RICORDEAU Édouard, Eugène [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 22 mai 1877 à Boulogne-sur-Seine (Seine) ; terrassier ; anarchiste et syndicaliste.

Si Édouard Ricordeau fut surtout connu pour son rôle dans la grève des carriers de Draveil-Vigneux, en 1908, son activité ne s’y limita pas.

Jeune, Édouard Ricordeau refusa systématiquement la conscription : une première fois en 1898, puis aux alentours de 1900-1904. En mars 1906, ne répondant pas aux convocations de l’armée, il fut déclaré insoumis.

Par la suite, il fut un acteur central des grèves des terrassiers du métro, en 1905-1907. Il subit plusieurs condamnations relatives à ces grèves : en novembre 1905, pour avoir conseillé la violence pendant la grève et s’être mêlé à une bagarre ; le 9 mars 1906, pour outrages et voies de fait en décembre 1905 ; le 24 janvier 1907, enfin, il fut condamné à quatre mois de prison pour tentative de vol de fil électrique sur un chantier en grève, suite à une provocation d’un agent provocateur, Louit.

Entre mai et juillet 1908, Ricordeau joua un rôle de premier plan dans la grève des carriers de Draveil-Vigneux, où il représenta le syndicat des terrassiers de la Seine. Sa fougue et son éloquence le rendirent rapidement très populaire auprès de la base des grévistes. Refusant tout compromis, il fut à deux reprises, fin mai et le 12 juin, le principal responsable de la rupture des négociations entre ouvriers et entrepreneurs, alors que les responsables du syndicat des carriers étaient favorables à un accord. Le 20 juin, Ricordeau fut arrêté une première fois pour un délit de droit commun. Le 27 juillet, il était arrêté une deuxième fois par la police, en marge d’une manifestation des grévistes. Cette arrestation provoqua la grève générale du Bâtiment puis l’enchaînement des événements qui devaient conduire à la fusillade de Villeneuve-Saint-Georges et à l’arrestation de la direction de la CGT. Ricordeau fut condamné à Corbeil, le 3 août 1908, à six mois de prison pour outrages et rébellion.

En juillet 1909, à l’occasion du premier anniversaire des événements, les revendications reprirent à Draveil. Ricordeau s’y rendit de nouveau. Il y fut arrêté pour violence avec un autre terrassier, Fernand Julian*. Le 23 juillet 1909, Julian fut condamné à quatre mois de prison, Ricordeau à huit mois et cinq ans d’interdiction de séjour dans les départements de Seine et de Seine-et-Oise. La peine fut confirmée en appel le 4 septembre et chacun se vit signifier une interdiction de séjour de cinq ans. Ricordeau ne tint aucun compte de cette interdiction, et les pouvoirs publics ne lui cherchèrent pas noise.

Le 9 septembre 1909, Ricordeau prit part à une manifestation motorisée dans la capitale en faveur de Francisco Ferrer (voir de Marmande). Arrêté le 24 novembre 1909, il fut encore condamné, le 20 décembre 1909, par la 10e chambre correctionnelle de Paris, à quinze jours de prison pour outrages. La peine d’interdiction de séjour — jamais appliquée — fut suspendue sur ordre d’Aristide Briand le 5 mars 1910.

En avril-mai 1910, Ricordeau fut candidat abstentionniste dans la 2e circonscription du 13e arrondissement de Paris, dans le cadre de la campagne du Comité antiparlementaire (voir Grandjouan).

Le 26 juin 1910, il fut arrêté par la police durant l’émeute qui marqua les obsèques d’Henri Cler*.

Du 3 au 10 octobre 1910, Ricordeau assista au congrès de la CGT à Toulouse, où il représentait le syndicat des ouvriers du canal du Nord de Libermont, le syndicat des ouvriers chaufourniers et carriers de Beffes, le syndicat des terrassiers de Nantes et les syndicats du bâtiment d’Avignon, de Reims et de Germigny-l’Exempt. En séance, il se prononça contre les retraites ouvrières « dans tout ce qu’elles ont de mauvais », c’est-à-dire la capitalisation et le livret ouvrier « qui nous servira de casier judiciaire » (cf. compte-rendu, p. 262).

En janvier 1911, le syndicat des terrassiers supprima le poste de délégué à la propagande que Ricordeau occupait depuis 1909, peut-être à cause du caractère turbulent du personnage. En février, il fut encore condamné à quinze jours de prison pour entrave à la liberté du travail.

En juin 1911 il participa à la fondation de la coopérative de distribution de café et de produits alimentaires La Lutte sociale, et fut membre de son conseil d’administration. Il continuait néanmoins de militer aux syndicat des terrassiers.

Après son arrivée à la présidence du Conseil, Joseph Caillaux réactiva l’arrêté d’interdiction de séjour de Ricordeau le 11 juillet 1911. Le 9 novembre 1911, dans le feu d’une conversation avec le député socialiste Lauche, Caillaux laissa entendre que Ricordeau était un mouchard. Lauche fit rapidement passer l’information aux dirigeants de la CGT. Le 15 novembre, La Guerre sociale publia un filet indiquant que qu’un « second Métivier* » allait bientôt être révélé. Le lendemain, pour ne pas paraître en reste, La Bataille syndicaliste lâcha le nom : Ricordeau. Cette accusation jeta le trouble pendant quelques jours, avant d’être réfutée. Dès le 22 novembre, La Guerre sociale présenta ses excuses à Ricordeau. Le lendemain, Caillaux, à la tribune de l’Assemblée, se rétracta : « Sur mon honneur et sur ma conscience, je n’ai jamais dit que Ricordeau fût un deuxième Métivier. »Le Libertaire du 25 novembre dénonça la « calomnie parlementaire », le « bluff de La Guerre sociale » et l’« erreur de LaBataille syndicaliste », prenant la défense de Ricordeau, « un des meilleurs militants des terrassiers » auquel on n’avait même pas fait la grâce de se défendre, se plaçant « en-dessous de la justice bourgeoise ». Le jour même, une délégation d’amis de Ricordeau allait demander des comptes à La Bataille syndicaliste qui, le lendemain, présenta ses excuses. Le 10 décembre, Léon Jouhaux, dans son édito de La Voix du peuple, « La fin d’une erreur », innocenta définitivement Ricordeau.

À l’automne 1912, Ricordeau et ses amis allèrent perturber à plusieurs reprises les meetings de La Guerre sociale, n’hésitant pas à jouer du poing contre ses partisans.

Il semble que Ricordeau fut ensuite écœuré du militantisme. Le 25 septembre 1913, dans un meeting de la Fédération communiste anarchiste révolutionnaire (FCAR) donné par Charles Dhooghe*, il prit la parole depuis la salle pour vanter l’illégalisme : « Pour être un ouvrier conscient, il faut faire le c... douze heures sur le même chantier. Bataille syndicaliste, CGT, FCA, je vous mets tous dans le même sac. » Selon L’Anarchie, il se tailla un beau succès auprès des individualistes, tandis que les communistes anarchistes se montraient désolés de son évolution.

Le 29 janvier 1914, à la sortie de l’impasse de la Grange-aux-Belles, accompagné d’un ami, il prit à partie et molesta le secrétaire de la fédération des Métaux, Alphonse Merrheim, accusé à cette époque d’être la tête pensante du recentrage de la CGT.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article154675, notice RICORDEAU Édouard, Eugène [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 18 mars 2014, dernière modification le 6 janvier 2015.

Par Guillaume Davranche

SOURCES : Arch. Nat. F7/13620, 13656 et 13 657 ― Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, Julliard, 1965 ― Serge Bianchi et Jacques Macé, « Les événements de Draveil-Vigneux » in Victor, Émile, Georges, Fernand et les autres..., Éditions d’Albret, 2008 ― contribution au débat sur cet article par Martine Julian-Ancelin et François Ancelin (2 mai 2008) ― Le Matin du 24 avril 1910 ― L’Humanité du 17 novembre 1911 ― Le Libertaire du 25 novembre 1911 ― L’Anarchie du 2 octobre 1913 — La Bataille syndicaliste du 30 janvier 1914 — Anne Steiner, Le Goût de l’émeute, L’Échappée, 2012 — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément