JEANSON Francis [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 7 juillet 1922 à Bordeaux, mort le 1er août 2009 à Arès (Gironde, France) ; homme de radio, présentateur du théâtre de J.-P. Sartre ; existentialiste, gérant des Temps Modernes ; patron du réseau d’aide au FLN repris par Henri Curiel ; échappant au « procès des porteurs de valise » ; en désaccord avec Curiel sur l’organisation du Mouvement anticolonialiste français ; hors jeu après l’indépendance de l’Algérie ; directeur de la Maison de la culture de Châlons-sur-Saône.

Jusqu’au divorce de ses parents en 1934, qui le laisse aux soins de sa mère et de ses grands-parents, Francis Jeanson grandit dans un milieu de petite bourgeoisie catholique. Il fait ses études au lycée Montaigne et d’insère encore plus dans un milieu de jeunesse bordelaise. Il a, pour ami de jeunesse, Jacques Vignes qui, après avoir hérité d’une usine familiale, le rejoint dès la formation du réseau de soutien de la lutte de libération algérienne.

Pendant les trois premières années de la guerre, ses études de philosophie et de littérature, avec pour maître l’éblouissant Henri Guillemin, un vif esprit de gauche très critique, en font un philosophe allant de Kant à Bergson, nourrissant aussi son goût du théâtre. Après son diplôme d’études supérieures de philosophie en juin 1943, à vingt ans pour échapper au STO, F. Jeanson franchit clandestinement la frontière des Pyrénées. Arrêté, il est interné dans des camps en Espagne, contractant une pleurésie, qui lui vaut par la suite d’être un tuberculeux récidiviste. La Croix-Rouge française le prend en charge pour le conduire à Alger où il entre dans l’armée d’Afrique qui suit le commandement en chef du général Giraud. Il quitte cette armée pour rallier le camp gaulliste en se confiant aux services du BCRA et fait « profession de foi » gaulliste à Meknès (Maroc) le 18 juin 1944, avant de faire partie de l’Armée française d’Afrique du Nord et participer à la campagne de France. Son gaullisme s’allie à l’esprit de résistance.

À Paris après guerre et après 1945, F. Jeanson se prend de passion pour le théâtre de J.-P. Sartre dont il s’approche à la revue des Temps Modernes, et se fait le chantre dans la presse et à la radio de la philosophie de l’existence, non sans être adepte du libre plaisir. Dans la revue issue de la Résistance, La France intérieure, il oppose une première fois, J.-P. Sartre à Albert Camus en dénonçant « ce mal du siècle : l’Absurdisme . À la demande de Sartre quand, en 1952, Camus publie L’Homme révolté, il monte au créneau par deux articles pour démontrer les faiblesses de la connaissance philosophique de Camus qui cite de seconde main, notamment Hegel et Marx, et situe sa morale individualiste en dehors de l’histoire.

Par exercice de liberté et pour avoir des ressources, après son mariage en 1948 avec Colette Tzanck*, il envisage de partir à Beyrouth. Pour des raisons de proximité, le choix se reporte, en septembre 1948, sur Alger, à vivre de cachets de plume et de radio, fournissant feuilletons et surtout multipliant les conférences sur le théâtre et l’existentialisme, prenant une place de gauche intellectuelle dans la vie mondaine de l’Algérie littéraire coloniale.

À travers les familles de bourgeoisie libérale algérienne acquise à la culture française, fréquentant Ferhat Abbas, fondateur du parti UDMA, et plus encore les jeunes Boumendjel, il découvre le courant modéré de protestation et les dénonciations de l’injustice coloniale. Il n’a cependant aucun contact avec le MTLD qui a animé le mouvement de masse des Amis du Manifeste de la Liberté réclamant une Algérie libre.

Après six mois à Alger, retour à Paris où l’écrivain trouve place auprès de la revue Esprit aux Éditions du Seuil, où il a la responsabilité de la collection « Écrivains de Toujours ». En 1950, il fait une tournée de conférences sur le théâtre de Sartre à Alger et dans les principales villes coloniales, étonné par l’inconscience des réactions coloniales quand il perçoit la montée de jeunes intellectuels algériens en demande nationale, et la tension qui sépare, par mépris et racisme, la société coloniale, d’une Algérie algérienne qui s’affirme. À Paris, le milieu d’Esprit lui fait découvrir à travers la crise même du MTLD, le mouvement national porté par le PPA dans l’immigration et, en Algérie, par l’organisation clandestine de l’OS. En 1953, F. Jeanson a participé à la demande de Sartre, à l’ouvrage collectif, L’Affaire Henri Martin.

Le 1er novembre 1954 apporte la confirmation. Colette Jeanson part en Algérie réunir l’information et la documentation. Son enquête appuyée sur les investigations attentives du Secrétariat social de l’archevêché d’Alger la conduit dans les bidonvilles. Elle rencontre syndicalistes et communistes et les étudiants qui gravitent autour du professeur André Mandouze. C’est par lui qu’elle a le contact avec la famille Chaulet et Salah Louanchi* qui épousera Anne-Marie Chaulet. Elle peut offrir les clefs de compréhension de la lutte nationale algérienne dans l’ouvrage signé par Francis et Colette Jeanson que publient, en novembre 1955, les Éditions du Seuil. Le livre et Francis Jeanson, qui intervient aussi bien dans Esprit que dans Les Temps Modernes, deviennent la référence. D’un revers de main, dans L’Express, Jean Daniel rejette le livre « entre le chagrin et le haussement d’épaules ».

C’est par Salah Louanchi* (et plus tard par Omar Boudaoud) que s’établit la relation avec la Fédération de France du FLN ; ce qui dispense de prendre en considération le MNA de Messali, qui appartient à l’histoire antérieure pour ces jeunes littéraires ou philosophes qui sautent directement dans la guerre algérienne de libération. C’est encore par patriotisme de Résistance française, que l’engagement se porte vers la Résistance algérienne qu’il faut aider. Le soutien a commencé par les Comités d’action qui ont des points d’appui à la CGT et plus directement par le concours de prêtres de la Mission de France proches de Jean Urvoas*. Des enseignants communistes, sous le coup du vote des pouvoirs spéciaux par le PCF en mars 1956, se joignent à l’action comme le couple Etienne et Paule Bolo et bientôt Hélène Cuénat qui se lie à Francis Jeanson. Les artistes et les gens de théâtre viendront avec Jacques Charby. Le réseau trouve peut-être son acte de naissance comme réseau Jeanson quand Colette Jeanson accueille ces activistes du soutien clandestin le 2 octobre 1957, dans la maison du Petit-Clamart au sud de Paris.

Dès la fin de 1957 et plus encore dans les premiers mois de 1958, poussé peut-être par Hélène Cuénat qui conserve ses liens avec le PCF et aussi du fait d’une certaine innocence politique, Francis Jeanson se tourne vers la direction communiste dans l’espoir d’une marche commune entre le mouvement anticolonialiste français, ce qui veut dire le réseau et lui-même, et le parti de « la classe ouvrière » car il épouse l’identification qui est le corps doctrinaire du communisme avalisé à l’époque par les intellectuels sartriens.

Pour sa part, la Fédération de France du FLN vient avec retard dans son bulletin n° 1, diffusé le 15 février 1958, de donner une réplique politique critique à la thèse de Maurice Thorez prolongeant la conception de la nation algérienne par amalgame tout en renonçant à la formule de nation en formation. Ce texte, autant dire le seul texte théorique du FLN, a été préparé par Mohammed Harbi. Ce qui n’empêche pas la Fédération du FLN en relation avec F. Jeanson et le réseau, de prendre, le 17 mai 1958, en plein soulèvement colonial et gaulliste, une résolution souhaitant voir se faire « la jonction entre le mouvement anticolonialiste français et l’émigration algérienne en France ».

Pour toucher Maurice Thorez, Francis Jeanson a rencontré à plusieurs reprises Laurent Casanova qui se dit « Algérien » à la mode européenne d’Algérie. Il est aussi reçu par Waldeck-Rochet, le second de la direction du Parti, plus silencieux mais plus compréhensif. Au témoignage de F. Jeanson, « Waldeck-Rochet était plus favorable que je ne l’avais pensé, mais il a échoué auprès du Bureau politique ». En fait, le Parti continue tel qu’en lui-même à se réfugier dans son entreprise de front avec les socialistes. Son discours invoque le lien avec les masses pour s’en tenir à l’action pour la paix en Algérie, quitte à fermer quelquefois les yeux sur des engagements personnels qui, eux, se fondent sur la solidarité avec la lutte de libération nationale des colonisés. Au reste, la tempête du 13 mai emporte tout cela pour passer aux grandes manifestations de rues antifascistes contre le retour de de Gaulle. La Fédération de France du FLN, désavouant Mohammed Harbi, reprend ses distances jalouses de non-collaboration avec le PCF par une résolution du 25 mai 1958.

Francis Jeanson entend donner un moyen d’expression et de positionnement au réseau par une publication périodique ; ce sera Vérités pour… dont, après un n° 0, le n° 1 sort en septembre 1958. Le travail finit par retomber sur le seul François Maspero, qui tire les deux derniers numéros (n° 16 et 17) en juillet et septembre 1960.

Si le réseau a pu recourir à quelque 3 000 personnes, les arrestations le déciment et finalement les plus lourdes le touchent en janvier 1960. Francis Jeanson se cache ; en plein procès de l’Organisation Spéciale du FLN en France qui avait conduit la campagne de sabotages et attentats à partir d’août 1958, il réussit à tenir une conférence de presse le 15 avril 1960 dont rend compte Georges Arnaud* bien vite appréhendé. Il bénéficie notamment, par la confiance de J.-P. Sartre, de l’appartement d’Arlette Elkaïm.

Le contact avec Sartre au Brésil permet d’obtenir son accord de signature de la lettre lue au procès du réseau Jeanson en septembre 1960, dont le retentissement est amplifié par la publication du Manifeste des 121 qui refusent la guerre coloniale faite en Algérie et appellent à la désobéissance. La lettre de Sartre déclarait : « Si Jeanson m’avait demandé de porter des valises ou d’héberger des militants algériens… je l’aurais fait sans hésitation ». Francis Jeanson s’est prémuni des conseils d’un avocat, Roland Dumas, pressenti par Henri Curiel. La liaison avec le cabinet de Roland Dumas est assurée par Christiane Philip, fille du socialiste André Philip, qui participe à la sortie de la SFIO, des militants qui forment le Parti socialiste autonome qui s’élargira ensuite en PSU (Parti socialiste unitaire). Christiane Philip devient alors la compagne de Francis Jeanson. Pour lui, la cavale se prolonge en passant les frontières.

C’est Robert Barrat, le journaliste à tout faire pour tenir ensemble les groupes d’opposition à la guerre en Algérie qui, dès les débuts du réseau Jeanson en octobre 1957, avait mis Francis Jeanson en contact avec Henri Curiel qui avait ses propres cercles partisans pratiquant l’aide au FLN et aux mouvements révolutionnaires de libération. Georges Mattéi*, qui exprime les rejets de la guerre coloniale des appelés en Algérie et les engagements des jeunes de la « génération algérienne », lycéenne et étudiante, contribue à la reprise des éléments encore libres du réseau Jeanson dans l’organisation plus stricte d’Henri Curiel. Celui-ci entend constituer ces bénévoles en un mouvement : le Mouvement anticolonialiste français qui serait compagnon de route du communisme international dont Moscou, à ses yeux, reste le centre.

Francis Jeanson est présent à Saint-Cergue au-dessus de Genève, à la rencontre de fondation le 20 juillet 1960. La dispute s’est élevée au long de la journée entre les leçons théoriciennes d’Henri Curiel qui a l’esprit de parti, et F. Jeanson, l’aventureux en politique qui entend préserver son libre-arbitre et finit par abandonner. Après la disparition de Vérités pour..., les partisans de Curiel dans le MAF publient à partir de 1960, Vérités anticolonialistes.

Clandestin mais voltigeur, Francis Jeanson a donné son point de vue au moment du procès du réseau dans Notre guerre publié en 1960 par les Éditions de Minuit. À l’indépendance de l’Algérie, il trace un illusoire programme de développement de l’Algérie : La Révolution algérienne. Problème et perspectives qu’il fait publier en Italie par Feltrinelli. Amnistié en 1966, il accepte d’André Malraux la direction de la Maison de la culture de Châlons-sur-Saône et de faire le rapport sur « L’Action culturelle dans la cité ». À reculons, il se retire à Bordeaux retrouvant son ami Jacques Vignes, le passeur de frontières pour le réseau Jeanson.

« La question m’a été posée maintes et maintes fois », dit-il en 2004 dans son témoignage confié à Jacques Charby : « Aujourd’hui, compte tenu de ce qui se passe en Algérie, ne regrettez-vous pas d’avoir aidé les militants du FLN à acquérir une indépendance dont vous voyez ce qu’ils sont en train de faire ? Là je dis ‘non’ et ‘si c’était à refaire, je le referais...’ »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152936, notice JEANSON Francis [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er février 2014, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par René Gallissot

ŒUVRES : avec Colette Jeanson, L’Algérie hors la loi, Le Seuil, Paris, 1955. — Notre guerre, Minuit, Paris, 1960. — La Révolution algérienne, problème et perspectives, Feltrinelli, Milan, 1962.

SOURCES : Marcel Péju, Le procès du réseau Jeanson, Maspero, 1961 (rééd. La Découverte, 2002). — Hervé Hamon, Patrick Rotman, Les porteurs de valises, la résistance française à la guerre d’Algérie, Albin Michel 1979, rééd. Le Seuil, 1982. — Marie-Pierre Ulloa, Francis Jeanson, un intellectuel en dissidence, de la Résistance à la guerre d’Algérie, Berg International, 2001. — M. Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1, 1945-1962, La Découverte, Paris, 2002. — J. Charby, Les porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent, La Découverte, Paris, 2004. — Notice Francis Jeanson par Marie-Pierre Ulloa, DMOMS, Tome 6, 2010. — R. Gallissot, Henri Curiel. Le mythe mesuré à l’histoire, Riveneuve éditions, Paris, 2009, éditions Barzakh, Alger, 2011.

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