IVETON Fernand [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 12 juin 1926 à Alger, guillotiné « pour l’exemple », le 11 février 1957 à la prison Barberousse d’Alger ; électricien syndicaliste, militant des Jeunesses communistes puis du PCA, engagé en 1956 dans le commando de choc du Grand Alger composé de communistes et de jeunes du FLN préparant des attentats à la bombe.

Le père de Fernand Iveton, prénommé Pascal, avait reçu le nom patronymique d’Iveton de l’Assistance publique, car il était un enfant recueilli. Le fils, Fernand, grandit dans le quartier populaire d’Alger, le Clos Salembier (El Madania), où cohabitaient des « Européens », les plus pauvres ou modestes salariés, petits blancs d’immigration méditerranéenne devenus et devenant citoyens français, et des migrants d’Algérie, ces indigènes de statut musulman, en quête de travail, devenant travailleurs salariés, petits commerçants ou employés.

Après 1945, l’abandon progressif des « Européens » fait du Clos Salembier un quartier dit musulman. Les communistes, ouvriers ou fonctionnaires, devenaient les témoins d’un militantisme formé au syndicalisme et s’inscrivant dans l’espoir d’une Algérie algérienne ; en dénonçant l’exploitation par les colons, l’influence communiste demeurait forte.

Pascal Iveton en était un bon exemple. Communiste dès son jeune âge, syndicaliste à la CGT, il avait été révoqué de son emploi au Gaz d’Algérie, en 1940, sous Vichy. Son fils suivit son exemple en devenant employé de l’EGA à l’usine à gaz au bas d’Alger, qu’on appelait encore l’usine Lebon. Il avait commencé à militer en 1943, à l’Union des jeunesses démocratiques, que l’on désignait couramment de Jeunesses communistes avant d’adhérer au PCA. Militant actif, vendeur de la presse, Fernand Iveton n’exerçait pas de fonctions dirigeantes au sein du Parti. Plutôt isolé, il se consacrait beaucoup plus à son activité syndicale à l’usine à gaz en tant que délégué syndical représentant la CGT.

En 1953, lors d’un séjour en région parisienne dans sa famille maternelle, le jeune homme fait la connaissance d’Hélène Ksiazek, un peu plus âgée que lui, divorcée et mère d’un garçon. Six mois après, il la fait venir à Alger pour devenir Hélène Yveton et s’installer 73 rue des coquelicots au Clos Salembier. Les parents Iveton prendront ces autres abandonnés en grande affection et protection. La jeune femme accepte que son mari soit communiste et se trouve heureuse dans cette belle-famille communiste. Elle ne peut l’être en tenant compte de l’histoire de son propre père migrant polonais revenu en 1948 en Pologne sous régime communiste pour connaître une fin de vie difficile, sans pouvoir revoir ses enfants. De la région de Cracovie, le père Ksiazek était arrivé en France avec la grande immigration familiale polonaise organisée par accord entre États à partir de 1921 avec un garçon de trois ans et Hélène, bébé de huit mois. Il travaillait sous contrat comme ouvrier agricole. Non sans connaître les coups, Hélène était aussi mise au travail agricole ou plutôt à la peine. À seize ans, elle se marie avec un ami d’enfance polonais travailleur immigrant devenu suisse de nationalité ; au divorce trois ans après, Hélène se retrouve avec un fils de huit mois. En 1939, la République française appelle les immigrants polonais à se déclarer avec le risque d’être retenus dans des camps ; ne s’étant pas présentée, la jeune femme est en situation illégale pendant la guerre. Travailleuse, elle subsiste péniblement, son père reparti, jusqu’à la rencontre avec Fernand Iveton. À Alger, elle travaille comme femme de ménage puis entre comme serveuse, par filière syndicale, à la cantine des œuvres sociales d’Électricité-Gaz d’Algérie.

Fin 1955, Fernand Yveton fait partie des jeunes communistes syndicalistes de l’USTA-CGT comme Félix Collozi*, Mohamed Hachelal* contactés par Yahia Briki venant d’Alger Républicain entré au FLN clandestin, puis organisé par A. Guerroudj sorti du PCA, prêts à passer à l’action malgré les hésitations et les lenteurs de la direction communiste. Ils constituent le Commando du grand Alger appuyé sur le laboratoire de bombes de la Mitidja avec les étudiants Abderrahmane Taleb et le jeune communiste Daniel Timsit*. F. Iveton prend part aux quelques actions du commando : sabotages de wagons sur le port, incendie des Bouchonneries internationales, mitraillage du Rex à El Biar.

Fin octobre 1956, Fernand Iveton propose un attentat qui peut être spectaculaire sans être meurtrier. Il s’agit de déposer deux bombes sur des canalisations de l’usine à gaz du Hamma où il travaille, en un endroit où personne ne passe, et réglées pour exploser à une heure où le personnel de l’usine n’est plus présent. Les bombes furent préparées par Abderrahmane Taleb, étudiant en chimie et lieutenant de l’ALN (guillotiné lui aussi par la suite en avril 1958) et remises à Iveton par Jacqueline Guerroudj. Il ne peut en prendre qu’une seule qu’il dissimule dans un sac de sport qu’il dépose provisoirement dans un placard. Trahi par la minuterie ou repéré par un contremaître qui appelle la police, la bombe est désamorcée. F. Iveton est arrêté sur-le-champ à son travail. Une vaste opération est engagée dans tout Alger pour tenter de retrouver le deuxième engin. Sous la torture, il reconnaît son rôle mais retient ses aveux pour détourner les recherches des policiers.

Aussitôt une monstrueuse campagne de presse se déchaîne en Algérie et en France. Elle est impulsée par le Ministre-résidant, le socialiste et syndicaliste Robert Lacoste. Le premier représentant du gouvernement français s’emploie à montrer que « la Révolution algérienne est manipulée par le Parti communiste algérien qui travaille pour le compte de l’Union soviétique ». Le gouvernement de Guy Mollet mise sur l’anticommunisme et l’antisoviétisme à la veille d’une assemblée générale de l’ONU, ayant à son ordre du jour la question algérienne contre le gré de la France.

La procédure des « pouvoirs spéciaux », votés pour le maintien de l’ordre en Algérie par le parlement français y compris les députés communistes, permet le transfert de la justice civile au tribunal militaire qui n’est plus d’exception. Sans qu’aucune instruction judiciaire approfondie n’ait eu lieu, dix jours après son arrestation, Fernand Iveton comparait le 24 novembre 1956 devant le tribunal militaire d’Alger. Hors du concours d’avocats communistes envoyés par le PCF, et sans que le PCA donne suite à la proposition de Me Gaston Amblard, sur place, qui se portait volontaire, deux avocats ont été commis d’office quarante-huit heures avant : Charles Laïnné et le stagiaire Albert Smadja. Après une très brève délibération, le juge Roynard déclare F. Iveton coupable de tentative de destruction par explosion d’un édifice servant d’habitation et prononce la condamnation à mort. Le 3 décembre 1956, le tribunal militaire de cassation rejette le pourvoi qu’avait introduit le condamné.

En France, cette condamnation ne donne lieu à aucune campagne de protestation susceptible de faire réellement pression sur le gouvernement. Le PCF se tient en retrait. C’est à la demande de la CGT, que l’avocat communiste Joé Nordmann est envoyé à Alger pour constituer un dossier pour soutenir la demande de grâce présidentielle. Depuis le 7 janvier 1957, le général Massu a reçu les pouvoirs de police à Alger. En Algérie, les milieux ultras font du chantage en exigeant qu’il n’y ait plus de grâce pour « les traîtres et les terroristes ». Les manifestations coloniales pratiquent le débordement de rue et le massacre raciste aveugle à la suite de l’attentat du FLN qui exécute l’un des hommes les plus en vue de la colonisation, Amédée Froger, le 28 décembre 1956. Dans un télégramme le soir même, Robert Lacoste ose écrire : « On ne comprend pas pourquoi Yveton (sic avec Y) n’est pas encore exécuté ».

Le Conseil des ministres adopte, le 23 janvier 1957, des mesures destinées à accélérer la procédure d’examen des recours en grâce, sur proposition du Garde des sceaux, François Mitterrand, qui se prononce pour le rejet de la grâce de Fernand Iveton. Recevant les avocats en présence du Garde des sceaux, le 5 février 1957, le Président de la République, René Coty, évoque les fusillés pour l’exemple de 1917. Ainsi parmi plus de quatre cent condamnés à mort « Musulmans » et près de deux cent exécutés recensés, Fernand Iveton est le seul « Européen » condamné à mort et guillotiné pendant la guerre, « pour l’exemple » car communiste. Le lundi 11 février 1957, il est guillotiné en même temps que deux autres patriotes algériens, Mohamed Lakhnèche et Mohamed Ouenouri dans la cour de la prison Barberousse. Au moment de monter sur l’échafaud, Fernand Iveton et l’un des deux condamnés à mort algériens se seraient embrassés, puis auraient crié « Vive l’Algérie libre ! Vive l’indépendance ! ». Deux jours plus tard, le jeune avocat A. Smadja est arrêté pour être interné au camp de Lodi pendant un an et demi.

Pascal Iveton, le père, se réfugie en France, suivi d’Hélène Iveton qui, sans travail, vend ses meubles pour être recueillie en famille. Le PCF lui assure un emploi de service dans un restaurant d’entreprise. Le dossier ne sera jamais réexaminé. Après l’indépendance, la dépouille de Fernand Iveton a été transférée au carré des Martyrs du cimetière d’El Alia à El Harrach. En mars 1958, Jean-Paul Sartre publiait l’article qui commence par « Nous sommes tous des assassins » évoquant la mort d’Iveton.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152745, notice IVETON Fernand [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 25 janvier 2014, dernière modification le 11 février 2017.

Par René Gallissot

SOURCES : H. Alleg (dir.), La guerre d’Algérie, op.cit. , t.1 et 2. — J.L. Einaudi et J. Jurquet, notice Iveton dans Parcours, op.cit. , n° 2, juin 1984. — J.L. Einaudi, Pour l’exemple : l’Affaire Fernand Iveton. Enquête, L’Harmattan, Paris, 1986. — A. Dore-Audibert, Des Françaises d’Algérie dans la guerre de libération, Karthala, Paris, 1995. — S. Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 2002. — Joseph Andras, De nos frères blessés, Acte sud, 2016.

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