LEBEL Jean-Jacques [Dictionnaire des anarchistes]

Par Véronique Fau-Vincenti

Né à Paris en 1936, artiste plasticien, écrivain et traducteur, cinéaste, commissaire d’exposition. Proche des milieux de l’avant-garde artistique et du mouvement anarchiste, il conjugua activités artistiques et politiques. Il prit part à plusieurs initiatives contre la guerre d’Algérie, contre la censure et il participa brièvement à la revue Noir et Rouge et à Informations et correspondance ouvrière (ICO).

Fils de Robert Lebel, qui était critique d’art et ami de Marcel Duchamp, Jean-Jacques Lebel est l’introducteur en France du happening. C’est lui qui organisa à Venise, en 1960, le premier happening européen, L’enterrement de la Chose.

Auparavant, il fit un passage chez les Surréalistes dans les années 50. On constate sa signature au bas du manifeste « Hongrie, soleil levant » qui paraît dans Le Monde libertaire n° 23 de décembre 1956.

Il se lia aux milieux d’extrême gauche anti-autoritaire dès les années 1950 : aux lettristes, aux situationnistes (il rencontre Guy Debord en 1952 et connaît le peintre et architecte Constant), aux marxistes critiques de Socialisme ou Barbarie, aux conseillistes d’Informations et correspondance ouvrières (ICO), aux anarchistes de Noir et Rouge.

Au cours des années 1960, Lebel prit part à diverses initiatives prenant position contre la guerre d’Algérie et contre la torture : il prôna l’insoumission, se rallia au Manifeste des 121, aida les déserteurs et s’exila en Italie et à New York. Il lança ses premières grandes séries d’activités collectives militantes.

Après l’épisode de Front Unique, journal mural (1956-1960), il organisa les trois Anti-Procès contre la Guerre. Le troisième à Milan (après Paris et Venise) en 1961, était bâti autour de l’œuvre-manifeste à plusieurs mains, « Grand tableau antifasciste collectif » (peint par lui-même, Baj, Dova, Crippa, Erro et Antonio Recalcati en 1960-1961). Ce tableau connut une histoire agitée : saisi dès sa première exposition (en 1961) par la police italienne pour obscénité et insulte à la religion ; il ne fut retrouvé qu’en 1985 et restitué en 1987 à Enrico Baj. Cette accusation d’insulte à la religion valut à Lebel une arrestation et 48 heures en garde à vue, peut-être à la demande des autorités françaises. Il consacra également, en 1961, un tableau à l’assassinat de Maurice Audin : "La justice (l’assassinat de Maurice Audin", sur lequel était collé, comme pour le Grand tableau antifasciste, le texte de manifeste des 121.

Dans ces années-là, il créa et produisit plus de soixante-dix happenings, performances et actions, sur plusieurs continents, parallèlement à ses activités picturales, poétiques et politiques. Il travaillait à Paris, Londres, New York ou ailleurs. Dans le sillage du dadaïsme, du surréalisme et du lettrisme, cette forme artistique mélange tous les arts dans des mises-en-scène improvisées : peintures sur des corps de femmes, collages, déclamations... avec l’objectif de remettre en cause les valeurs dominantes et l’institutionnalisation de la création artistique. Ont croisé cette mouvance artistique, le groupe Cobra, proche des situationnistes ou le mouvement hollandais Provo, à tendance anarchiste.

En 1967, un happening, inventé avec Yoko Ono, qui avait évincé la remise des prix lors du festival de cinéma expérimental Exprmtl de Knokke-Le-Zoute, suscita l’intervention de la police. Lebel fut alors arrêté et incarcéré à la prison de Mons.

En novembre 1966, un démenti cinglant fut opposé à un article du Monde qui associait Lebel à l’Internationale situationniste. Durant les évènements de mai 1968, il a pris part aux activités du « Mouvement du 22 mars », puis du Groupe anarchiste Noir et Rouge et à ICO. Sa proposition, lors d’une assemblée générale, d’occuper le théâtre de l’Odéon fut suivie d’effets. Toujours cette année au festival d’Avignon, il s’associa à la manifestation de protestation contre l’interdiction par le préfet du Gard de représenter une pièce de théâtre ; le rassemblement pacifique fut chargé par les CRS.

En septembre 1968, au congrès de Carrare, Congrès international des Fédérations anarchistes, Lebel était délégué du "Mouvement anarchiste suisse" ; ses interventions sont enregistrées sur le CD du congrès (publié à Milan en 2008). Il était aux côtés de Daniel Cohn-Bendit, dans l’opposition aux délégués des fédérations reconnues, Maurice Joyeux, Domingo Rojas, Federica Montseny, entre autres.

Considérant que cette explosion sociale de 1968 constituait « le plus grand happening de tous les temps », Lebel interrompit longuement son activité proprement artistique, jusqu’à son exposition de 1988.

Dans l’héritage des mouvements Dada, surréaliste et situationniste, Lebel incarna l’esprit de révolte, d’agitation culturelle, de dénonciation de la société de consommation... Il sut opérer une conjugaison entre politique et art, inspirée par Antonin Artaud, marquée par la « transmutation de toutes les valeurs – à commencer par celles du cinéma industriel, du marché de l’art, du théâtre de divertissement, de la politique du consensus et de l’esclavage volontaire. »

À la fois « recherche d’un moyen de lutte pour transformer la société, agir sur les gens, les obliger à sortir de leur routine » et tentative de « rénovation et [d]’intensification de la perception », le happening est « par excellence un art de participation et de révolte où l’expérience créatrice prime le résultat, vendable ou non ». Toujours dans le cadre de ce mode de création et d’expression, Lebel revendique également la liquidation de « l’appareil spécial de coercition constitué sur le plan culturel comme sur le plan social par l’État, ses avatars, ses imitations ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article155031, notice LEBEL Jean-Jacques [Dictionnaire des anarchistes] par Véronique Fau-Vincenti, version mise en ligne le 25 avril 2014, dernière modification le 17 octobre 2014.

Par Véronique Fau-Vincenti

SOURCES : Le Monde libertaire n° 23 de décembre 1956. Article du Monde du 26/11/1966 et Télégramme de Guy Debord à J-J Lebel du 30/11/1966.
Le Grand tableau anti-fasciste, Dagorno, 200 ?
« Les Provos » par Tjebbe VAN TIJEN, compte rendu d’une séance du 26 février 1996, in Lettre d’information N° 13, Irice/CNRS
« Le Flutiste » (pseudo), Les anarchistes en Mai-Juin 1968 (témoignage), Le Monde Libertaire, juin/juillet 2008.
Jean-Jacques Lebel, L’État-normal, réponses, lettre-réponse à des questions de Christian Lebrat, sans date [novembre 1999].
Michel Anthony, Des happenings... autour de Jean-Jacques Lebel, L’En dehors, site internet).
Congrès international de Fédérations anarchistes, Archives Sonores (Deux 33 T), Septembre 1968
Marcel Viaud, Le happening, Anarchisme et non-violence n°11/12 (janvier/février 1968). — Les désastres de la guerre. 1800-2014, Catalogue de l’exposition du même nom, Louvre-Lens, Somogy, 2014.

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