TIMSIT Moïse, Daniel [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 16 décembre 1928 à Alger, au bord du quartier de la Casbah ; mort à Paris le 2 août 2002 ; étudiant communiste entré en clandestinité en 1955, servant au laboratoire d’explosifs en liaison avec la zone autonome d’Alger de l’ALN ; arrêté en octobre 1956, condamné en 1957, emprisonné à Barberousse, El-Harrach, Lambèse, Les Petites Baumettes à Marseille, Angers ; médecin et écrivain témoignant de son engagement algérien et de l’évolution finale dans la souffrance, qui sépare Juifs et Français communistes, du destin national de l’Algérie.

« Je suis né à Alger, Algérie, au sein d’une famille de sept enfants, Joseph, Marguerite-Sarah, Saül, Denise, Moïse-Daniel (moi), Anna et Gabriel.... » ; ainsi commence le prologue qui ouvre la publication du Journal de prison en 2002 et qui devient son testament, l’année de sa mort. Daniel Timsit se situe lui-même dans une famille juive d’Algérie. Le grand-père paternel était colporteur passant dans les villages, vendre des tissus et de la mercerie ; ce qu’on appelait « le Juif » quand le colporteur n’était pas « kabyle » ; le grand-père maternel Rabbi Moshé.était grand rabbin de Constantine. « Il habitait une très belle maison mauresque » en face de l’évêché, avec « une chambre-bibliothèque tapissée de livres (hébreux, arabes, français) ; il tenait certes commerce mais qui périclitait. Il n’a jamais porté de costume européen. « Majestueux dans son grand burnous..., il venait directement de Constantine voir mon père, son gendre, et sa fille. Dans le magasin, il s’entretenait avec les ulémas... à discuter de points de religion ». Il avait « pris soin de faire poursuivre des études à toutes ses filles ».

Ces deux familles sont devenues françaises par le Décret Crémieux de 1870, et se sont francisées. Le père qui a le Certificat d’études, Croix de guerre de la guerre de 1914-18 et médaillé de Verdun, tient un étal de tissus place de Chartes au pied de la Casbah qui se transfert en un plus grand magasin, rue du Lézard, toute proche pendant que la famille va habiter place de la Lyre « où commence la Casbah ». « Dans ma classe à l’école primaire du boulevard Gambetta, en lisière de Casbah..., il y avait deux musulmans sur 44 élèves ». « J’ai été pris par l’école puis le lycée » dans « un milieu circonscrit » qui se francisait en « une ségrégation implicite ...Ma soeur aînée parlait parfaitement l’arabe, pas moi. » C’est en prison que Daniel Timsit l’apprendra. Sous le régime de Vichy qui abolit le Décret Crémieux, le lycéen se retrouve « juif indigène » ; en 1943, à 15 ans, il entre, redevenu pleinement français, aux Jeunesses communistes et en 1944 adhère au PCA. « J’ai été internationaliste avant d’être national...Plus de barrières, plus de juifs, de musulmans, de chrétiens. Nous étions l’humanité. Nous habitions le même pays et nous allions le construire ensemble... C’était merveilleux ».

En 1951, il commence les études de médecine ; ses copains ont nom Yacine Kateb* et Mohamed Dib*.En 1954, il est un des responsables des étudiants communistes de l’Université d’Alger, aux côtés de Maurice Audin qui est pour lui, en sa pureté de conviction, « l’Arhange », de Josette Sempé qui sera Mme Audin. A la fin de 1955, ces étudiants organisent la première grève, suivie par les étudiants algériens plus que par les étudiants européens pour protester contre la torture d’un militant étudiant à Oran. Certains de ces étudiants communistes dont Daniel Timsit, vont plus loin ; avec des chimistes, ils préparent dans un laboratoire clandestin, des explosifs destinés par moitié aux maquis de l’ALN, et aux Combattants de la libération que met en place le PCA ; ils livrent d’abord des bombes au Commando du grand Alger auquel participent Iveton*, Farrugia*, M’hamed Hachelaf*. « Un échantillon d’explosifs que je dissimulais dans le tiroir d’un bureau abandonné de l’hôpital où je travaillais », écrit D.Timsit, vient à exploser. La presse de titrer « Une bombe explose à l’hôpital Mustapha ». En mai 1956, pour échapper aux poursuites, il juge bon de monter au maquis ; il est conduit de Sidi-Bel-Abbès à des planques près de Tlemcen ; l’armée et la police traquent la région ; aussi revient-il en juin à Alger devenant totalement clandestin. Il prend part alors avec l’ingénieur communiste Georges Arbib*, l’ami « Giorgio », aux fabrications d’explosifs par le second laboratoire situé à Birkadem (il en existe un autre à Birmandreis) qui travaille pour la zone autonome d’Alger de l’ALN, dirigée par Yacef Saadi. C’est Hassiba ben Bouali qui assure les liaisons et transporte les bombes.

« La guerre à Alger change de visage » avec les explosions du Milk Bar, du Coq Hardi, de l’Otomatic qui font des morts et des blessés dans la foule. Malgré les ravages dus à l’armée française et les attentats coloniaux, le questionnement monte, sans réponse au moment ; bien plus tard, D.Timsit écrira : « la fin ne justifie pas les moyens. L’utilisation consciente de moyens immoraux pourrit l’âme, et le cycle infernal se constitue. Cela je ne l’ai compris que plus tard ». Pour l’heure, « je pensais, dit-il, qu’on s’acheminait vers une guerre raciale, vers l’affrontement des communautés. J’imaginais le désespoir de mes camardes pieds noirs, des cheminots restés fidèles, des juifs prônant l’apaisement, des chrétiens sensibles aux discours du profeseur Mandouze, de l’archevêque Duval ». Il s’accroche au mot d’ordre de Ramdane Abbane* inscrit dans la plateforme de la Soummam (20 août 1956) : « Notre but n’est pas de restaurer une théocratie révolue mais d’instaurer une démocratie nouvelle et sociale en Algérie ».

Arrêté le 8 octobre 1956, il passe 8 jours au Commissariat central, battu mais non torturé, puis est enfermé à la prison Barberousse. Il ignore longtemps le rapport Khrouchtchev et ne se pose pas la question de la crise du communisme. Son procès a lieu en mars 1957 ; son patron de médecine, le Pr Levy Valensi vient témoigner pour lui. « Je ne fus condamné qu’à vingt ans de travaux forcés ». Il tient un journal remplissant 5 cahiers d’écolier, plus un de croquis, des portraits de co-détenus. Ce journal sera dédié à Ali Zamoun qu’il côtoie à plusieurs reprises et d’abord à la prison de Maison-Carrée (El Harrach), et devient son meilleur ami. En étant élu pour être leur délégué par les militants du FLN emprisonnés, il croît encore à une Algérie algérienne. Après une première grève de la faim, il est transféré à Lambèze en août 1957 où il subit l’isolement d’octobre 1957 à janvier 1958. En avril 1958, il ne pèse plus que 58 kgs pour 1m 80. Il reçoit des lettres et des secours de sa famille, rêve d’amour pour Denise mariée depuis le temps de sa jeunesse. S’il est versé en salle commune, cela n’évite pas, tout au contraire, le renvoi ou le repli vers ses camarades communistes, G.Arbib*, A.Benzine* et les dockers Moussaoui* et Boualem*. En janvier 1960, il est embarqué pour la France et la prison des Petites Baumettes à Marseille.

Si le régime est plus tempéré, s’il peut avoir des livres et lire Le Monde, il entend l’écho des tensions plus violentes encore à la prison des Grandes Baumettes, entre prisonniers du MNA et du FLN ; entre dissidents et fidèles de Messali, entre partisans du FLN et communistes. Il reprend les lectures, la Bible, Shakespeare, Stendhal, La Conditon humaine de Malraux, les Mille et une nuits qu’il rachète pour s’être fait enlever l’exemplaire qui était son propre exemplaire qu’Hassiba Ben Bouali lui avait offert. Il se remet à l’arabe ; il donne des cours de français, d’histoire, de civilisations sur les empires musulmans arabes en s’aidant de l’Histoire de l’Afrique du Nord de Ch.A.Julien* ; il soigne. Il trompe l’obsession des repas et de la lessive. Il se sent communiste. Parlant du succès du livre La Question d’Henri Alleg, « c’est bon pour la révolution et c’est bon pour le PCA, donc pour le socialisme » ; mais il s’étonne de voir combien J.Salort* ou P.Caballero*, authentiques militants, ne peuvent se déprendre de « l’ambiance du parti », sans soumettre à l’examen les errements communistes face au mouvement national algérien.

Il perçoit aussi les réflexes anticommunistes de responsables du FLN sous un masque marxiste. À lire certaines déclarations et devant la forfanterie de délégués du FLN, il relève : « Il n’y a de respectables que les gens du peuple qui luttent pour leurs droits et une infime minorité de dirigeants qui effectivement oeuvrent pour le peuple ». Solidaire de la grève de la faim aux Grandes Baumettes au début décembre 1960, il est secoué par les récits des déchirements sanglants au maquis que rapportent les emprisonnés les plus récemment arrivés. Il écrit : « Je comprends comment la haine naît et grandit au cours de tant d’années de misères et d’humiliations amassées ». Il voit et entend ses parents s’enfermer dans le judaïsme, sa mère de plus en plus pieuse, s’absorber dans les mariages juifs de ses enfants jusqu’à déplorer un mariage avec « une demi-juive » ; son père le quitte à la prison, en le bénissant trois fois. Certes les manifestations dans les rues d’Alger en décembre 1960 marquent le retour des masses, mais la coupure s’accomplit. « Peut-être que toutes les conséquences n’apparaîtront pas tout de suite mais il est sûr que la révolution a remporté ces jours-ci une grande victoire et dans un, deux mois, le bénéfice de ces jours-là se concrétisera. Mais la guerre, si elle se prolonge, prendra le caractère atroce d’une guerre raciale, et cela me désespère. Déjà la forme de l’avenir national se dessinait. Ces journées et celles qui suivront, achèvent de rendre irréversible le courant qui porte la nation algérienne à devenir uniquement arabe ».

Au 1er avril 1961, Daniel Timsit est transféré à la vieille prison d’Angers en plein centre ville. « L’étau de la prison se desserre ». On ne pense qu’à l’évasion malgré les échecs ; A.Akkache* s’en tire, et plus encore, celle de M.Boudia* réussit ; la sienne et celle d’un 3e groupe reste en suspens. La dernière grande bouffée d’Algérie algérienne vient de la grande grève de la faim de 19 jours en novembre 1961 pour obtenir le statut politique. « Euphorie de la fraternité retrouvée, du défi lancé après cinq ans, six ans, sept ans d’emprisonnement par les milliers d’Algériens détenus dans toutes les prisons de France ». Pour Daniel Timsit, c’est après 53 mois d’emprisonnement, que les Accords d’Evian le libèrent, lui permettant d’abord de mener à bonne fin, ses études de médecine.

Rentré à Alger après l’indépendance, il rend des services à l’Université et pour plusieurs ministères. « 19 juin 1965, fin des chimères et des illusions ... Je m’exile à Paris. Je reprends mon métier de médecin et l’on n’est pas médecin à moitié ». Spécialiste d’endocrinologie et médecin des pauvres. Il épouse Monique Antoine qui fut avocate de prisonniers algériens ; publie ses écrits à partir de 1998 ; il a 70 ans. « Peut-on être à la fois algérien et français ? Oui en définitive » conclut-il en 2002.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article153296, notice TIMSIT Moïse, Daniel [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 12 février 2014, dernière modification le 26 juin 2019.

Par René Gallissot

OEUVRES : Algérie, récit anachronique. Bouchène, Saint-Denis, 1998. – Suite baroque, Histoire de Joseph, Slimane et des nuages. Bouchène, Saint-Denis, 1999. –Récits de la longue patience. Journal de prison 1956-1962. Bouchène/Flammarion, Paris, 2002.

SOURCES : Journal de prison, ci-dessus. — Entretiens à Alger en 1963-1964, et à Paris, 1998-2002. — Article nécrologique par P. Vidal-Naquet, Le Monde, 9 août 2002.

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