TRICOT Henri [dit Jean-Baptiste Henry] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy

Né à Condes (Haute-Marne) le 2 mai 1852, mort à Paris le 16 juillet 1938 ; anarchiste, puis pasteur protestant se disant « anarchiste chrétien ».

Les parents d’Henri Tricot étaient catholiques bien que d’origine protestante. Orphelin de bonne heure, il fut élevé par les Frères qui lui donnèrent la profession de mécanicien. Novice à Cîteaux, il s’évada pour rejoindre l’armée Bourbaki en 1871, revint à Cîteaux, puis à la Trappe d’Aiguebelle et perdit la foi. Il se maria, devint socialiste, puis anarchiste et milita à Gray, Dijon, Paris 18e, Lyon, tout en exerçant bien des métiers.

À Lyon, il fut le trésorier du groupe L’Étendard révolutionnaire, où il fut remplacé début 1883 par Gaillard*. Après le « procès des 66 » (voir Toussaint Bordat) dans lequel il ne fut pas impliqué, il reçut un don de 1 000 francs d’un paysan et fonda l’hebdomadaire La Lutte (Lyon, 19 numéros et un supplément, du 1er avril au 5 août 1883) dont tous les gérants successifs – Gaspard Lemoine*, Morel, Chautant – furent l’objet de poursuites. Le journal poursuivit sa publication sous des titres successifs (Le Drapeau noir, L’Émeute, Le Défi, etc.).

Après un meeting à Roanne, Tricot comparut, le 23 juin 1883, devant la cour d’assises de la Loire qui le condamna à deux ans et quatre mois de prison qu’il purgea à Clairvaux. Influencé par Blanqui, Chabert, Prudent Dervillers, Guesde*, puis Élisée Reclus*, Kropotkine* et Émile Gautier*, c’est surtout Louise Michel* qu’il admirait.

Sorti de prison fin 1885, il devint colporteur anarchiste. À ce moment sa femme et lui firent la rencontre, dans le Gard, d’une socialiste chrétienne qui les persuada que Dieu était l’ennemi de l’injustice sociale. Il découvrit alors dans l’Épître de Paul aux Romains, XII, le communisme anarchiste chrétien.

Mécanicien et journaliste au service de la municipalité socialiste de Cette (Hérault), il rédigea L’Avenir social, puis rompit avec ses employeurs, tandis que le pasteur Benoît achevait sa conversion. Il devint alors colporteur biblique, puis évangéliste et collabora à L’Avant-Garde, organe des chrétiens sociaux.

Il fut pasteur à Carmaux (Tarn) en même temps qu’il exerçait son métier de mécanicien, et il convertit les anarchistes Pacifique Grandjean (ouvrier horloger suisse) et Pierre Richard. Tricot avait adopté une théologie libérale antitrinitaire sans renoncer à l’anarchisme. Il écrivait en 1910 : « Jamais je ne serais devenu le disciple de Jésus Christ, si je n’avais pas trouvé dans l’Évangile, unie aux paroles de la vie éternelle, la promesse d’une nouvelle terre, où l’élévation, la richesse et la joie des uns ne seront pas faites de l’abaissement, des privations et des larmes des autres. »

Il vint ensuite à Paris (vers 1910 ?) et il eut la plus grande influence dans le groupe chrétien social du pasteur Élie Gounelle et dans l’Union des socialistes chrétiens fondée en 1908 par R. Biville et P. Passy.

Il exerça son ministère à Paris 14e. Vers 1910, un groupe anarchiste de Montmartre lui demanda une conférence sur le sujet : « Un anarchiste peut-il devenir chrétien sans abandonner son idéal social ? » Il fut délégué en mai 1912 au congrès international des socialistes chrétiens à Jolimont (Belgique), et en mai 1913 à La Chaux-de-Fonds. Ses positions politiques entraînèrent la démission de nombreux pasteurs.

Quelques mois avant la Grande Guerre, il fonda un groupe socialiste chrétien à Carmaux. À partir de 1916, il se montra hostile à l’union sacrée.

La Révolution russe entraîna des tensions au sein du mouvement chrétien social. Henri Tricot soutint la révolution, contre Paul Passy, ce qui conduisit à une scission. Tricot dirigea alors un groupe appelé Union communiste spiritualiste, animé avec lui par Jolivet-Castelot et Léon Revoyre, et, à partir de 1929, il disposa d’un journal, Terre nouvelle. Toujours anarchiste, il s’éloigna de plus en plus des communistes.

Après le 6 février 1934, Tricot essaya d’impulser un « un front uni des chrétiens révolutionnaires », mais ce fut un échec, et le catholique proche du PCF Maurice Laudrain s’empara de Terre nouvelle en mai 1934.

Jusqu’à sa mort à Paris, le 16 juillet 1938, le pasteur Tricot a concilié anarchie et christianisme. Il écrivait encore en 1937 : « L’idéal anarchiste [est] assimilé, dans ma pensée chrétienne, à la vision terrestre du Royaume de Dieu annoncé par le Christ » (cf. La Voix libertaire, 27 mars 1937).

Les obsèques de Tricot furent présidées par le pasteur anarchisant Coreman et le pasteur Bertrand qui prononcèrent des discours. Sa femme était morte le 13 avril précédent. Les dernières pensées de Tricot, lues à ses obsèques, furent une profession de foi protestante libérale : « Je reconnais le Christ, non comme étant Dieu lui-même incarné dans un corps, né de femme, mais comme l’homme qui m’apparaît élevé au-dessus de tous les autres par la beauté morale de sa vie et le sublime exemple de sa mort. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article154090, notice TRICOT Henri [dit Jean-Baptiste Henry] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy, version mise en ligne le 19 avril 2014, dernière modification le 11 août 2020.

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy

ŒUVRE : Demain je serai des vôtres... Dialogue entre trois socialistes, Imprimerie A. de Cros, Cette, 1890 — Confession d’un anarchiste, Fischbacher, Paris, 1898 — De l’Anarchie à l’Évangile, J. Royer, Lyon, 1910.

SOURCES : E. Armand, article nécrologique dans L’En Dehors de septembre 1938. — La Voix libertaire, août 1938 — Marcel Massard, « Histoire du Mouvement anarchiste à Lyon, 1880-1894 », DES, Lyon, 1954. — Pierre Poujol, Socialistes et Chrétiens 1848-1924, tomes II et III, Le Cep, 1957 — René. Bianco, « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit.

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