CHEYLAN Gabriel [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Depuis 1936, figure du syndicalisme CGT à Guelma ; après 1943, secrétaire de l’UL prenant un rôle actif dans les massacres et arrestations de mai 1945 ; exclu de la CGT et du PCA.

Son frèrre Victorin (ci-dessous) est la figure la plus notable du communisme à Guelma, Gabriel Cheylan est la grande figure du syndicalisme ; il est ouvrier linotypiste, ce qui est une vraie spécialité. La place politique des frères Cheylan grandit à partir de 1936 par la montée du Front populaire qui constitue la gauche républicaine de Guelma par une alliance avec la SFIO, très présente chez les enseignants, et avec les radicaux-soicalistes les moins liés au colonat agraire. Les communistes bénéficient de l’apport des syndicats de l’Union locale CGT, par le nombre des syndiqués, cheminots de la gare et du dépôt, et parmi les agents des Ponts et Chaussées notamment.

À partir de 1943-1944, les frères Cheylan représentent l’aile communiste de l’organisation de La France combattante appuyée sur les anciens combattants républicains et ceux qui comptent pour résistants pour n’avoir pas collaboré avec le régime de Vichy. Adjoint dans une mairie à base coloniale large, l’instituteur Henri Garrivet*, secrétaire de la SFIO, franc-maçon sanctionné en 1942, apparaît comme le candidat de gauche à la mairie ; Gabriel Cheylan le seconde, assurant le soutien de la CGT dont il est le secrétaire local.

Le nouveau sous-préfet de Guelma, André Achiary*, passé par les services gaullistes, inscrit à la SFIO comme son père Léon Achiary*, dresse dès son arrivée en avril, un « plan de protection de Guelma ». Il s’inscrit dans la perspective de conquête de la mairie, et plus encore suit les vœux du Gouvernement général, d’éliminer toute expression nationaliste algérienne, d’abord celle des Amis du Manifeste de la liberté, poussée par les partisans de Messali, et celle modérée de Ferhat Abbas et de ses partisans. A Guelma F Abbas soutient Mohamed Reggui qui tient sur la place, l’hôtel-restaurant L’Orient, café glacier ; la famillle Reggui qui par ailleurs a des liens en France avec la SFIO et la gauche gaullliste, est en lutte locale ouverte avec le représentant de la Fédération des élus et soulève l’hostilité des milieux coloniaux.

S’appuyant sur le mouvement patriotique français de La France Combattante, pour apporter son concours à la police et à la gendarmerie, aux « auxilliaires musulmans », voire aux troupes coloniales, le sous-préfet Achiary met en place une garde territoriale, généralement appelée « milice civique » ; elle apparaît prendre la suite des « milices patriotiques françaises », liées à la Résistance, dissoutes en France en mars 1945, mais pouvant être levées en Algérie à la discrétion du Gouverneur général, le socialiste Yves Chataigneau*. Doublée par un Comité de vigilance ouvert plus largement aux colons, la milice civique est ancrée à gauche ; elle comprend 280 membres ; sur les deux centaines de miliciens connus, 35 appartiennent à la CGT, 43 sont classés : « gauche républicaine », 16 sont adhérents de la SFIO, 6 du PCA. Surtout, sur les 78 miliciens qui sont armés (disposant en particulier de deux fusils-mitrailleurs), on trouve 5 membres de la SFIO dont Henri Garrivet qui commande, et 2 communistes, les frères Cheylan précisément ; les armes ensuite sont distribuées par la CGT.

À la suite de l’assassinat de Mohamed Reggui, le 8 mai 1945, et d’affrontements avec des colons des environs, André Achiary mobillise la milice et établit dans les locaux de la gendarmerie, un Tribunal de Salut public qui prononce des condamnations du 9 au 18 mai, suivies d’exécutions. Les dirigeants des AML sont torturés dans « le cachot de la mort », sous-sol et cave de la gendarmerie. La milice se lance dans les expéditions d’arrestations, une sorte de chasse aux « indigènes suspects », dits « nationalistes » ou « séparatistes », et traités par les adeptes de La France combattante et plus encore par les communistes, de « fascistes hitlériens ». La vague d’arrestations concerne plus de 2500 « musulmans », à partir des listes des membres de l’association déclarée des AML dont les noms des cotisants sont conservés à la mairie, de la liste des professeurs et élèves des trois médersas publiques communiquées par l’administratioon scolaire, et de la liste des « membres indigènes » de l’Union locale CGT fournie par son secrétaire général, Gabriel Cheylan.

Par rapport aux 12 tués « Européens », pour l’arrondissement de Guelma, plus de 600 « musulmans » sont d’abord reconnus « tués » (dont un frère et la sœur de M.Reggui, seule femme citée) ; la moitié sont des habitants de la ville de Guelma. Il y a eu plus de 500 exécutions dans la « semaine sanglante » du 9 au 18 mai. Le 20 mai, le Tribunal de Salut public est dissout ; des enquêtes sont lancées, mais n’ont pas de suite ; les morts deviennent des « disparus », en attendant l’amnistie en 1946. En juin 1945, le Commissaire Bergé venu de Constantine relevait déjà dans son rapport : « Toutes les personnes mises en cause nièrent leur participation aux exécutions ».

Il faut attendre la première semaine de juin pour que de Paris à Alger et Constantine, du sommet, les dirigeants communistes et syndicalistes se retournent contre ces dérives sanglantes. La CGT prend des mesures de redressement ; c’est depuis Constantine, le bureau de l’Union Départementale qui demande la destitution de Gabriel Cheylan, du secrétariat de l’Union locale de Guelma ; en date du 10 juin selon les Renseignements généraux. Le bureau de l’UL se rebiffe ; il réaffirme son soutien au camarade Cheylan qui, au cours de « l’insurrection musulmane » du 8/11 mai 1945, a su faire face à « l’arrogance des syndiqués musulmans ». Le bureau de l’UL se sépare aux cris de : « Vive la CGT, vive l’Algérie française, vive la République » (citations dans la thèse de J.-P.. Peyroulou, cf. Sources). Mais l’UL ne peut passer outre la décision des organes de la CGT. Gabriel Cheylan sera aussi exclu du PCA.

Ces sanctions se prennent avec une certaine discrétion. Dans les passages à l’acte, les « tueurs » étaient en concordance avec les inclinations de la part « européenne » de la base syndicale et communiste faite de « petits blancs » d’extrême gauche, super-patriotes français. Sous pavillon socialiste, la gauche française n’est pas affectée par ce moment criminel ; au contraire même. Le secrétaire de la section SFIO, Henri Garrivet*, est élu maire de Guelma en 1946. Se déclarant toujours membre de la SFIO, André Achiary * est appelé à Alger au service économique du Gouvernement général, sous Chataigneau avant son remplacement sous la pression des colons.

Le PCA arrête son battage contre les AML dont la dissolution avait rempli les prisons et les camps ; face à l’amnistie des participants aux massacres du Constantinois en mars 1946, pour se démarquer de ses positions et complicités en actes sous couvert ou non de La France combattante, il engage une campagne pour la libération des emprisonnés politiques « musulmans ». En 1947, alors que les partis communistes sont dans l’opposition et en guerre froide, il reviendra sur les qualifications de fascistes et d’hitlériens, collées à la dénonciation des nationalistes (cf. au nom d’Amar Ouzegane*, mis en cause..

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article153321, notice CHEYLAN Gabriel [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 12 février 2014, dernière modification le 7 décembre 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : Arch. Outre-mer Aix-en-Provence 9H31 (rapport des renseignements généraux) et 81F867. — Presse locale dépouillée Par P.-M. Montoy. — E.Sivan, Nationalisme et communisme. Op.cit. – Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Histoire d’un massacre annoncé. Perrin, Paris 2006. — Marcel Reggui, Les Massacres de Guelma, préface de Jean-Pierre Peyroulou. La Découverte, Paris 2006. – J.-P. Peyroulou, Guelma 8 mai 1945. Une subversion européenne dans le département de Constantine Algérie française. Le système colonial à l’épreuve des réformes politiques et du nationalisme. Thèse de doctorat d’histoire, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, septembre 2007, publication allégée : J.-P.. Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale. La Découverte, Paris 2009.

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