JULIEN Charles-André [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 2 septembre 1891 à Caen (Calvados, France), mort à Paris le 19 juillet 1991 ; arrivé à Oran en 1906 suivant son père nommé professeur de lettres au lycée d’Oran ; adhèrent à la franc-maçonnerie, à la Ligue française des Droits de l’homme et à la SFIO, élu conseiller général SFIO d’Oran en 1920 ; en 1921, délégué du PC pour la Propagande en Afrique du Nord ; quittant le PC entre 1923 et 1926 ; se consacrant à l’histoire de l’Afrique du Nord (grand ouvrage publié en 1931) ; revenu à la SFIO après février 1934, membre du cabinet de Léon Blum, directeur du Haut Comité méditerranéen et de l’Afrique du Nord de 1936 à 1939 ; titulaire de la chaire d’histoire de la colonisation à la Sorbonne ; conseiller SFIO de l’Union française (1947-1958) ; membre minoritaire du Comité directeur de la SFIO, conseiller de la politique de décolonisation d’Alain Savary et Pierre Mendès-France ; membre du Comité d’information et d’action pour la paix en Afrique du Nord, contre la guerre d’Algérie (1955-1956) ; un des fondateurs du PSA donnant naissance au PSU ; doyen fondateur de la Faculté des Lettres de Rabat (1957-1961) ; président du Comité pour la vérité dans l’Affaire Ben Barka.

Professeur de lettres, le père de celui qui se nomme, jusque dans les années 1920 André Julien, était un républicain dreyfusard, ami de naissance en pays albigeois de Jean Jaurès, camarade de collège à Castres. A. Julien se souvient d’avoir sauté, enfant, sur les genoux de Jaurès, député socialiste de Carmaux. Le milieu familial paternel et maternel témoigne de la conformation minoritaire protestante dès le XVIe siècle, forte dans la France cévenole et méridionale face au traditionalisme catholique ; ces « huguenots » sont partisans de la France républicaine des droits de l’homme et ont en horreur l’injustice des dominants. A. Julien sera ainsi révolté par l’arbitraire colonial.

Du côté paternel, les Julien sortaient du milieu paysan villageois des monts de Lacaune. La famille maternelle se savait de petite noblesse, mais sans biens. Les enfants se plaçaient dans les métiers qui étaient censés ne pas déroger comme la teinturerie exercée sur plusieurs générations et certains métiers d’art. Le grand-père maternel était ouvrier bronzier à Paris. Sa famille pensait qu’il avait été tué durant la Commune. La femme était au service de la famille et aussi ouverte aux arts qu’elle rendait sensibles aux enfants.

C’est par des études classiques que le père s’est élevé ; devenu professeur de lettres, féru de grec et de latin, il était en poste à Caen. La famille compte trois enfants. Puis, il passe au lycée de Marseille et, poursuivant sa carrière par la colonie d’Algérie qui fait partie de la Grande France républicaine, il est nommé en 1906 au Lycée d’Oran. André Julien n’y rencontre qu’un élève algérien (fils de facteur ayant épousé une française) sur les mille lycéens dont il fait partie.

L’enfant Julien n’avait guère supporté l’école primaire. Il avait été confié à ses grands parents en Gironde pour obtenir le certificat d’études ; il montre ensuite de grandes facilités orales et écrites. Son père prend, en 1911, une retraite prématurée. Sa mort fait renoncer le jeune André Julien à la bourse qui devait le conduire à la khâgne du lycée Louis Legrand à Paris. Il travaille aux écritures comme auxiliaire au Trésor puis rédacteur à la Préfecture d’Oran et fait des piges pour les journaux d’Oran, puis d’Alger, ce qui lui vaut une prodigieuse rapidité d’écriture, sans fautes ni ratures.

Dans l’étroit milieu républicain et socialiste d’Oran constitué de Républicains prépondérants, colonialistes inconscients, écœuré par les pratiques coloniales et militaires impunément meurtrières, vers vingt ans, André Julien devient militant de la Ligue des droits de l’homme, membre de la SFIO et adhérent de la franc-maçonnerie, comme cela va ensemble. Il est mis à l’épreuve et guidé par celui qu’il nomme « le père Masson », pharmacien à Oran d’esprit communard.

Il passe d’Oran à Alger pour obtenir la licence d’histoire et de géographie, passionné d’histoire romaine, en élève de Jérôme Carcopino, et séduit par cet enseignant atypique qu’est le géographe Emile-Félix Gautier, aimant le pays et irrespectueux des colons. La réputation de colonialiste qui s’attache à ce dernier tient à deux ou trois citations toujours rabâchées sur le retard du Maghreb en méconnaissant sa liberté d’esprit. C’est E.F. Gautier qui envoie l’étudiant Julien parcourir plusieurs mois la Kabylie à dos d’âne ; ce qui lui apporte la découverte du pays du Djurdjura et d’une paysannerie déjà vouée à la migration. A. Julien vient compléter ses études à Bordeaux en 1912.

Réformé en 1911, en socialiste patriote qui est contre la peine de mort mais veut tuer et mourir pour la patrie, et non en internationaliste minoritaire qui continue à dénoncer la guerre, A. Julien s’engage dès le 3 août 1914 au 1er régiment de zouaves. Il est à nouveau réformé à la suite d’une grave bronchite contractée au cours de manœuvres. Grâce à sa licence, il enseigne l’histoire et la géographie au lycée d’Oran durant deux ans puis, comme répétiteur, le latin et le grec, ainsi que l’histoire, au lycée d’Alger. Il avait pris, à Oran, la direction de la Ligue des droits de l’homme recevant les plaignants sans distinction de statut jusqu’à une ou deux heures du matin. À Alger, il devient à vingt-six ans le président de la Fédération des Ligues des droits de l’homme d’Afrique du Nord. À la fin de la guerre, il prépare l’agrégation d’histoire-géographie qu’il obtient en 1921. Il est déjà professeur au lycée de Bordeaux.

C’est de Bordeaux que la Fédération d’Oran de la SFIO le fait venir à la fin octobre 1919 pour être son candidat à la députation. Ses déclarations prennent placent dans La Lutte Sociale (encore organe de la SFIO). Sans l’emporter, il décuple les voix socialistes. Il faut l’empêcher de reprendre le bateau et le remettre en campagne pour les élections au Conseil général. En doublant encore le nombre de voix qu’il venait de recueillir, il est élu. Premier membre de la SFIO à devenir conseiller général, ayant notamment bénéficié du report de voix assuré en sous-main par le vieux sénateur maire républicain, le Dr Gasser qui draine le vote républicain de gauche, français juif compris, peut-être agissant aussi par solidarité franc-maçonne.

Alors que les manifestations du 1er Mai et les grèves montent à Oran, le conseiller général Julien, passé au PC, ne reviendra guère visiter sa circonscription. Il fait campagne cependant dans La Lutte Sociale, devenue communiste, en faveur de la Révolution bolchevique et contre la famine qui la menace. Au renouvellement de son siège, en octobre 1922, le communiste André Julien tombe à moins de 5 % des voix, cédant la place au démagogue Dr Molle qui va conduire la droite antisémite à la conquête de la mairie d’Oran en 1928. Pendant ce temps, le pouvoir colonial faisait pression sur les membres de la famille restés en Algérie, notamment sur sa sœur et son beau-frère, victimes d’une provocation policière pour les forcer à rentrer en France.

En France, au parti socialiste en 1919-1920, André Julien avait pris position pour le soutien de la révolution des Soviets. Il fut délégué au congrès SFIO de Strasbourg, en février 1920, et succéda à Marcel Cachin comme délégué de la SFIO pour l’Afrique du Nord. Il participe, en décembre 1920, au Congrès de Tours qui doit se prononcer sur l’adhésion à l’Internationale communiste. Un télégramme de Zinoviev depuis Moscou rappelle les conditions d’adhésion notamment le point 8, qui implique la lutte pour l’indépendance des colonies. Dans le brouhaha du congrès, ce « coup de pistolet de Zinoviev », comme le désigne la droite socialiste, « fait deux victimes » : les interventions de Nguyen Ai Qoc (Ho Chi Minh) et d’A. Julien qui ne purent parler sur la question coloniale. A. Julien n’en vota pas moins l’adhésion à la IIIe Internationale, qui donnait naissance au parti communiste SFIC, Section française de l’Internationale communiste. À sa première réunion, le 4 janvier 1921, le Comité directeur confirme André Julien comme délégué permanent, communiste cette fois, à la propagande pour l’Afrique du Nord.

Le secrétaire général du parti communiste, A. Frossard, dont il est très proche, lui demande de faire partie de la délégation au IIIe congrès de l’Internationale (juin-juillet 1921) pour le renseigner sur ce qui se passe en Russie et pour intervenir sur ce que l’on nomme « la question d’Orient », qui est à l’ordre du jour. A. Julien séjourne deux mois et rencontre les principaux dirigeants bolcheviks, Lénine et plus longuement Tchitchérine, qui le charge de la campagne contre la famine qui sévit après guerre et du fait de l’encerclement en un réduit menacé, de la révolution des Soviets. A. Julien rencontre aussi les noyaux qui subsistent d’activité littéraire et artistique. À son retour, il publie deux articles dans L’Illustration, appuyés de nombreuses photographies.

Dans son rapport sur la Question d’Orient qu’il ne peut à nouveau se prononcer en entier faute de temps et « le camarade Julien de protester », dit le compte rendu, il souligne les différences à prendre en compte entre les sociétés colonisées, souhaitant une analyse de classes que seuls les connaisseurs peuvent apporter pour lutter contre l’ignorance des questions coloniales. Il en appelle à développer d’abord l’étude. Au parti français, il demande que la Commission coloniale ait soin de faire des fiches sur les particularités et la complexité de chaque situation.

On est loin de l’alliance avec le nationalisme révolutionnaire et la lutte pour l’indépendance des colonies que préconise l’Internationale communiste depuis le IIe Congrès de 1920 et que répercute le congrès des peuples de Bakou. Pour sa manie des fiches, en fait pour ses positions plus que timorées, André Julien essuie les moqueries de la gauche révolutionnaire et des Jeunes communistes, notamment du traducteur et partisan de Rosa Luxembourg, Marcel Ollivier.

En appelant à la compétence, le professeur Julien n’est pas si éloigné des ci-devant socialistes d’Algérie passés à la quasi-unanimité au Parti communiste, mais qui continuent à croire qu’ils sont les seuls à pouvoir, par connaissance interne, donner leur avis sur le devenir de l’Algérie qu’ils tiennent, au demeurant, pour française. La révolution socialiste viendra de France. Cette thèse de l’antécédence française est partagée par A. Julien et explicitement par le jeune journaliste Paul Vaillant-Couturier, qui est son ami et qu’il envoie en Algérie en reportage, en 1922, publié en articles dans L’Humanité (avril et juillet 1922). Dès avril 1921, Maxime Guillon a déjà fait voter la section communiste de Sidi-Bel-Abbès contre l’indépendance, car, dit-il, les Arabes sont si « arriérés ». La motion transmise à Julien et à Frossard est renouvelée en 1922, sans jamais être soumise à examen au parti français. Il faut attendre le IVe Congrès de l’Internationale (novembre-décembre 1922) pour que les faux communistes de Sidi-Bel-Abbès soient dénoncés comme esclavagistes. L’alerte avait été donnée par la délégation communiste de Tunisie.

Et pourtant, comme délégué pour l’Afrique du Nord en 1921 – il renonce à cette mission en août 1921 – André Julien avait visité à plusieurs reprises la Fédération et les sections communistes de Tunisie et lancé une enquête sur les positions communistes d’Algérie. En Tunisie il se sent plus proche des enseignants français assimilationnistes, qui maintiennent la SFIO et la CGT, que des jeunes communistes et syndicalistes qui en appellent à un mouvement national. Il devient familier du cercle d’amitiés à Tunis qui lie les partisans de la fraternité des races autour des militants de la Ligue des droits de l’homme, des Tunisiens en couples « mixtes » (mariage avec une française ou « européenne »), témoins progressistes par quelques grandes figures, de l’évolution des Juifs de Tunisie (Elie Cohen-Hadria à la Fédération SFIO notamment).

En Algérie, son enquête retient avec prédilection les positions paternalistes de son ami le docteur Laurens* de la Fédération de Constantine ou les voeux de Victor Spiellmann*. À nouveau rien sur la CGTU et les luttes qui travaillent à l’algérianisation du syndicalisme. André Julien fait comme la SFIO, le partage entre l’orientation politique qui relève des responsables du parti et des conseillers compétents pour conduire l’action parlementaire, et si possible gouvernementale, et le militantisme de base qui n’est pas son souci. Il ne peut guère avoir sa place dans un parti communiste, d’autant que celui-ci verse dans la bolchevisation ouvriériste et dogmatique.

C’est ainsi qu’André Julien se retire du parti communiste, peut-être formellement en 1926 seulement, comme il aimait à le dire à la fin de sa vie. En 1923, les Francs-maçons étaient sommés de choisir entre les loges et l’adhésion à une cellule communiste. Frossard, son ami, quitte ainsi le parti. Les communistes se retirent aussi de la Ligue des droits de l’homme. Peut-être A. Julien a-t-il choisi avec ses pieds.

Un autre différend vient se greffer, l’intolérance de la direction communiste qui récuse la collaboration à la presse dite bourgeoise ; or André Julien, certes soutenu par son ami Vaillant-Couturier qui, lui, va se soumettre, continue à publier ses articles sur l’activité artistique ; seul Monde de Barbusse est toléré. André Julien conserve sa liberté d’écrire, outre dans Monde, dans Le Progrès civique, plus tard Vendredi, Gavroche, La Lumière.

Non sans pratiquer des ouvertures vers La Révolution prolétarienne qui accueille Robert Louzon expulsé de Tunis, il semble en dehors de l’action anticolonialiste conduite auprès de l’immigration par A. Hadj-Ali* et qui aboutie à la création de l’ENA, en dehors également de l’action de l’émir Khaled en Algérie et du mouvement de la Fraternité algérienne et, enfin, en 1925, éloigné de la campagne communiste contre la guerre du Rif et de Syrie. A. Julien ne voit pas advenir Messali. À la SFIO, c’est Marius Moutet qui reste le répondant en matière coloniale.

Nommé professeur au lycée de Montpellier, et s’assurant une base de travail et de contacts à Paris, il se consacre à l’histoire de l’Afrique du Nord. Il devient aussi secrétaire général de la Revue historique, qui représente l’histoire classique savante que la fondation des Annales traite de positiviste. Ses recherches portent d’abord sur la conquête de l’Algérie en 1830, sa préparation par la banque Seillière, sur le corps expéditionnaire et les débordements militaires. Ses lectures au crayon et son accumulation de notes sur cahiers couvrent toute l’historiographie de l’Afrique du Nord. L’aboutissement est, en 1931, sous le nom de Charles-André Julien maintenant, la monumentale Histoire de l’Afrique du Nord qui prend à rebours les versions légendaires d’histoire coloniale et offre l’envers de l’Exposition coloniale montée à la Porte Dorée et à Vincennes. A. Julien s’intéresse aussi à la lutte contre l’esclavage, à l’exemple du protestant Victor Schoelcher, apôtre de l’abolitionnisme en 1848, et aborde l’histoire des Antilles et de la première colonisation.

Pendant ces années de travail à Paris, la famille Julien accueille comme leur fille, Valeria Tasca, fille du communiste italien – un des fondateurs du PCI – qui vient d’être exclu et du Secrétariat de l’Internationale communiste et du Bureau politique du parti italien. Angelo Tasca se réfugie à Paris pour échapper à l’arrestation (c’est le sort d’A. Gramsci), s’il rentrait dans l’Italie de Mussolini. Quand, en 1928, Staline s’était retourné contre Boukharine, qui conduit au demeurant la Ligue contre l’impérialisme, A. Tasca est entraîné dans la disgrâce malgré les ultimes efforts de Togliatti pour le maintenir au secrétariat de l’IC. Staline a exigé son exclusion, d’autant qu’A. Tasca avait l’audace de soutenir, en février 1929 au Bureau politique du PC italien, un rapport très élaboré sur la dureté du pouvoir de Staline, le sectarisme de la ligne classe contre classe et la violence faite à la paysannerie en URSS. Ch.-A. Julien est confirmé dans sa défiance vis à vis du communisme soviétique et du parti français, jusqu’au soupçon de voir en toute initiative d’un communiste le sectarisme stalinien ou la main de Moscou.

En le quittant, à l’issue du congrès de Tours, Léon Blum qui maintenait « la vieille maison » SFIO, lui avait dit « Au revoir Julien ». C’est dans l’effervescence et la mobilisation que suscitent les affrontements du 6 février 1934 à Paris et les risques de fascisation, que Charles-André Julien revient à la SFIO. Il s’engage dans la campagne électorale de 1935 qui amène l’élection du fédérateur des intellectuels antifascistes, le professeur Paul Rivet, au conseil municipal de Paris.

C’est l’entrée en Front populaire dans le sillage de Léon Blum, dont il devient le conseiller. Il est chargé des questions coloniales au Secrétariat général de la Présidence du Conseil. Convaincu comme Maurice Viollette qu’il faut sauver l’Algérie, du communisme et du nationalisme musulman, il soutient les projets de l’ancien Gouverneur général devenu Ministre d’État, et tout particulièrement le projet sur l’élargissement, fort mesuré, de la citoyenneté française dans le statut musulman qui prendra le nom de projet Blum-Viollette. Ch.-A. Julien fait remplacer Marcel Peyrouton à la Résidence générale à Rabat, qui avait déjà sévi à Tunis affublé du surnom de « satrape », par le général Noguès qui passe pour acquis aux réformes. Il entre dans le conseil et la proximité de Pierre Viénot, secrétaire d’État socialiste qui tente de faire évoluer le mandat français sur le Liban et les rapports avec la Syrie.

À la fin de 1936, Léon Blum nomme Ch.-A. Julien à la tête du Haut Comité méditerranéen et de l’Afrique du Nord, organisme créé l’année précédente, et qui, en étant rattaché à la Présidence du conseil, doit contrebalancer l’influente Commission des Affaires musulmanes, foyer des « spécialistes » patentés de l’État-major et des Affaires étrangères qui perpétuent les idées reçues de l’orientalisme de salon et d’académie. Ch.-A. Julien entend asseoir un centre de documentation disposant des ressources d’enquêtes et de rapports. Les études portent aussi bien sur le rôle des radios, à commencer par Radio Bari, que sur la production et la commercialisation des agrumes. La pièce la plus neuve et la plus travaillée est le long rapport (deux gros fascicules) établi par deux jeunes commis d’État qui pratiquent aussi l’enquête sociale, A. Laroque et M. Ollive, sur l’immigration nord-africaine en France. Ce document constitue la première grande référence sur la dispersion urbaine des travailleurs algériens et la naissance du racisme anti-nord africain, ce qui veut dire colonial, en métropole.

Mais les mesures politiques sont prises pour des raisons dites sécuritaires, aussi bien en France qu’en Algérie, par l’adjoint au Ministère de l’intérieur qu’est le radical Raoul Aubaud. Il est impensable que Ch.-A. Julien n’ait pas été consulté par Léon Blum avant qu’il ne signe le décret de dissolution de l’ENA, le 27 janvier 1937, assimilée « aux ligues séditieuses ». Il est vrai que les dirigeants communistes aussi s’en réjouissent, mais ils n’avaient pas part au gouvernement. Ch.-A. Julien reste à la direction du Haut Comité méditerranéen jusqu’en 1939. Il signe lui-même l’étude publiée en 1939 sur La question italienne en Tunisie (1868-1938).

Ch.-A. Julien avait été chargé de la préparation à l’entrée de l’École coloniale et d’y donner un enseignement. Dès l’arrivée de M. Peyrouton au ministère de l’intérieur dans le gouvernement de Vichy, le 5 décembre 1940, le professeur Julien est destitué. Trois mois plus tard, cependant, devenu ministre de l’Instruction publique, son ancien professeur d’Alger, Jérôme Carcopino, sans lui tenir rigueur d’avoir abandonné l’histoire romaine (il l’appelait familièrement « Julien, l’apostat »), le rétablit dans un poste de professeur de lycée à Paris.

Certes son appartement subit plusieurs perquisitions, Ch.-A. Julien peut cependant travailler. Son ami Pierre Angoulvent, qui a transformé les vieilles éditions Alcan en Presses Universitaires de France, lance la collection Que-sais-je ? Il fait appel dès les premiers numéros à la plume rapide de Julien qui donne, en 1941, une Histoire de l’Afrique Blanche (formule encore en usage comprenant l’Égypte et faisant le pendant de l’Afrique Noire) et, en 1942, une Histoire de l’Océanie. C’est que Charles-André Julien élargit sa vision à tout le domaine colonial et aux différents âges de l’histoire de la colonisation.

En 1945, le parti SFIO le propose comme sous-secrétaire d’État aux affaires algériennes, mais le parti MRP, qui tient lieu de parti démocrate catholique, le récuse. Puis, dans l’alliance tripartite de gouvernement, le MRP de Georges Bidault veut concurrencer la SFIO (avec M. Moutet puis G. Defferre), en cherchant à faire de la politique coloniale, un domaine réservé, pour le pire puisque cela conduira à la guerre d’Indochine avec l’amiral Thierry d’Argenlieu.

Ch.-A. Julien se consacre à sa thèse de doctorat ès-lettres sur « les débuts de l’expansion et de la colonisation française (XVe et XVIe siècles) ». Il enseigne à l’École de la France d’outre-mer (nouvelle appellation de l’École coloniale), à l’Institut d’Études politiques et à l’École Nationale d’administration, au contact d’étudiants qui deviendront ministres. Consécration, il est élu à la chaire d’histoire de la colonisation à la Sorbonne (octobre 1947-octobre 1961). Par compensation politique et parce que celui-ci est normalien, il prend pour assistant le communiste Jean Bruhat. Il double son pouvoir d’attraction en étant porté par la SFIO au Conseil de l’Union française, où il se livre à la dénonciation des pires arbitraires des administrateurs coloniaux et responsables politiques comme les Puaux, père et fils, intervenant au Levant et au Maroc.

Son bureau, ou plutôt ses bureaux, qui sont des escales et plus encore son appartement, deviennent le lieu de rencontre des jeunes ou anciens étudiants qui portent les revendications nationales en demandant à négocier, particulièrement ceux venant du Maroc (« Bouabid, c’est mon fils ») et de Tunisie (« Bourguiba, c’est mon fils »). Il reste éloigné des nationalistes les plus radicaux, Messali et les partisans du MTLD notamment qu’il juge dangereux en pratiquant l’action de masses sur le modèle communiste. Ce sont des « frustes qui ne respectent pas les règles et qui vont droit à un fait sans passer par les étapes habituelles qui doivent nous y conduire », tout en reconnaissant qu’ils sont « les seuls véritables nationalistes ».

Pour Julien, si le mouvement national est légitime étant donné les horreurs de la colonisation, le nationalisme reste suspect. Seul vaut le patriotisme associé à la culture des « humanités », ces vertus de gauche qui font des interlocuteurs valables, équivalents des véritables socialistes liés à la Ligue des droits de l’homme, des intellectuels, des avocats qui plaident pour ceux que menace la répression coloniale et qu’on trouve à la Fédération SFIO de Tunis et dans la minorité intelligente de la SFIO qui s’intéresse à l’Afrique du Nord. Cela dessine un cercle d’échanges et d’amitiés.

Comme autrefois par ses fiches, le maître Ch.-A. Julien nourrit le rêve, encore plus encyclopédique, de conduire une collection de vingt-et-un-volumes d’histoire de l’expansion et de la colonisation française dont sa thèse devient le tome 1, et une double collection sur les « Constructeurs de la France d’Outre mer » et « Les politiques d’expansion impérialiste ». À la française, impérialiste veut dire impérial pour chacune des ambitions de grandes puissances et non pas système mondial de rapports de domination et de dépendance selon Lénine ou Boukharine.

C’est alors que Ch.-A. Julien est soulevé par la crainte du pire en voyant les aberrations de réaction coloniale qui se déploient en Afrique du Nord, celle de Naegelen*, tout socialiste qu’il soit, en Algérie, celle des généraux Juin et Guillaume au Maroc, celle de Hautecloque et de la Main rouge en Tunisie, éliminant toutes les voies de sortie, en cédant à la pression du lobby colonial. Il multiplie les articles et déclarations dans les revues, Revue socialiste, Christianisme social, Présence africaine, et aussi La Nef et dans Le Monde. Surtout, il écrit en moins de trois mois le gros livre où il déverse sa connaissance des hommes, des groupes d’influence et des rouages gouvernementaux qui font le malheur de l’Afrique du Nord, qui ne pourra être sauvée que par l’avènement national négocié promettant un avenir d’entente. C’est en 1952, la première édition de L’Afrique du Nord en marche. Nationalisme musulman et souveraineté française.

Et Charles-André Julien redouble ses contacts et ses consultations, entre dans les comités et tout particulièrement pour revenir sur la déposition du sultan au Maroc, dans le Comité France-Maghreb qui associe les marges de gauche du communisme et les intellectuels catholiques autour de Robert Barrat, en particulier, et entraîne quelques justes que l’on nomme les libéraux d’Afrique du Nord. Ses conseils et ses contacts valent pour la politique de Pierre Mendès-France dans la conduite des protectorats vers l’indépendance.

En 1955 et 1956, l’effet ne passe plus sur la majorité de la SFIO, derrière Guy Mollet, et donc pour l’Algérie dont l’objectif d’indépendance n’est pas totalement reconnu. Il reste l’action d’Alain Savary (né à Alger) qui a le courage de démissionner après le détournement d’avion qui capture les dirigeants algériens (« Savary, c’est mon fils »). Ch.-A. Julien s’associe, en 1955-1956, au Comité d’action et d’information pour la paix en Afrique du Nord. En septembre 1958, avec les minoritaires de la SFIO (Andrée Viénot, E. Depreux, R. Verdier, A. Savary...), Ch.-A. Julien sort de la SFIO pour fonder le PSA qui s’élargit en PSU. Il pourra être reçu avec respect et amitié dans les premières années de l’indépendance et de l’université algérienne. Il publie, en 1964, le tome 1 de « L’Histoire de l’Algérie contemporaine (1827-1871), que continue Ch.R. Ageron.

En retraite en 1961 après avoir fondé, à la demande du roi Mohammed V, la Faculté des Lettres de Rabat dont il est le premier doyen, il prend encore place dans les débats et combats pour l’avenir du Maghreb. Il préside, dès la disparition à la fin de 1965, le Comité pour la vérité dans l’Affaire Ben Barka animé par Daniel Guérin, et dit sa distance avec Hassan II par le colloque « Abd-el-Krim et la République du Rif », organisé à la Cité universitaire à Paris, en 1972, par l’Union nationale des forces populaires qui va devenir l’Union socialiste des forces populaires.

Il reprend ses cahiers à carreaux de couleur pastel différente (rose, jaune, vert tendre) sur chacun des trois pays de « l’Afrique du Nord française » pour pousser leur histoire jusqu’aux indépendances ; ce qui nous donne Le Maroc face aux impérialismes (1415-1956) publié en 1978, et, en 1985 (il a quatre-vingt-quatorze ans) Et la Tunisie devient indépendante qui porte sur la fin du Protectorat. Nous montrant les cahiers consacrés à l’Algérie, il ajoutait : « je ne les publierai pas. Je ne comprends rien au messalisme ».

Grand adversaire du lobby colonial comme en témoignent les textes cités par Ch.R. Ageron, son anticolonialisme était d’abord moral dans une approche, plus politique que sociale, des luttes de libération nationale. Socialiste de conseil auprès de parlementaires, de ministres et de leaders tunisiens et marocains, sa défiance des masses en mouvement l’a peut-être éloigné de l’évolution heurtée de l’histoire algérienne, si ce n’est par l’indignation devant la brutalité de la conquête coloniale.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article153043, notice JULIEN Charles-André [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 3 février 2014, dernière modification le 9 juillet 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : Œuvres citées dans le texte. — « Souvenirs de Russie 1921 », Le Mouvement social, janvier mars 1970 et « Les communistes et l’Orient en 1921 », Le Mouvement social, janvier-mars 1973. — Ch.R. Ageron, « Les communistes français et la question algérienne de 1921 à 1924 », Le Mouvement social, janvier-mars 1972. — Notice de J. Maitron dans Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, op. cit., t. 32. — Notice de Ch.-R. Ageron complétée par J-L. Planche et K. Virtanen dans Parcours, op. cit., n° 18, Paris, 1993. — Omar Carlier, « Charles-André Julien à Oran : les années algériennes (1906-1922) », HESPERIS Tamuda, vol. XXX, fasc.1, Rabat 1997. — Conversations avec Ch.-A. Julien chez lui et indéfiniment par téléphone, de 1956 à 1990.

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