CHATELET François [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 27 avril 1925 à Paris, mort 26 décembre 1985. Professeur agrégé de philosophie au lycée d’Oran (1948-1950) ; divers postes en lycée : Tunis, Amiens (France), stagiaire CNRS (1955-1959) ; professeur de philo en Lettres supérieures : lycée d’Enghien (région parisienne) et Saint Louis, Louis-le-grand, Fénelon à Paris ; maître de conférences et professeur de philosophie à l’Université de Vincennes-Paris 8 (1969-1985). Enseigne également l’histoire des idées politiques. Adhère au PCF en 1955, témoin de la crise de la cellule Sorbonne-lettres sur le soutien à l’indépendance de l’Algérie et sur le stalinisme, quitte le PC en 1959, pratique l’aide à la lutte algérienne de libération. En rupture d’hégélianisme et critique de l’étatisme dominant, marxiste indépendant.

« J’ai eu une éducation petite bourgeoise typiquement française et parisienne, j’ai été longtemps influencé par Hegel », tel est le résumé de son trajet qu’il donne en 1976-1977 en réponse à André Akoun* (entretiens publiés sous le titre Chronique des années perdues) pour marquer qu’il abandonne Hegel, son idéalisme de la Raison et toute croyance en l’État ; il a 50 ans et vient d’écrire ses « années d’apprentissage » par référence à Goethe, non pas années de formation mais Années de démolition  (1975) au sortir d’une grave crise au bord de la perdition par accoutumance aux boissons alcoolisées.

François Chatelet passe son enfance à Paris non loin des dépôts de tramways, notamment au temps de l’école primaire à Sèvres et Billancourt ; son père, longtemps receveur de tramway, travaillait à la Société des transports parisiens et avait la passion du service, non sans transfert d’autorité, négligeant femme et vie domestique, mais il rapportait les journaux à la maison. Marqué par cette éducation familiale étroite, sensible à la peine de la mère, François Chatelet corrigera la caractérisation de petite bourgeoise en notant plus tard qu’il n’a jamais « appris la propriété » et que son irreligiosité est « foncière ». Peut-être au souvenir d’un grand-père paternel navigateur, son frère aîné part dans la marine.

Le jeune François garde le souvenir de l’exode de 1940 dans la Creuse en rentrant au lycée à Paris. Plus porté sur le sport, foot et basket, que sur le succès scolaire, il se pique cependant aux études en passant du lycée Jeanson de Sailly au lycée Claude Bernard, découvrant après une année d’échec au premier bac, l’histoire et plus encore la philosophie classique. Son professeur Amédée Ponceau le met sur le chemin de la logique de l’idéalisme rationnel, ce qui le dispense de céder à la mode de la sensiblerie à connotation religieuse de Henri Bergson. Sa Résistance lycéenne, en 1942-1943, se limite à coller des affiches et à distribuer des tracts, certains marqués d’un internationalisme trotskyste.

Après le baccalauréat obtenu à 18 ans en juin 1943, pendant que « sa fiancée » se consacre aux Lettres classiques, inscrit à la Sorbonne, il devient un fidèle de la Bibliothèque de l’Institut de philosophie, protégé du bibliothécaire Pierre Romeu, manchot mutilé de la guerre de 1914 comme souvent le personnel de service, le guide bienveillant et savant des étudiants philosophes car il gère leur ardeur au travail et la vie familière . 20 ans en 1945, c’est la génération intellectuelle de la Libération .

L’enseignant le plus remarquable est certainement Gaston Bachelard qui ouvre toutes les voies pour frayer conjointement l’imaginaire et le réel. Avec celui qui l’accompagnera en anticolonialisme, Olivier Revault D’Allonnes plus qu’avec Gilles Deleuze plus solitaire, le jeune philosophe découvre Marx dans la vieille traduction de l’édition Costes, en compagnie du vietnamien Tranc Duc Thao et de l’apôtre de Trotsky qu’est Pascal Simon. Plus encore il se nourrit de Hegel introduit par Alexandre Kojève entouré du mystère de liens avec le mouvement ouvrier international. Dans ses souvenirs, François Chatelet ajoute : « Je tombe amoureux de la musique et de la peinture ».

L’imaginaire de J-P.Sartre lui ouvre l’attention vers la psychologie ; la perception existentielle vient alors accompagner son idéalisme de la toute puissante Raison ; celle-ci commence avec la pensée grecque étudiée dans les volumes bilingues des éditions Budé. Il reste indifférent au personnalisme chrétien de la revue Esprit, puisant l’audace et la nouveauté dans la revue Les Temps Modernes  ; selon sa formule, il entre dans cette combinatoire qu’il nomme un hégélianisme marxiste existentialiste avant de préférer dire un « hégélo-marxiste existentialisme ».

Il n’aime pas le creux des philosophies de la conscience et considère, après lecture, L’Etre et le Néant, la somme de Sartre, et plus encore Le Mythe de Sisyphe de Camus, comme des « fadaises grandiloquentes ». Pour se faire quelque argent de poche, il rédige des fiches pour le CNRS. Il se voue à la préparation de l’agrégation de philosophie qu’il obtient en 1948. Pour prendre du champ, plutôt que pour un poste provincial, il opte pour le lycée Lamoricière d’Oran ; le voilà en partance pour l’Algérie, avec pour « sa fiancée de Lettres classiques », après mariage sur place en 1948, un poste d’adjointe d’enseignement au lycée de filles ; Oran qu’il nommera dans ses Chroniques, Port-Bugeaud.

Avec le bonheur d’enseigner (« j’ai toujours eu plaisir à faire cours »), c’est le rapport colonial d’inégalité et de discrimination qu’il rencontre ou plutôt qu’il voit de ses yeux. Il récuse les avances de séduction de la bonne société coloniale et se lie avec des « indigènes », autant qu’il se peut étant donné le nombre infime d’élèves et de collègues algériens. En leur modération, ces rares enseignants sont fidèles de l’UDMA de F.Abbas. Une exception plus radicale est ce professeur de mathématiques qui l’entraîne dans la ville, ses bidonvilles, le Village nègre (ville nouvelle, quartier d’aboutissement des migrations) où on trouve le contact avec des militants et responsables du MTLD. Ceux-ci se montrent méfiants devant la réputation de communiste ou marxiste qui habille ce professeur, certes appartenant au milieu des intellectuels progressistes. Il tranche néanmoins par sa conduite et son enseignement qui sont différents en refusant l’inconscience de l’enfermement « européen » oranais.

Différent déjà, ce professeur qui parle de Marx, de Freud et de Sartre. Parmi les rares élèves algériens qui préparent le bac. : Abellaziz Benmiloud* ; l’élève retient les leçons de Marx sur la question d’Irlande et la violence sociale ; il veut que son père fasse connaissance de ce professeur extraordinaire. Le couple Chatelet et l’ami René Schérer qui enseigne alors la philosophie à la Médersa d’Alger (Lycée franco-musulman), sont invités aux vacances de Noël pour un séjour dans le sud-oranais. À la tête de la tribu des Amours, bachaga d’Aïn Sefra où Lyautey perfectionna la pratique élitiste des Bureaux arabes avant de l’appliquer au Maroc, le cheikh Khelladi Benmiloud règne sur la région, jouant l’intermédiaire avec les autorités coloniales mais avec son quant à soi. Il les accueille dans sa grande Résidence de l’oasis de Tiout. Pour l’Algérie, un avenir national paraît possible en relais du système colonial.

Le proviseur du lycée d’Oran est rallié au Mouvement de la paix ; il est invité du mouvement communiste dans les rencontres internationales. Au début, il se montre assez bienveillant pour les activités de ces deux remarquables enseignants nouvellement arrivés, que sont Marc Ferro* en histoire et François Chatelet qui a le dessein d’élaborer sa propre philosophie. Pour M.Ferro comme pour F.Chatelet, l’histoire et la philosophie se croisent ou s’ouvrent l’une sur l’autre. Pour le premier, historien qui se réclame de l’École des Annales et s’intéresse aux révolutions du monde qui ne se réduit pas au provincialisme français, et pour le second, découvrant la pensée de l’histoire dans l’aurore de la philosophie grecque, ces deux voies conduisent vers les théories de l’action politique. Tous deux collaborent à la reconstruction du syndicat des enseignants, lié à cette époque à la CGT (F.Chatelet en devient le secrétaire), aux campagnes de lutte contre l’armement et contre les horreurs coloniales et les guerres, au sein du Mouvement de la paix, aux débats du ciné-club et du Centre d’art dramatique. Ils apportent leur concours à Alger républicain, interviennent par des conférences à l’Université populaire. Tout adepte qu’il demeure de la logique de la Raison hégélienne, F. Chatelet en arrive à « un matérialisme existentiel »

Quelques heurts certes se produisent avec les dirigeants du PCA qui agissent à Oran sous l’auréole de la famille Larribère*, pour qui la primauté de pensée et d’objectif vient du camp soviétique socialiste. F.Chatelet voit sa proposition d’une conférence sur Ibn Khaldoun, écartée ; elle doit céder le pas à un exposé sur la République populaire de Bulgarie. En profondeur, les divergences portent sur la question nationale ; la pensée des deux intellectuels ne s’arrête pas à la définition de la « nation en formation en Algérie par le mélange de vingt races » posée par Maurice Thorez en 1939, tout en s’interrogeant sur la place des Juifs français algériens, très présents parmi les élèves et les parents d’élèves, parmi les progressistes d’Oran. On est à l’époque du dialogue de bons sentiments entre chrétiens et marxistes ; là aussi pointe la question nationale. F. Chatelet est en correspondance et contact avec André Mandouze* qui enseigne à Alger et anime dans la mixité, des rencontres entre jeunes.

André Mandouze fait entrer François Chatelet, au Comité directeur de la revue qu’il lance en cette époque de fin de règne du Gouverneur socialiste M-E. Naegelen*. Dans le n° 1 de Consciences algériennes qui paraît en décembre 1950, sont mis en parallèle, l’article « Réflexions d’un chrétien sur le problème algérien », et le texte de F.Chatelet  : « Nationalisme et conscience de classe », véritable article inaugural de pensée politique tirée de Marx. La base d’accord se trouve dans le Manifeste élaboré par Mandouze, posant qu’« il n’est pas de conscience algérienne possible sans une liquidation définitive du racisme et du colonialisme ». C’est depuis Tunis que F.Chatelet apportera son concours à la rubrique « Le fait colonialiste », au n° 3 et dernier de Consciences algériennes de juin 1951. Par suite de ce départ pour Tunis, et parce que le Maroc devient le lieu d’exercice à outrance de la réaction coloniale française, Consciences algériennes se transforme en Consciences maghribines (sic) en 1954.

Alors que les enseignants SFIO poussent à l’autonomie du syndicalisme de l’Éducation nationale, c’est à Oran déjà pour son militantisme à l’Union locale de la CGT, que s’annonce pour F. Chatelet la sanction d’un rappel en métropole . Il vient de prendre la parole sur la Place d’armes pour soutenir la grève des dockers ; la menace est détournée en offre de départ vers Tunis pour enseigner en Lettres supérieures (hypokhagne au lycée Carnot). Sur place, l’initiateur au pays et à la société tunisienne est le professeur d’histoire et géographie Paul Sebag, communiste qui est aussi compagnon de discussion historique et politique.

De 1950 à 1954, F. Chatelet prend plaisir à éveiller des élèves bacheliers plus âgés qu’en métropole. Les élèves tunisiens sont peu nombreux mais sensibles à cet enseignement hors normes et à ce professeur qui n’hésite pas à exprimer publiquement son soutien à l’action du Néo-Destour . Il est tancé par le recteur, le socialiste Lucien Paye, futur ministre de De Gaulle. Les conversations aux terrasses des cafés, celle de L’Univers notamment, doublent les cours. Des satisfactions également à parler aussi bien à l’Université nouvelle sous l’égide du PCT et de l’USTT rivale de l’UGTT, qu’à Radio-Tunis dans deux séries d’émission, à esquisser même une histoire de la chansonnette. Après Oran, la concession faite à la facilité coloniale est celle de la consommation longue et répétée du pastis et du vin et autres boissons ; elle récidive en allant vers la mer par le TGM (Tunis, La Goulette, La Marsa).

Le travail est aussi de lecture et de réflexion en voulant réaliser une thèse monstre . En juin 1950, F. Chatelet avait réussi à convaincre Jean Hyppolite, -plus hégélien que moi, tu meurs-, d’accepter pour sujet de doctorat : « Histoire et signification de l’idée de Révolution ». À commencer par la naissance de l’idée dans la Cité grecque, en annotant Platon, Thucydide ou Aristophane…, la thèse restera retenue dans la Grèce classique.

En Afrique du Nord, F. Chatelet se voit comme « une personne déplacée, pour un temps seulement donc. Il revient en France pour aller enseigner depuis Paris, au lycée d’Amiens à la rentrée d’octobre 1954. Amiens avait été le poste négligé au lendemain de l’agrégation, pour l’évasion vers Oran. Dès le début de 1955, c’est aussi le retour à la Bibliothèque de philo de la Sorbonne, au fonds ancien avec P.Romeu ; il rencontre de nouveaux entrants, un ancien élève d’Oran, André Akoun* et son copain Mohammed Harbi*, qui militent au groupe des Étudiants algériens.

À Amiens, F. Chatelet donne son adhésion au PCF pour se joindre au travail qu’il juge pratique, des enseignants communistes, loin de la morgue qu’il rencontre chez des philosophes intellectuels parisiens ; il rejette l’esprit de magistère qui sévit au nom du trotskysme qu’il reproche cependant au PC de jeter aux orties sans rien en connaître, et au groupe Socialisme ou Barbarie même qui l’avait tenté. Pour l’avoir rencontré lors d’une conférence à Tunis, il est aussi en relation avec Henri Lefebvre marchant parallèlement avec le Parti et approfondissant un marxisme existentiel. Après en être venu aux mains cependant, il laisse caviarder les articles qu’il adresse à La Nouvelle critique, par Jean Kanapa, le rédacteur en chef qui applique les canons d’orthodoxie stalinienne,

En 1955, pour pouvoir préparer sa thèse, F.Chatelet obtient un détachement de stagiaire au CNRS jusqu’en 1959. Il est alors versé de la cellule du lycée d’Amiens à celle dite de la Sorbonne-lettres, la « Mauberte », qui tient ses réunions dans le local de la corporation des électriciens à la Salle des Sociétés savantes, près de la place Maubert au quartier latin. Il va y traverser les secousses des effets du XXe congrès du parti soviétique et du vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956, pour le maintien de l’ordre en Algérie.

C’est sur l’Algérie qu’il se montre le plus intransigeant. Il soutient l’indignation d’André Prenant* en l’accompagnant lors de la montée au siège du parti, au 44 de la rue Le Pelletier à l’annonce de la décision de vote. Lors de la rencontre fortuite avec Georges Cogniot qui veille sur la ligne soviétique et thorézienne, il sort sidérés de la suffisance de ce pontife communiste qui parle au nom de la classe ouvrière française. Si le point de vue est « français », -en fait la place de la France pour l’Union soviétique-, il n’est plus d’internationalisme, surtout sur une question coloniale. Le front unique avec le piètre Guy Mollet, ne saurait être le tout, et l’indépendance algérienne une partie mineure. « À partir de 1957, écrit F. Chatelet, ma seule préoccupation politique fut l’Algérie en guerre ».

Certes il suit les tribulations de la cellule Sorbonne-Lettres face à la direction du parti. Celle-ci veut imposer aux comités, jusqu’au Comité Audin*, la subordination au Mouvement de la Paix .Sans illusion, F. Chatelet se lie à ceux qui animent ces comités et leurs publications. Il soutient la tentative de fédération du COCU ; le sigle est mis au point par O.Revault D’Allonnes, son complice, pour dire Comité central d’organisation des comités universitaires pour la paix en Algérie. En fait, les comités interfèrent ou se succèdent, mais gagnent des participants, d’André Breton à Jacques Berque, de J-M.Domenach à Marguerite Duras, à Jean Pouillon, à Albert Chatelet, simplement homonyme, ancien recteur de Paris qui donne son patronage au Comité Audin, à Laurent Schwartz. Au delà du Comité Audin, l’aboutissement sera en 1960, « le Manifeste des 121 ».

Le lieu des rencontres est encore fréquemment « chez Romeu », pour dire la bibliothèque de l’Institut de philosophie de la Sorbonne. F. Chatelet y rencontre Mireille Prigent qui faisait ses classes en philosophie, fille du dirigeant socialiste et syndicaliste de Bretagne, Tanguy Prigent. Dix ans après un premier mariage, François Chatelet se remarie en 1958 ; le couple s’établit dans un grand appartement qui vient de Tanguy Prigent. F. Chatelet est conquis par le courage politique de ce socialiste anticolonialiste et profondément démocrate dans son action en Bretagne. Rompant avec Guy Mollet et la SFIO, Tanguy Prigent prend part à la fondation du Parti socialiste autonome. F.Chatelet se sent proche aussi de Jean Poperen en dissidence du PCF. Avec l’apport de l’UGS, ces courants s’unissent dans le PSU. En 1959, F. Chatelet quitte ainsi le PCF pour le PSU (section du 8e arrondissement) ; il abandonne bientôt le champ clos partisan. « Je rompis avec le PSU comme j’avais quitté l’organisation du PCF, par ennui. Ma carrière politique s’arrête là ».

Le soutien de la cause algérienne redouble . L’appartement bourgeois de l’Avenue Trudaine est disponible pour les activistes de la Fédération de France du FLN, pour les rencontres, les dépôts et pour s’y abriter comme le fait Mohammed Harbi* qui vient aussi échanger les réflexions sur l’avenir national et le socialisme.

A travers la crise des intellectuels et des étudiants et la coupure avec les jeunes qu’expriment les manifestations de rappelés, la sortie du communisme soviétique et français passe par les lieux de critique interne et par des articles publiés dans les bulletins oppositionnels. F. Chatelet est alors en concordance avec Maxime Rodinson, le principal rédacteur des textes contestataires des positions sur l’Algérie de la cellule Sorbonne-lettres, et qui écrit pour L’Etincelle puis pour Voies nouvelles. La génération de la Résistance avec Victor Leduc et Jean-Pierre Vernant se retrouve plutôt dans le bulletin Unir. F.Chatelet signe des papiers dans L’Etincelle sous le pseudonyme de Michel Cité. On sait que ce soutien à la cause algérienne conduit à Voie communiste, le groupe (et le mensuel) qui pratique le soutien au FLN par lui-même et par les réseaux Jeanson et Curiel.

Le nom de Michel Cité renvoie à la Cité grecque, le centre historique de la thèse sur l’invention de l’histoire. En témoigne le premier livre Périclès dans la collection « Portraits de l’histoire » publiée par Le club français du livre fondé par Jean Massin, prêtre excommunié, mêlé au mouvement ouvrier international (et Brigitte Massin), et dirigée par Cécile Verdurand qui appartient au réseau Jeanson. Le sujet de thèse est devenu « la formation de la pensée historienne dans la philosophie de la Grèce classique de la fin des guerres médiques à la bataille de Chéronée » ; le découpage chronologique a gagné pour cerner l’objet.

La soutenance a lieu en avril 1959 en parallèle de celle de l’exilé communiste grec Kostas Axelos qui est le porteur de la revue et de la collection Arguments aux éditions de Minuit, engagées aux côtés de la lutte de libération algérienne. La signification politique suscite l’acharnement d’un membre du jury choisi comme caution académique ; la thèse obtient la mention très honorable mais sans les félicitations du jury. François Chatelet restera dix ans professeur de lycée, en classes préparatoires il est vrai, du lycée d’Enghien au nord de Paris puis dans les grands lycées parisiens : Saint-Louis, Louis-le-Grand et Fénelon, le lycée de filles.

La thèse est publiée dès 1961 aux éditions de Minuit et en 1962, la thèse complémentaire (SEDES, Paris) qui a pour titre : Logos et praxis. Recherches sur la signification théorique du marxisme. La formulation semble faire écho au vocabulaire conceptuel de Louis Althusser. Sur les luttes de libération et sur l’analyse de la révolution soviétique, depuis l’École normale supérieure, celui-ci assiste les groupes d’étudiants marxistes-léninistes qui se tournent vers le communisme chinois. Louis Althusser et François Chatelet sont très éloignés des diversions publicitaires relançant le dialogue entre chrétiens et marxistes derrière les « deux médiocres illusionnistes, Garaudy et Teilhard de Chardin » ; le jugement est de François Chatelet. Leur rationalisme logique commun est fortement un hégélo-marxisme. Selon F.Chatelet, « le réel est rationnel pour Hegel et pour Marx ».

Il faut attendre la crise philosophique et la crise de santé sous le regard d’intime compréhension de Noëlle Jospin qui devient Noëlle Chatelet par nouveau mariage en 1966, pour que cette pensée libre franchisse la ligne qui la détache de Hegel vers 1964-1967. Mai 1968 confirme la rupture. Dans le même temps naît leur fils, Antoine. En 1969, Michel Foucault qui arrive de Tunis, fera venir le philosophe historien pour enseigner à Vincennes-Paris 8, aux côtés de René Schérer revenu d’Alger ; la lecture de Deleuze et Guattari pour lesquels la guerre dite d’Algérie a compté, les traverse.

Repartant de la critique par Marx de la théorie hégélienne de l’État, F. Chatelet déplore l’emprise de l’État technico-bureaucratique et même savant (formules de son collègue d’enseignement des idées politiques Jean-Marie Vincent), sur l’existence sociale. S’il rejette le marxisme doctrinal comme la Raison Providence de Hegel, c’est comme des « rejetons de la théologie ». L’Etat est en fait leur raison ; même oppositionnel, le parti est à l’image de l’État ; il poursuit la soumission à l’État.

Ce que François Chatelet avoue reconnaître très tard, c’est que la Cité est encore Raison d’État, l’Ordre et la Loi. Le primat de l’État est bien sûr dans la tête de Hegel ; la pensée de Marx ouvre une échappée. « L’idéalisme hégélien, s’il y a en a un, consiste dans l’affirmation de l’idéalité de l’État. Le matérialisme de Marx est dans l’affirmation de la matérialité du pouvoir qui s’inscrit dans le corps à corps des rapports sociaux. ». Et l’investigation se poursuit au creux de la reproduction sociale : « pratique matérielle, indissolublement corporelle, sociale et langagière, assurant la production et la reproduction de l’existence au sein de la matérialité, indissolublement naturelle et historique ». Loin du « diamat » (matérialisme dialectique simplifié et totalisé en socialisme scientifique dans les manuels d’école communiste), François Chatelet va disant : « j’essaie d’être marxiste ».

ŒUVRES : Aux travaux cités, joignons pour la pensée politique, le bel ouvrage Platon, collection Idées, Gallimard, Paris, 1965, et Les marxistes et la politique, choix de textes commentés en collaboration avec E. Pisier-Kouchner et J-M. Vincent. 0utre les grands manuels d’histoire des idées : Histoire de la philosophie. Idées. Doctrines, 8 volumes, Hachette, Paris 1973-1977, Histoire des idéologies, Hachette, Paris, 1978, Histoire des idées politiques, PUF, Paris, 1982…, pour leur part autobiographique : Les années de démolition. J-E. Hallier, Paris, 1976. – Chronique des années perdues, entretiens avec André Akoun. Stock, Paris, 1977. – Une histoire de la raison. Entretiens avec Emile Noël. Le Seuil, Paris, 1986.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article152946, notice CHATELET François [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er février 2014, dernière modification le 7 décembre 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : J.-P. Vernant, Entre mythe et politique. Le Seuil, Paris, 1996. — A. Mandouze, Mémoires d’outre-siècle. Tome 1. D’une Résistance à l’autre. Viviane Hamy, France, 1998. — M. Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1 : 1945-1962. La Découverte, Paris, 2001.

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