LEGRAIN Louis, Félix [Dictionnaire des anarchistes]

Par Hélène Rannou, notice complétée par Guillaume Dravanche et Jean-Jacques Doré

Né le 26 juillet 1879 à Cherbourg (Manche) ; ouvrier ajusteur ; secrétaire du syndicat CGT des Métaux du Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) en 1918 et 1919 ; anarchiste.

Fils d’un second maître de manœuvre, Louis Legrain suivit ses parents qui s’installèrent au Havre, 11 rue de Bapeaume. Après une formation d’ajusteur, il fut appelé au service militaire en 1900 et obtint sa libération le 30 octobre 1902 avec le grade de brigadier. Embauché l’année suivante à l’usine Sturmlinger qui fabriquait des pièces destinées à la construction navale, il se maria au Havre le 12 janvier 1906 avec Marguerite Lefebvre.

En 1911, il fut élu secrétaire de la section mécanique du syndicat général CGT des Métaux du Havre dirigé par Jules Buray puis Gustave Chauvin à partir de 1912. Collaborateur de Vérités le mensuel de l’Union locale, il fut l’un des orateurs du meeting du 1er mai 1912. Mobilisé le 3 août 1914, il fut détaché le 23 juillet 1915 à l’usine Schneider d’Harfleur, à côté du Havre.

Au mois d’août 1916, alors que les usines métallurgiques du Havre tournaient à plein régime avec le concours de nombreux affectés spéciaux mis à disposition par les autorités militaires, le syndicat CGT des Métaux fut réactivé avec à sa tête un bureau favorable à l’union sacrée où dominait la personnalité de Le Chapelain ; Bouty était secrétaire, Charles Le Chapelain secrétaire adjoint et Abel Viandier trésorier. Le syndicat connut une croissance continue, 2 000 adhérents en janvier 1917 puis 4 500 ou 8 000 un an plus tard, renforçant d’autant la tendance minoritaire hostile à la guerre.

Le 30 janvier 1918, le bureau sortant fut mis en minorité et lors de l’assemblée générale du 3 février, présidée par Claude Berthelon, la nouvelle équipe élue comprenait Gaston Patout secrétaire, Louis Legrain secrétaire adjoint et Marcel Boulard trésorier. Ils étaient assistés d’une commission administrative de neuf membres dont Georges Souday, Claude Berthelon et Gaston Hansen. Le nouveau bureau fit adopter un ordre du jour qui prévoyait "la lutte par tous les moyens à employer pour arriver à la satisfaction complète et totale au sujet des salaires et à la fin de la guerre". Il annonçait, en outre, la décision d’adhérer au CDS. En avril 1916 avait été fondé à la Bourse du Travail de Paris le Comité de défense syndicaliste ouvert aux syndicats opposés à la guerre. Dirigé par Aimé Rey puis Raymond Péricat, il reçut l’adhésion de plusieurs syndicats du Bâtiment et de la Métallurgie de la Seine et de la Loire. Le rapport du contrôleur local de la main-d’œuvre militaire en date du 5 février ajoutait : "J’ai fait venir les dénommées Berthelon et Souday pour savoir qui était à l’origine de l’ordre du jour lu par Berthelon. J’ai demandé à Souday s’il en acceptait la paternité, il ne l’a pas accepté. En fait Monsieur Laroze commissaire de police qui assistait à la réunion déclare formellement qu’il a vu Souday sortir de sa poche l’ordre du jour et le remettre à Berthelon. Son impression très nette est que Souday plus encore que Berthelon est le promoteur du mouvement".

Malgré les mises en garde de la tutelle militaire, l’équipe dirigeante ne tarda pas à mettre en application le programme adopté. L’adhésion au CDS fut effective fin février. Dans une lettre à Vallet - qui remplaçait Péricat emprisonné - datée du 15 juin, il se présentait comme le secrétaire général du CDS du Havre. En mars une assemblée générale à laquelle assistèrent 1 200 syndiqués adopta le principe d’une campagne pour revendiquer des hausses de salaires, la défense de la Charte d’Amiens et la lutte pour la paix. Les autorités militaires réagirent et convoquèrent Patout, Legrain, Souday et Berthelon le 11 avril 1918 au siège du gouverneur militaire. La poursuite de l’action pacifiste entraînerait des sanctions, mutations, retour à l’armée d’active et même arrestations. Les "conjurés" passèrent outre, le 14 mai une assemblée générale de 800 métallos désigna un délégué au congrès minoritaire qui devait se tenir à Saint-Etienne (Loire) les 19 et 20 mai et le 17 mai, dans le cadre du plan du CDS d’une grève générale pour la paix, le syndicat provoqua des rassemblements en plein air dans les cours des usines Schneider, Westinghouse et Forges et Chantiers de la Méditerranée. Environ 3 000 ouvriers se mirent en grève et tentèrent de bloquer d’autres usines. Les autorités militaires réagirent aussitôt, Souday et Berthelon furent arrêtés le 18 et le mouvement fit long feu. 21 meneurs, affectés spéciaux originaires d’autres départements, furent déplacés et le seul responsable originaire de Seine-Inférieure à être muté fut Georges Souday après sa libération. La sanction toucha tous les membres du bureau et de la commission administrative, sauf Legrain et Boulard ; les deux hommes ne représentaient pas une menace, peut être la tutelle militaire avait-elle posé des conditions à leur maintien, en tout cas Marcel Boulard renonça à la fonction de trésorier.

L’organisation décapitée, un nouveau bureau fut élu le 23 juin 1918, Louis Legrain (secrétaire), Pottier (secrétaire adjoint), Gouverneur (trésorier) et Marcel Coursolles (trésorier adjoint). Pleins de ressentiments à l’égard de la direction fédérale qui n’avait pas soutenu le mouvement du 17 mai, le nouveau secrétaire fut délégué au congrès fédéral des Métaux tenu à Limoges du 10 au 13 juillet 1918, il soutint Guillaume Verdier qui réclamait la démission de Merrheim. Au congrès confédéral qui s’ensuivit, il vota contre le rapport moral.

Malgré quelques grèves perlées, l’élan de février était brisé. Après l’armistice, un grand rassemblement ouvrier fut convoqué le 17 novembre. Devant 2 000 personnes, Legrain appela à la solidarité avec le prolétariat allemand, et la nécessaire reconstruction de l’Internationale. Peu après, il fut réélu secrétaire du Syndicat des Métaux (appointé à 600 frs. par mois), Marcel Coursolles étant trésorier (appointé à 500 frs. par mois).

Au début de 1919, le syndicat des Métaux fit pression pour l’embauche des ouvriers démobilisés, en exigeant le renvoi dans leurs foyers des prisonniers allemands et des travailleurs coloniaux. Il fit également campagne pour l’amnistie des mutins et des pacifistes, et en solidarité avec les révolutions russe et hongroise, mais surtout, il canalisa le profond mécontentement des métallurgistes dans un mouvement très suivi qui s’appuyait sur la grève perlée et le refus des heures supplémentaires. Il porta ses fruits le 26 avril, lorsqu’il signa un contrat collectif instaurant la journée de huit heures dans la métallurgie havraise. Fort de ce succès, il publia plusieurs articles dans Le Libertaire et L’Internationale où il critiquait la tiédeur de la direction confédérale, qui lui valut la réplique de Georges Dumoulin qui l’accusa dans La Bataille syndicaliste de ne pas avoir cotisé pendant la guerre.

Signe de la progression des minoritaires au Havre, le congrès de l’Union locale le 1er juin 1919, désigna comme propagandistes trois majoritaires (Louis François, François Montagne, Henri Duchateau) et trois minoritaires (Legrain, Coursolles, Louis Parisot).

À l’époque, Louis Legrain avait adhéré au Parti communiste de Raymond Péricat, issu de la transformation du CDS, et écrivait dans L’Internationale.

En septembre, il fut de nouveau délégué (minoritaire) au congrès fédéral des Métaux, où il apparut proche de Verdier et où Merrheim le tourna en ridicule en exhibant une lettre de lui demandant une subvention de 20 000 francs à la préfecture pour une société de gymnastique. Peu après, au congrès confédéral CGT à Lyon (septembre 1919), Legrain se signala par une violente diatribe contre Alphonse Merrheim dont L’Humanité se fit l’écho, et refusa de voter la motion d’« unanimité » par laquelle la majorité avait obtenu le ralliement temporaire d’une partie de la minorité.

Le syndicat des Métaux soutint la grève des mouleurs du Havre déclenchée le 5 novembre 1919 et qui dura 76 jours. À cette occasion, pour contrebalancer le journal de l’UD réformiste de Seine-Inférieure, Réveil ouvrier, Louis Legrain cofonda L’Ouvrier métallurgiste, dont ne parurent que quatre numéros, du 15 novembre 1919 au 15 février 1920.

À l’été de la même année, pour lutter contre la vie chère, il fut l’un des promoteurs d’une campagne où, par l’action directe, les ouvriers imposèrent pendant plusieurs semaines des réductions de prix aux commerçants locaux. Il dirigea également l’agitation dans les usines métallurgiques de la région havraise, préconisant la grève perlée et celle des heures supplémentaires, plutôt que la grève générale au printemps.

Réélu secrétaire permanent des Métaux du Havre (appointé à 700 frs. par mois) le 2 décembre 1919, il était assisté de Marcel Coursolles et Augustin Duval (secrétaires adjoints), Alexandre Coquerel (trésorier), Maurice Gilles (trésorier adjoint) et Charles Roger (archiviste) ; le syndicat comptait alors 4 500 adhérents. Il dirigea les négociations de salaires avec les représentants du patronat mais son intransigeance empêcha la signature d’un compromis souhaité pourtant par ses mandants. Mis en minorité lors d’une assemblée générale tenue en mars 1920, il fut contraint de démissionner. Les rapports de police évoquaient en outre le rétrécissement des effectifs du Syndicat des métaux, l’échec de la grève des mouleurs (voir Raymond Lachèvre), son attitude intransigeante au congrès confédéral de Lyon, la protection dont il couvrait le groupe libertaire exclu de la Jeunesse syndicaliste (voir Henri Offroy). John Barzman évoque également une possible fatigue militante, compliquée de difficultés familiales. Il fut en tout cas remplacé par Henri Quesnel, lui aussi libertaire, mais d’un tempérament plus conciliant.

Le 30 juillet 1920, au cours du mouvement des ménagères contre la vie chère, il fit partie de la commission de cinq membres (Louis François, Henri Duchateau, François Montagne, Louis Legrain, Louise Mallot) mise en place par l’Union locale pour surveiller le cours des prix.

Legrain quitta peu après la région du Havre pour s’installer à Saint-Étienne où, en septembre 1920, il était membre du Groupe d’études philosophiques et sociales d’inspiration libertaire, fondé par Charles Flageollet* et Clovis Andrieu.

Le 28 novembre 1920 il adhéra au Comité syndicaliste révolutionnaire (CSR) de Saint-Étienne et devint bientôt l’un des responsables de l’UD de la Loire. Il travaillait alors comme démarcheur en assurances mais, en janvier 1921, le CSR l’incita à retourner en usine.

Domicilié 24 rue Voltaire puis 23 rue Ronnelle à Saint-Étienne (Loire), il s’y remaria le 3 octobre 1927 avec Fortunée Guillard.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article156575, notice LEGRAIN Louis, Félix [Dictionnaire des anarchistes] par Hélène Rannou, notice complétée par Guillaume Dravanche et Jean-Jacques Doré, version mise en ligne le 6 janvier 2021, dernière modification le 6 janvier 2021.

Par Hélène Rannou, notice complétée par Guillaume Dravanche et Jean-Jacques Doré

SOURCES : État civil de Cherbourg — Arch. Nat. F7/13619, 13601 et 13619 — Arch. Dép. Seine-Maritime 2 Z 76, 2 Z 182, 10 MP 1408 Bureaux syndicaux 1918-1919, 4 MP 1810 Réunions syndicales au Havre 1919-1925, série R, réunions syndicales non classées, Registre matricule militaire. — Arch. Dép. Loire M 539 — Michèle et Gérard Raffaelli, « Le Mouvement ouvrier contre la guerre dans le département de la Loire, 1914-1920 », DES, université de Nanterre, 1969 — Groupe libertaire Jules Durand, Histoire méconnue et oubliée du syndicalisme havrais 1907-1939, Éd. du Libertaire, 1997 — John Barzman, Dockers, Métallos, Ménagères. Mouvements sociaux et cultures militantes au Havre, 1912-1923, PURH, 1997. — Inspection des forges de Paris, rapport du sous-lieutenant d’artillerie Chardenal contrôleur local de la main d’oeuvre militaire en date du 5 février 1918.

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