LE GALL Jean [Dictionnaire des anarchistes]

Par Marcel Boivin, Claude Pennetier, Michel Pigenet, notice revue par Guillaume Davranche

Né le 14 juin 1896 à Carhaix-Plouguer (Finistère), mort le 3 septembre 1956 au Havre (Seine-Maritime) ; camionneur ; anarcho-syndicaliste, puis réformiste.

Fils d’un journalier, membre du Groupe libertaire du Havre (voir Henri Offroy), Jean Le Gall était en 1919-1920, secrétaire de la section des camionneurs au sein du Syndicat général des ouvriers du port (SGOP) du Havre, couramment appelé syndicat des Dockers. Avec Auguste Senécal* et Auguste Hervieu*, il était également un des principaux porte-parole de la minorité révolutionnaire du syndicat.

Durant la vague de grèves nationales de mai 1920, il fut emprisonné quelque temps pour « entrave à la liberté du travail ».

En octobre 1920, après le congrès confédéral d’Orléans, les minoritaires menèrent l’offensive contre les secrétaires du SGOP, Louis François (par ailleurs conseiller municipal) et Millet qui, selon eux, avaient bafoué leur mandat en soutenant la majorité confédérale au congrès. Dans les semaines qui suivirent, fut constitué le Comité syndicaliste révolutionnaire (CSR) du Havre.

Le 10 décembre 1920, après la démission de Millet, Senécal fut élu secrétaire adjoint du SGOP à l’unanimité. Le 23 mai 1921, après la démission de Louis François, il devint secrétaire provisoire mais, le 12 décembre, c’est Auguste Hervieu, plus souple, qui fut élu secrétaire. Jean Le Gall fut alors contrôleur des finances du syndicat.

Après la scission confédérale de décembre 1921, le SGOP et l’Union des syndicats du Havre (USH) refusèrent dans un premier temps d’entériner la scission. Ils ne se résolurent à rallier la CGTU qu’en mars 1922. Entre-temps, le 3 février, le CSR du Havre avait renouvelé son bureau. Le secrétaire,Marcel Coursolles, et son adjoint Berceron avaient été remplacés respectivement par Jean Le Gall et Émile Courtois*.

Le 8 juin 1922, Jean Le Gall fut désigné comme délégué du SGOP au Ier congrès confédéral de la CGTU, à Saint-Étienne, où il vota les motions Besnard*. Puis il revint au Havre, où une formidable grève des métaux était en train de se développer (voir Henri Quesnel). Du 21 août au 1er septembre, toutes les corporations firent grève par solidarité, dont les dockers.

Le 26 août, la troupe chargea une foule de grévistes, faisant 4 morts. S’ensuivit une nuit d’émeutes et, dans les jours suivants, une trentaine de « meneurs » furent incarcérés. Le Gall en faisait partie.

Le 29 décembre 1922, il présenta, lors d’une réunion, une motion favorable à l’adhésion de la CGTU à l’Internationale syndicale rouge, sous certaines réserves.

Après qu’Henri Quesnel eut, le 3 juin 1923, démissionné du secrétariat de l’USH, Jean Le Gall fut élu à sa place. Il organisa, au sein de l’USH, une école des Jeunesses syndicalistes.

Avec l’Union des syndicats du Rhône, l’Union des syndicats du Havre fit partie des ultimes bastions anarcho-syndicalistes au sein d’une CGTU de plus en plus procommuniste. Les Havrais jouèrent donc un rôle non négligeable dans les luttes de tendances de cette période. L’USH présenta la candidature du Havre pour accueillir le IIe congrès confédéral de la CGTU, mais cette proposition fut, bien sûr, repoussée.

Le IIe congrès de la CGTU se tint finalement à Bourges, du 12 au 17 novembre 1923. Jean Le Gall y fut délégué du Bâtiment, du Textile, des Métaux et des Dockers du Havre, ainsi que des Métaux de Caen. Il soutint les motions minoritaires.

Le conflit des tendances au sein de la CGTU atteint son paroxysme avec l’assassinat des ouvriers libertaires Clos* et Poncet*, le 11 janvier 1924. Après ce drame, de nombreux syndicats quittèrent la CGTU, dont le SGOP au Havre, qui vota en avril son passage à l’autonomie.

Les syndicats havrais devenus autonomes restèrent néanmoins membres de l’USH, malgré les protestations de l’UD CGTU de Seine-Inférieure.

Après que la fédération du Bâtiment tout entière soit, le 1er novembre 1924, passée à l’autonomie, les communistes exigèrent que l’USH se positionne sur la situation. Le 4 novembre, ils firent voter, à la quasi unanimité de la commission administrative de l’USH, une motion condamnant les scissions dans la CGTU.

Le 28 novembre, ils tentèrent de pousser leur avantage en réclamant la démission de Jean Le Gall, lui-même membre d’un syndicat passé à l’autonomie. Le Gall répliqua en soulignant qu’il appartenait en fait à la section des camionneurs qui, elle, était restée fidèle à la CGTU. Il posa alors la question de confiance, et battit les communistes. L’USH lui renouvela sa confiance par 12 voix contre 9 — les 12 syndicats en question représentant les deux tiers des effectifs syndiqués. Benoît Broutchoux, représentant de la Minorité syndicaliste révolutionnaire (MSR) de la CGTU était venu spécialement pour soutenir Le Gall à cette occasion.

Léon Lucheux lui succéda le 2 juin comme secrétaire de l’USH, mais il fut déchu dès septembre pour mauvaise gestion, et Le Gall dut reprendre le poste.

Le 17 octobre 1925, le communiste Henri Gautier présenta sa candidature au secrétariat de l’USH, contre Jean Le Gall, sans succès. Le Gall fut réélu par 14 voix contre 7 à Gautier.

Les communistes provoquèrent alors une scission dans l’USH et constituèrent, en avril 1926, une union locale unitaire, que l’UD CGTU de Seine-Inférieure s’empressa de reconnaître comme seule légitime. Jusqu’en 1935, Le Havre devait donc voir cohabiter trois unions locales : les petites UL CGT et CGTU, et la principale, l’USH autonome, qui conserva les locaux historiques, l’imprimerie et le journal Vérités. Durant toute cette période, Jean Le Gall resta secrétaire de l’USH, dominée par les anarcho-syndicalistes.

Cependant, le SGOP était affaibli. D’une part, les camionneurs et les charbonniers l’avaient quitté pour rejoindre l’UL-CGTU. D’autre part, le patronat avait réussi à susciter la création d’une organisation de dockers corporatiste, le Comité de défense des intérêts des ouvriers du port, qui collaborait à l’Office du travail créé par les employeurs.

En 1928 cependant, la situation changea du tout au tout. Les camionneurs réintégrèrent le SGOP. Puis le Comité de défense, au sein duquel un courant syndicaliste s’était développé, fusionna avec le SGOP. La nouvelle organisation lança une forte grève qui se conclut, le 18 juillet 1928, par un accord imposant que chaque ouvrier travaillant sur le port soit adhérent au syndicat. Jean Le Gall fut un des signataires de l’accord dont le principe subsista tant bien que mal jusqu’au statut des dockers de 1947.

La réunification confédérale de 1935 vit la fusion des trois unions locales de syndicats du Havre. Jean Le Gall devint alors un des responsables de la fédération CGT des Ports et Docks réunifiée, qui atteignit, après Juin 36, les 100 000 adhérents. Soucieux de limiter l’influence des communistes dans la fédération, il rejoignit la tendance Syndicats animée par René Belin.

Il s’éloigna alors définitivement de l’anarcho-syndicalisme. Sous l’Occupation, il adopta une attitude tactique, acceptant de siéger dans les institutions de la Charte du travail pour mieux aider réfractaires au STO et syndicalistes résistants. Cela lui lui valut cependant, à la Libération, d’être éliminé de la fédération des Ports et Docks par les communistes. Il n’en continua pas moins son activité syndicale sur le port, restant fidèle à la CGT. Pour cet ultime partie de son itinéraire, consulter sa notice par Michel Pigenet.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article156572, notice LE GALL Jean [Dictionnaire des anarchistes] par Marcel Boivin, Claude Pennetier, Michel Pigenet, notice revue par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 24 février 2014, dernière modification le 16 septembre 2020.

Par Marcel Boivin, Claude Pennetier, Michel Pigenet, notice revue par Guillaume Davranche

SOURCES : État civil de Carhaix-Plouguer — Arch. Nat. F7/13041, F7/13586. — Arch. Dép. Seine-Inférieure, dockers du Havre, non classé. — Arch. Seine-Saint-Denis, fonds Bibliothèque marxiste de Paris, bobine 231, 9 mai 1927. — Vérités, 1924-1939. — Arch. Nat. (CARAN) : F1a 3374 ; F7 13705 ; F22 1803, 1968 et 1972. Centre des archives contemporaines : 920 251, art. 15. — Archives de la Préfecture de police de Paris : dossier 63591. — Archives de l’Institut CGT d’histoire sociale : dossier de la commission de reconstruction des organisations syndicales de travailleurs. — L’Atelier des 9 et 23 mai 1942 ; 21 août ; 2 octobre et 30 octobre 1943 .— L’Avenir des Ports de septembre 1956 et décembre 1965.— Le Peuple du 31 mars 1945.— Syndicats des 15 avril 1937, 12 octobre 1938 et 30 août 1939. Congrès de fusion des syndicats autonomes, confédérés et unitaires, Le Havre, 13-15 décembre 1935, Imp. de l’Union, Le Havre.— Congrès fédéral les 27-29 janvier 1938 (Nantes) ; 19-22 mars 1946 (Paris) ; 22-24 juin 1950 (Paris) ; 17-18 mai 1955 (Paris) ; 13-14 juin 1962 (Paris) ; 22-23 juin 1966 (Paris). — Désiré Brest, Mémoires inédits, 1972. — F. Cahier, « La classe ouvrière havraise et le Front populaire, 1934-1938 », maîtrise, université Paris-I, 1972 — P. Pasquier, « Les dockers du Havre, 1928-1947 », maîtrise, université de Rouen, 1973 — John Barzman, Dockers, métallos, ménagères. Mouvements sociaux et cultures militantes au Havre, 1912-1923, PURH, 1997 — Groupe libertaire Jules Durand, Histoire méconnue et oubliée du syndicalisme havrais 1907-1939, Éd. du Libertaire, 1997.

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