VEGA SALAZAR Nestor, Hernan [Dictionnaire des anarchistes]

Par Hugues Lenoir

Né le 18 décembre 1934 à Santiago (Chili) ; exilé anarchiste chilien ; président de l’association Terre et Liberté pour Arauco ; travailleur social.

Il est le fils de Juan Antonio Vega et d’Amelia Salazar qui étaient commerçants.

Nestor Vega vit en France depuis 1976 où il a trouvé refuge après le coup d’État du dictateur Pinochet. Au Chili, après des études secondaires, il devint à son tour commerçant. En France, il fut d’abord chauffeur intérimaire d’une entreprise de transport (SCETA), puis éducateur spécialisé dans une association prenant en charge des enfants handicapés moteurs et mentaux.

Il s’est marié récemment avec Marie-Louise, dite Lise, Bouzidi, correctrice à la retraite et elle-même militante anarchiste (voir ce nom). Ses deux sœurs, Ana et Teresa, furent elles aussi militantes anarchistes à l’université et plus tard dans les mouvements sociaux jusqu’au coup d’État militaire. Sa sœur Ana est venue se réfugier en France en 1978.

Son engagement militant est pour une part lié à son amitié avec Pedro Nolasco Arratia, ouvrier graphiste, grand militant anarchiste chilien, et avec Lain Diez, militant français réfugié au Chili, ainsi qu’à ses relations avec les réfugiés politiques espagnols après la guerre d’Espagne.

Au Chili, il s’engagea dans un travail social et politique auprès des jeunes des quartiers populaires de Santiago (1960 à 1963) et participa à la création de coopératives de pêcheurs dans l’île de Chiloé, au sud du pays (1964 à 1969). De retour à Santiago en 1970, il fut élu secrétaire du syndicat de commerçants détaillants de poissons et fruits de mer à Santiago (1 700 syndiqués) entre 1970 et 1973. Ce syndicat avait développé un projet avec les coopératives et les syndicats des pêcheurs pour mettre en œuvre la distribution directe entre producteurs et consommateurs.

Il fut arrêté et détenu pendant une semaine (avril 1972), sous le gouvernement d’Allende, comme un des responsables d’une grève revendiquant la distribution directe. Le projet de distribution directe se développa ensuite dans plusieurs ports de pêche (San Antonio, Talcahuano, etc.), mais fut brutalement arrêté par le coup d’État de septembre 1973 qui stoppa toute activité syndicale. Pendant un an, il organisa le soutien moral et économique des camarades recherchés par la police militaire pour les aider à se cacher et à quitter le pays jusqu’au moment où il apprit qu’il était sur la liste des syndicalistes à arrêter.

La deuxième semaine de janvier 1974, il fut arrêté à son travail et transporté manu militari chez lui, une vingtaine de militaires et de civils envahirent et perquisitionnèrent sa maison de fond en comble ; ils fouillèrent et retournèrent les deux jardins à la recherche d’armes. Toute sa bibliothèque fut saisie.
Il fut ensuite conduit à Londres 38, lieu de torture connu à Santiago. En compagnie de sept autres détenus dans la même pièce, il resta cinq jours attaché à une chaise, les yeux bandés, interrogé brutalement, sans alimentation. Le sixième jour, il fut transféré à la sinistre prison de Tejas Verdes, près du port de San Antonio. Au cours du transfert il subit avec ses codétenus un simulacre d’exécution. À Tejas Verdes, ils furent entassés à 50 prisonniers sans paillasse pour dormir. Au bout de quinze jours, il subit un premier interrogatoire accompagné de torture pendant une journée entière et, quinze jours plus tard, un deuxième interrogatoire également toute une journée dans un lieu de tortures appelé « El Canta Gallo » (« Où chante le coq », le coq étant, sous-entendu, le torturé). Après chaque jour de torture, déclare Nestor Vega, « il faut une semaine pour se rétablir. Surtout après les coups de courant électrique dans les oreilles et dans les reins sans compter les coups de matraque en caoutchouc et en bois ». Tejas Verdes fut dénoncé en Europe comme un centre de tortures et la pression internationale obligea la dictature à le fermer.

Nestor Vega fut libéré avec d’autres camarades à la mi-avril 1975. Pendant tout ce temps sa famille le considéra comme disparu.

De retour chez lui, il constata au fil des jours que lui et sa famille (sa première épouse, ses enfants, ses trois sœurs, ses nièces) étaient surveillés, harcelés et suivis partout où ils se rendaient. Cela pendant plus d’un an et demi. Craignant des conséquences répressives à l’encontre de son entourage, il décida de prendre contact avec des camarades qui avaient pour mission de faire sortir du pays les militants menacés. C’est ainsi que son neveu Roberto Torres Vega, résidant en France depuis début 1973, lui envoya le billet pour venir à Paris.

Après trois mois de cours de français à l’Alliance française, il chercha du travail et commença cinq mois plus tard comme chauffeur de poids lourd.

Parallèlement, il prit contact avec des réfugiés chiliens organisés pour faire connaître la situation des prisonniers politiques au Chili avec l’association chilienne Chili Solidarité qui édita un journal du même nom entre 1978 et 1982.

Les camarades de la CNT en exil l’invitèrent à participer au 5e Congrès de la CNT en Espagne, premier congrès depuis la guerre. Il y participa en tant qu’invité avec sa sœur Ana Vega Salazar et son neveu Roberto Torres Vega.

En février 1980, il créa avec quelques camarades le groupe Pedro Nolasco Arratia, du nom d’un camarade anarcho-syndicaliste chilien de la Fédération des ouvriers du Livre qui eut une trajectoire remarquable de plus de trente-cinq années dans le mouvement anarchiste chilien. Ce groupe, avec des compagnons anarchistes chiliens en Hollande, participa à partir d’avril 1981 au soutien économique d’activités de résistance de camarades anarchistes contre la dictature de Pinochet.

Parallèlement, le 31 janvier 1981, avec quelques camarades latino-américains, il organisa une première rencontre de libertaires latino-américains en exil à Paris. Cette organisation, la Coordination libertaire latino-américaine (CLLA), avait comme objectif d’aider des syndicalistes persécutés dans leur pays. Forte de 18 camarades, la CLLA joua un rôle important dans le soutien aux libertaires menacés par les régimes de l’époque en les aidant à sortir de leur pays. Mais la situation de répression en Argentine, en Uruguay, au Chili et en Bolivie rendit le travail de solidarité très difficile ; malgré tout, ces militants parvinrent à aider certains camarades boliviens à quitter le pays et à gagner la France.

En février 1982, à l’invitation de camarades de la CNT espagnole en exil, les membres du groupe Pedro Nolasco Arratia créèrent l’émission sur l’Amérique latine à Radio libertaire sous le nom Information et contre-information d’Amérique latine. Cette émission offrit sur Radio libertaire des témoignages en direct de syndicalistes, de membres d’organisations indigènes et d’organisations de la société civile de différents pays d’Amérique latine. Plus tard, elle prit le nom de Tribuna Latino Americana.

De 1977 à 1982, Nestor Vega participa à la campagne de solidarité avec l’Avant-Garde organisée du peuple (VOP) pour la libération de dix prisonniers politiques. Il fit un premier voyage en Suède et en Norvège en tant que membre du groupe Pedro Nolasco Arratia pour demander aux syndicats suédois et norvégiens d’exiger la libération des dix prisonniers politiques de la VOP, particulièrement celle de Daniel Vergara, militant anarchiste qui reçut une balle dans la colonne vertébrale et demeura paralysé dans une chaise roulante en prison. De même que la libération de Sonia Rivera, atteinte d’un cancer du poumon, sœur de deux dirigeants de la VOP froidement assassinés par la police alors qu’ils venaient de se rendre, sous le gouvernement de Salvador Allende. Grâce au soutien de l’ancien dirigeant syndical chilien Clotario Blest, avec lequel Nestor Vega avait des contacts depuis 1978 et qui avait créé une organisation de défense des droits de l’homme et des droits syndicaux, le syndicat anarcho-syndicaliste norvégien (Travailleurs du Nord) parvint à faire libérer les dix militants emprisonnés de la VOP.

À l’invitation de camarades anarchistes norvégiens qui participaient à la campagne de dénonciation de la dictature argentine et au soutien des prisonniers politiques argentins, uruguayens et chiliens, il effectua un deuxième voyage en Norvège pour y accompagner deux représentantes des Mères de la place de Mai, dont Maria Ester Tello, camarade anarchiste, mère de deux fils disparus et membres de l’organisation libertaire Resistencia Libertaria. En 1984, voyage en Italie à l’invitation de la Fédération anarchiste italienne pour effectuer une tournée d’information sur le Chili.

Le plébiscite de 1989 au Chili marqua la fin de la dictature militaire. Roberto Torres Vega et Sergio ( ?), deux camarades du groupe Noslaco Arratia, retournèrent au Chili et intégrèrent des groupes libertaires existants. En 1991, ils lancèrent avec d’autres camarades la revue Accion Directa, soutenue économiquement par le groupe de Paris, qui fut diffusée pour la première fois le 1er mai 1991. Sept numéros furent publiés. Pendant toute cette période, Nestor Vega continua de transmettre l’information sur l’Amérique latine sur l’antenne de Radio libertaire.

Lors de son premier retour au Chili en mars 1997, vingt ans après son départ, à son arrivée à l’aéroport, il fut interpellé et longuement interrogé par la police « politique » qui connaissait tout de sa vie et de son activité en France. Il put finalement entrer au Chili grâce à la carte de presse de Radio libertaire et à une lettre d’Amnesty International qu’il avait conservée. C’est lors de ce voyage qu’il rencontra à Temuco de jeunes camarades étudiants libertaires d’origine mapuche avec lesquels il établit une relation importante pour soutenir leur mouvement de récupération et d’autonomie administrative des territoires et de respect de leur identité culturelle. De retour en France, il intégra le Comité mapuche de Paris.

Depuis 2001, il maintient des contacts avec des camarades de l’Organisation communiste libertaire (OCL), bien implantée dans le mouvement étudiant et dans quelques syndicats, ainsi qu’avec certaines organisations de bidonvilles dans sept villes du Chili.

En 2002, il participa à la création de l’association Terre et Liberté pour Arauco qui, depuis lors, organise des activités d’information et de solidarité prioritairement sur la situation de répression grandissante subie par les membres des communautés indigènes qui revendiquent leurs droits, mais aussi sur la situation des mouvements sociaux de la société civile chilienne. Il continue depuis 1982 à animer l’émission Tribuna Latino Americana sur Radio libertaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article155105, notice VEGA SALAZAR Nestor, Hernan [Dictionnaire des anarchistes] par Hugues Lenoir, version mise en ligne le 25 avril 2014, dernière modification le 12 août 2020.

Par Hugues Lenoir

ŒUVRE : Articles sur le Chili dans Le Monde libertaire (1991).

SOURCE : Témoignage direct, décembre 2009.

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