IBANEZ Thomas [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot et Jacques Girault

Né le 30 août 1906 à Oran ; instituteur syndicaliste d’Oran, passé en 1936 de la SFIO au PCA ; un des organisateurs à Alger de la survie clandestine communiste en 1940-1941 ; condamné à mort en mars 1942 et libéré après le débarquement allié du 8 novembre 1942 ; mis à l’écart du PCA et de l’histoire communiste de parti ; après 1945, membre du bureau de l’UD CGT d’Oran et un des secrétaires généraux du SNI de l’ancien département d’Oran.

Élève d’une école normale d’instituteurs, Thomas Ibanez (écrit parfois dans la presse syndicale Ybanes) adhéra au Syndicat national des instituteurs de France et des colonies en 1925. Enseignant au Maroc, il fut membre des deux syndicats enseignants (CGT et CGTU clandestinement). En 1933, expulsé du Maroc pour « politique antifrançaise », instituteur à Mers-el-Kebir (Algérie), il fut un des dirigeants syndicalistes dans l’Oranais, secrétaire du groupement SNI d’Oran.

Partisan des méthodes pédagogiques actives de Célestin Freinet, au congrès de 1935 à Mascara, il fit une démonstration d’imprimerie à l’école tandis que Lisette Vincent* exposa la pédagogie moderne. Il reçut deux blâmes du ministre de l’Éducation nationale, Mallarmé, pour avoir assisté à des meetings politiques. Thomas Ibanez appartint, jusqu’en 1936, au Parti socialiste SFIO. Candidat socialiste SFIO à l’élection législative partielle du 8 avril 1934, il obtint 510 voix sur 14 791 votants.

Au retour d’un voyage en URSS, séduit vraisemblablement par les expériences pédagogiques et dans le mouvement de Front populaire, Thomas Ibanez passa de la SFIO au Parti communiste algérien, constitué en octobre 1936. Il fut secrétaire général de l’association des Amis de l’Union soviétique. En octobre 1937, le PCA le présenta aux élections cantonales. En 1939, le Comité international de coordination et d’information pour l’aide à l’Espagne républicaine le chargea d’organiser les secours matériels aux réfugiés d’Espagne, retenus dans le port d’Oran, puis internés dans les camps.

Mobilisé en septembre 1939 quand le PCF, le PCA et le PPA sont interdits, Thomas Ibanez, réserviste de l’armée de l’air, affecté à Blida, fut ensuite muté comme d’autres communistes suspects, au dépôt des Zouaves à Constantine où se renouaient des liens entre communistes restés au parti en approuvant le pacte germano-soviétique, et des anciens des Brigades internationales dont Maurice Laban et Georges Raffini. Démobilisé en juillet 1940, révoqué de son emploi d’instituteur, il revint à Oran auprès de sa femme et de ses deux enfants. Clandestinement, il s’employait, avec Jean Torrecillas notamment, à reconstituer le PCA en Oranie. Échappant à l’arrestation, le 20 août 1940, il rejoint les communistes d’Algérie et les communistes espagnols autour de Ramon Fernandez Via* (Manuel) qui s’abritent dans des pavillons sur la côte algéroise

Ces quelques dizaines de communistes formèrent un comité central du PCA en attente de légitimation, dont Thomas Ibanez fut le secrétaire général. Il rédigea une lettre au Comité central du PCF en lui demandant l’envoi d’un instructeur. Le courrier fut saisi par la police à Marseille. Il y apparaissait notamment un contraste entre les positions des dirigeants du PCF recevant les directives soviétiques qui pensaient indépendance de la France, et l’engagement de ces communistes d’Algérie, qui soutenaient pour l’Algérie, l’idée d’indépendance.

Une suspicion de non-conformité se porta sur Thomas Ibanez dont on rappela le passé socialiste. En dépit des arrestations, en novembre 1940, puis en janvier 1941, Thomas Ibanez, dit Nénez, par redoublement de la dernière syllabe (écrit aussi Nénesse), assura un redéploiement clandestin. Son épouse, arrêtée parce qu’elle était sa femme, rompit avec lui. La police traquait cet Ibanez, alias André Arlandis. Parmi de nombreuses arrestations de militants, il fut identifié et arrêté le 11 avril 1941.

Auprès des détenus communistes, une rumeur se répandit au fil des interrogatoires : Thomas Ibanez serait un mouchard, sinon « le mouchard », à l’origine des arrestations. Lors des interrogatoires, il se présentait comme responsable communiste. Sur les soixante-et-un communistes, le verdict de la section spéciale du tribunal militaire d’Alger, le 21 mars 1942, en faisait le premier des condamnés à mort avec cinq autres de ses camarades. Cette peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité (29 juillet 1942). Les condamnations ne furent pas exécutées quand intervint, pour leur salut, le débarquement allié du 8 novembre 1942. Il fut libéré le 9 mai 1943.

« Thomas Ibanez tomba dans l’oubli […]. À sa sortie de prison, il reprit son métier d’instituteur et aurait été exclu du PCA » (J.L. Einaudi). En tout cas, son nom ne fut pas retenu par les écrits communistes fidèles au PCA ou au PCF.

Thomas Ibanez devint, en 1946, un des trois secrétaires généraux de la section d’Oran du Syndicat national des instituteurs. À ce titre, il participa au congrès national de Grenoble. Il intervint dans la séance du matin du 24 juillet 1946 après le rapport d’Henri Aigueperse pour souligner l’insuffisance des actions du SNI dans les colonies. Deux jours plus tard, après le rapport de Marie-Louise Cavalier sur les questions internationales, il évoqua à nouveau la situation, en A1gérie. Selon lui, le sentiment national s’y développait et la place de l’école pouvait être décisive. Le mouvement nationaliste revendiquait l’égalité politique et sociale, la reconnaissance de la langue et de la culture arabe. Des intérêts communs à l’Algérie et à la France rendaient nécessaire le maintien de l’union et le refus des propositions du « mouvement séparatiste algérien ». La motion qu’il présenta ne fut pas examinée.

À nouveau, Thomas Ibanez, lors du congrès du SNI, le 20 juillet 1947, intervint pour évoquer la mauvaise situation des pays d’Outre-mer. Il indiqua que « les peuples de l’Union française ont pris conscience de leur existence en tant que peuples, certains en tant que nations. Ils aspirent à une émancipation rapide. Le peuple de France a admis ces aspirations par l’insertion dans la constitution et dans son préambule d’articles concernant l’Union française, ce qui est une véritable conception révolutionnaire qu’il fallait soutenir. L’École libératrice, le 27 novembre 1947, annonça sa candidature avec Tayeb Djaidir à l’élection du bureau national du SNI. Dans sa profession de foi, il indiquait que la section d’Oran ne connaissait pas « de luttes de tendances » et qu’elle entendait « faire de l’Union française une réalité vivante ». Les membres du conseil national du SNI, le 28 décembre 1947, lui accordèrent 42 voix.

Dans le débat qui s’engagea lors de la réunion du même conseil national, Thomas Ibanez se prononça pour le maintien dans la CGT.

Par la suite, la presse syndicale nationale ne fit plus d’allusion à ses prises de position. En juin 1950, cependant selon les RG, Thomas Ibanez, prénommé Yves, né le 30 août 1906 à Oran, ce qui est le fait de Thomas Ibanez, était réélu membre du bureau de l’Union départementale de la CGT d’Oran.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152733, notice IBANEZ Thomas [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot et Jacques Girault, version mise en ligne le 25 janvier 2014, dernière modification le 8 septembre 2020.

Par René Gallissot et Jacques Girault

SOURCES : Note des RG, ANOM, 92/2520 (transmise par Louis Botella). — Arch. Wilaya d’Oran, notes prises par A. Taleb-Bendiab. — Archives de la justice militaire, tribunal d’Alger, conservées à Le Blanc (Indre, France) citées par Jean-Luc Einaudi, Un rêve algérien. Histoire de Lisette Vincent, une femme d’Algérie, Dagorno, Paris, 1994. — Interview de Nicolas Zannettacci par Jean-Louis Planche en 1976. — Presse syndicale. — Notice par René Gallissot, Algérie : engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance, Éditions de l’Atelier, Paris, 2006.

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