GARDRAT Aristide [Pierre, Aristide] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche, Constance Bantman, Dominique Petit

Né le 9 avril 1859 à Lille (Nord), mort le 30 juillet 1893 à Paris VIIe arr. ; anarchiste ; gérant du Père Peinard.

En avril 1885, Gardrat (parfois orthographié Garderat) fut gérant de La Question sociale, « revue des idées collectivistes, communistes et anarchistes et du mouvement révolutionnaire des deux mondes », une publication œcuménique dirigée par le blanquiste Argyriadès.

Par la suite, il fréquenta le Cercle anarchiste international qui, fondé en 1888, était le principal lieu de rencontre anarchiste à l’époque (voir Alexandre Tennevin). Il était licencié en lettres mais aussi en sciences et « doué pour les mathématiques » selon Malato* dans Les Joyeusetés de l’exil et Flor O’ Sqarr dans Les coulisses de l’anarchie.

Il fut gérant du Père Peinard du n°163 du 1er mai 1892 au n°198 du 1er janvier 1893. Convoqué par un juge d’instruction, il ne se rendit pas au rendez-vous, craignant d’être arrêté, il demanda asile une nuit à un ancien camarade d’école, devenu fonctionnaire et tenta de le convertir à l’anarchie à la lueur d’une bougie jusque quatre heure du matin, malgré la fatigue de son hôte.

Gardrat fut condamné le 28 août 1892 à 2 ans de prison et 3.000 francs d’amende : « c’est pour avoir réédité le Père Duchesne , le bon dieu dans la merde qui existe depuis plus d’un demi-siècle que Gardat a étrenné » (Père Peinard 4 septembre 1892). En fait la condamnation était motivée par un outrage « aux bonnes mœurs », à la suite de la publication d’un article intitulé «  Horreurs » et de la chanson « Le bon dieu dans la merde » chantée par Ravachol au moment de son exécution. Gardrat fut condamné sans avoir été convoqué.

Le 5 novembre 1892, la cour d’assises de Paris, le condamnait par défaut à deux ans de prison et 3.000 francs d’amende pour provocation au meurtre à cause de la publication dans le Père Peinard de l’article les Ronchonnades d’un 28 jours paru dans le n°186, Chieries militaires dans le n°187, Parlottes ouvrières, Babillardes d’un campluchard et Coups de tranchet dans le n°188.

Le Père Peinard du 6 novembre 1892, expliqua les suites de l’affaire : «  il ( Gardrat) a été relancer un gas ferré comme 36 chevaux sur les trucs légaux qui, tout en sirotant une chopotte, lui a donné de riches conseils » : ...« Voici que que tu vas faire : tu vas te tirefluter à Londres et t’y installer. De là tu continueras à être gérant et imprimeur du Père Peinard  ». Gardrat envoya donc une lettre en ce sens au président de la cour d’assises, lui signifiant de lui adresser, désormais, le courrier à Londres. Pouget le laissa gérant du journal malgré son exil, il pouvait s’agir d’une nouvelle stratégie pour entraver les poursuites.

Gardrat partit se réfugier à Londres. Le 10 novembre, il y était interviewé par un journaliste du Journal, en compagnie de Bordes, Matha et Gustave Mathieu, le journaliste notait : «  Le gérant du Père Peinard est dans la plus profonde misère ». Il travailla un peu comme plongeur et tomba malade. Dans De Mazas à Jérusalem, Zo d’Axa*, qui le croisa à Sainte-Pélagie, rapporta qu’il avait dû « ses premières quintes de toux aux froides nuits sur les bancs d’Hyde Park  ».

Ce fut à cette époque qu’il devint très probablement l’indicateur Z 2 de la préfecture de police dont les rapports commencèrent le 17 août 1892. Il n’existe pas de preuves formelles que Gardrat fut l’indicateur Z2 mais de fortes présomptions peuvent le laisser supposer. Il arriva dans cette ville probablement le 24 août, le rapport rédigé à cette date rayant l’origine « Paris », pour « Londres ». Il faut souligner qu’à cette époque la Préfecture n’ayant aucun indicateur sur place était en recherche d’un correspondant. Z 2 envoya 24 rapports, jusqu’au 12 février 1893.

Le 11 novembre 1892, Gardrat et Weil rédigeaient un manifeste qui expliquait le motif des explosions à Paris.

Le 21 novembre 1892, Gardrat, dans une misère noire envisageait d’aller à l’ambassade de France solliciter son rapatriement, il n’avait d’autre ressource que ce que lui donnaient Malatesta, Rapp et deux ou trois autres réfugiés anarchistes.

Mais une note du 12 janvier 1893 de Z 2 expliqua que Gardrat était soupçonné d’être un mouchard : à l’occasion d’une réunion du Cercle l’Autonomie, deux lettres furent présentées, l’une adressée à Victor Raabe, un allemand expulsé de France à la suite de l’attentat de la rue des Bons-Enfants et l’autre à Gardrat. L’enveloppe et l’écriture de ces deux lettres étaient identiques. Raab expliqua que cette lettre lui avait été adressée par M. Fédée, officier de paix de la Préfecture de police de Paris qui tentait de le recruter comme indicateur. Au même moment, Weil avait reçu un courrier de Pouget disant que si Gardrat était un mouchard ; cela n’avait pas lieu de l’étonner et que bien au contraire, cette révélation lui expliquait bien des choses qu’il n’avait pu comprendre jusqu’à présent.

L’indicateur Z 2, rendant compte de sa propre mise en cause concluait : « Gardrat s’est laissé emporter, il a dit dans un mouvement de colère … qu’il allait rentrer en France se livrer, subir sa peine et qu’ensuite il enverrait chier les anarchistes. »

Dans un rapport du 19 janvier 1893, Z 2 indiquait : «  La question Mouchards est toujours à l’ordre du jour. Gardrat et Charveron qui ont été mis en cause font toujours l’objet de commentaires plus ou moins désobligeants. Il est à noter que cependant, chacun d’eux à ses partisans. Charveron est moins suspecté que Gardrat ; mais même celui-ci a un clan d’amis qui prennent résolument sa défense et ne veulent pas admettre qu’il se soit jamais vendu à la police  ».

Le style des rapports peut prêter à confusion : un indicateur parlant de lui-même mais il faut se souvenir que les indicateurs envoyaient leurs notes à un correspondant de la Préfecture de police qui les retranscrivait. Les courriers originaux des indicateurs étaient vraisemblablement détruits, par sécurité.
Le 12 février 1893, les rapports de Z2 cessèrent, dès le 15 février, un autre indicateur Z6 le remplaça.

Le 26 février 1893, une soirée était organisée au Club l’Autonomie, au profit de Gardrat qui passa en Belgique le 28 février de Charing Cross pour Ostende puis Bruxelles et Gand où hébergé chez un boulanger, malade, « il ne doit pas en avoir pour longtemps, il est à bout. Il ira en France sous peu » notait l’indicateur Z n°6. Il fut expulsé. Rentré en France, il fut arrêté le 16 mai 1893 rue Galande à Paris.

Le 19 mai 1893, il comparaissait devant la 9ème chambre correctionnelle, comme opposant au jugement du 27 août 1892, le tribunal réduisait la peine à 6 mois de prison. Le 8 juin, il se présentait devant la cour d’assises où il avait été condamné par défaut le 5 novembre 1892. Bénéficiant de circonstances atténuantes il fut condamné cette fois, à 6 mois de prison.

Il fut incarcéré à Saint-Pélagie le 12 juin 1893, «  dans un état lamentable » selon le directeur de l’établissement. Il était alors « phtisique au dernier degré ». Transféré à la Santé le 29 juin, il revint encore plus affaibli le 7 juillet. Son état s’aggravant, il fut renvoyé à la Santé le 13 juillet. Il mourut le 30 juillet à l’hôpital Laennec, l’établissement n’ayant reçu aucune réponse aux lettres envoyées à différentes adresses, le corps fut envoyé à l’Ecole de médecine. Un ami et un parent informés par la presse voulurent récupérer le cadavre de Gardat, mais il avait déjà été disséqué le 5 août et incinéré le même jour au Père Lachaise.

Le 13 août 1893, une cérémonie fut organisée au cimetière du Père Lachaise, une cinquantaine de personnes y participèrent et une vingtaine d’agents de police. Pemjean y prit la parole. Les participants se séparèrent aux cris de : «  Vive la révolution sociale ! Vive l’anarchie ! »

Après la fin de l’exil en Angleterre, la mort de Gardrat fut instrumentalisée par la fraction individualiste pour attaquer Émile Pouget et dénigrer l’idée de solidarité, Gardrat devenait un martyr de la proscription. Au beau milieu d’une énième querelle entre compagnons exilés, rapportée dans Le Libertaire, la rédaction parisienne de ce journal exhorta les compagnons à ne plus se déchirer ainsi : «  Est-ce qu’il ne suffit pas des cadavres de Breuil et de Garderat ? » (Libertaire 15 fevrier 1895) Un article de L’Esprit d’initiative du 24 novembre 1895 intitulé « Misère et mort de l’anarchiste Garderat pour cause d’altruisme  » disait notamment : « Le rédacteur qui l’avait fait condamner et qui avait dû, lui aussi, gagner l’Angleterre, continuait à toucher, très digne, les souscriptions des fidèles de l’“Idée” ; mais Garderat, déclaré indigne, toussait dans le brouillard […]. Garderat mourut, ô vendeurs de la solidarité, de votre mensonge doctrinal ! ». Pouget, s’il avait retiré sa confiance à Gardrat n’avait en rien contribué à son arrestation.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article155890, notice GARDRAT Aristide [Pierre, Aristide] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, Constance Bantman, Dominique Petit, version mise en ligne le 31 mars 2014, dernière modification le 31 janvier 2019.

Par Guillaume Davranche, Constance Bantman, Dominique Petit

SOURCES : État civil de Lille et de Paris — René Bianco, « Cent ans de presse... », op. cit. — Journal des débats politiques et littéraires du 17 juillet, du 9 et du 13 août 1893 — Zo d’Axa, De Mazas à Jérusalem, Chamuel, 1895 — Charles Malato, Les Joyeusetés de l’exil, Stock, 1897 — Flor O’ Sqarr, Les coulisses de l’anarchie, L’Insomniaque, 1990 — Constance Bantman, « Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts », thèse en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Paris-XIII, 2007 — La Presse, Le Journal, le Journal des débats, la Lanterne, le Matin, le XIXème Siècle, Le Petit Parisien sur Gallica — Le Père Peinard à l’l’IFHS — Arch. PPo. Ba 1508 et 1089

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