à Alger des troupes alliées en novembre 1942, J. Heurgon reprend du service dans l’armée française d’Afrique du Nord réorganisée pour mener campagne en Tunisie et en Italie. À l’entrée à Rome, il se fait fort d’aller redéployer le drapeau français, sur le Palais Farnèse, siège de l’Ambassade de France. Démobilisé, il sera nommé attaché culturel à l’ambassade. Considéré comme le maître de l’histoire des Étrusques depuis sa soutenance de thèse, il est nommé professeur à la Faculté de Lille en 1945 puis à la Sorbonne (1951).

Il suit les « évènements d’Algérie », d’autant qu’en 1954 son fils Marc, qui a grandi à Alger de 1932 à 1945, devenu agrégé d’histoire (et par ailleurs militant à l’UNEF) revient en Algérie faire son service militaire qui se trouve prolongé. Soutenant l’action de Jacques Soustelle, nommé Gouverneur général, dans sa politique dite d’intégration, J. Heurgon, depuis Paris, affiche son attachement à l’Algérie française, plus nettement encore qu’Albert Camus. Le Monde du 11 janvier 1958 publie un article de l’écrivain Jean Amrouche* que L’Express a rejeté, qui dénonce le racisme de la domination coloniale française et annonce sa fin. J. Heurgon lui réplique vivement dans un article, que Le Monde publie le 16 janvier 1958, condamnant les excès de ce retournement.

Par la suite, l’inquiétude le gagne devant la politique du général de Gaulle, d’autant que ses enfants s’affirment, et leur mère également, partisans de l’indépendance. Leur fille, Édith, fondatrice, en 1952, du Centre culturel international de Cerisy, prenant la suite des Décades de Pontigny, va ouvrir le débat des colloques, sur la guerre algérienne de libération. Leur fils, Marc, historien, milite à l’UGS puis au PSU dont il devient le secrétaire à l’organisation de 1963 à 1969.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152555, notice HEURGON Jacques [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 18 janvier 2014, dernière modification le 2 mai 2021.

Par René Gallissot

SOURCES : Herbert R. Lottman, Albert Camus, Paris, Le Seuil, 1978. — R. Grenier, Albert Camus soleil et ombre, Folio, Gallimard, Paris 1991. — E. Roblès, Les rives du fleuve bleu. Camus et la trêve civile, Point-Le Seuil, Paris 1992. — O. Todd, Albert Camus. Une vie, Gallimard, Paris, 1996, pour l’échange de correspondances. — Le Monde, 11 et 16 janvier 1958. — Notice Marc Heurgon par Bernard Ravenel, dans DBMOMS, op.cit., tome 6, 2010.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément