DIB Mohammed [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 21 juillet 1920 à Tlemcen (Algérie), mort le 2 mai 2003 à La Celle-Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) ; communiste dans sa jeunesse algérienne ; instituteur à ses débuts, journaliste à Alger Républicain (1950-1951), puis employé comptable ; romancier et poète de langue française auteur d’une « trilogie algérienne » ; expulsé d’Algérie vers la France à la fin de 1959 ; grand prix de la francophonie par l’Académie française en 1994.

Le père de Mohammed Dib a exercé plusieurs métiers dont ceux de menuisier et de commerçant ; il est mort en 1931. La famille était une « famille bourgeoise ruinée », mais d’une certaine notoriété sinon de culture à Tlemcen ; la mère avait sauvé une grande malle de livres, « en langue étrangère » que personne ne lisait. Si sa langue première est l’arabe parlé, Mohammed Dib ne fréquente pas l’école coranique ; il est formé à l’école française, dans une grande admiration pour ses instituteurs et un grand appétit de lectures.

Plus encore, il suit les leçons de musique et de chant et s’attache dans ses activités à Tlemcen, à l’instituteur Roger Bellissant* arrivé au début des années 1930 et détaché à l’enseignement de la musique dans toutes les écoles de la ville. Mme Bellissant dirige l’école maternelle et la famille Bellissant et habite le logement de fonction au-dessus de l’école. Mohammed Dib suit Roger Bellissant* dans la ville, à la chorale, aux concerts et aussi aux réunions de cellule du PCA car cet homme merveilleux est communiste, distribuant L’Humanité jusque dans les réunions mondaines des amateurs de grande musique. Mohammed Dib y gagne la passion de Beethoven et celle de Mozart en second ; il s’initie aussi à la peinture du XIXe siècle européen ; il peint et écrit des poèmes depuis l’âge de quatorze-quinze ans. À la fête des écoles, Roger Bellissant*, du haut du kiosque à musique sur la double place de la ville, fait chanter : « Gloire-à toi, gloire – à toi Chère éco-le – laï-que ». Dans ses notes publiées avec le recueil posthume Laëzza, M. Dib dit encore sa grande émotion à ces souvenirs. La chorale de Roger Bellissant* chantait L’Internationale en arabe sur un arrangement de musique andalouse dans les manifestations du Front populaire et du Congrès musulman réunissant sur la place et sous les drapeaux rouges, syndicalistes, communistes, Oulémas et de nombreux Tlemcéniens de tous milieux, « musulmans et juifs », selon les catégories très vives en cette ville au passé impérial musulman, turc, kouloughli, andalou et maure. En 1951, Mohammed Dib entrera dans la famille Bellissant en épousant la fille Colette Bellissant

Ayant poursuivi ses études secondaires au lycée d’Oujda, pour vivre, le jeune Mohammed Dib va s’employer dans cette région frontalière. En 1939-1940, il enseigne comme instituteur à Zoudj Beghal, côté algérien. Sans faire à proprement parler de service militaire, il est en 1940-1941 comptable dans les bureaux de l’Armée (service des subsistances) à Oujda, côté Maroc ; en 1942, après le débarquement allié, il est requis au service civil du génie puis employé aux chemins de fer algériens. En 1943-1944, il sert d’interprète anglais-français auprès des armées américaines à Alger. Il retourne à Tlemcen, en 1945, où il exerce comme dessinateur de maquettes de tapis réalisés sous son contrôle à exemplaire unique, et vendus par ses soins. Il continue à peindre avant de faire le choix d’entrer en littérature.

Au début de 1948, il est invité par le Service des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire du Gouvernement général, aux rencontres organisées à Sidi Madani près de Blida ; il y séjourne du 23 février au 13 mars. Il y fait la rencontre de Jean Cayrol, Jean Sénac*, Albert Camus*, Brice Parain, entre autres. Sa vocation littéraire se précise alors tout en participant à ses heures à des actions de syndicalisme agricole car il est membre du PCA. Son premier voyage en France date de cette année 1948.

En 1950-1951, Mohamed Dib fait un passage comme employé à Alger Républicain, aux côtés de Yacine Kateb* et Roland Rhaïs* notamment. Il y fait paraître de courts reportages, des poèmes, des chroniques sur le théâtre algérien en arabe parlé. Des poèmes paraissent aussi dans Liberté, l’organe du PCA. Mais écrivant pour lui, l’essentiel de son temps est consacré à donner à lire le quotidien en Algérie à travers le roman ; depuis 1948 il poursuit une sorte de vaste récit de vie algérienne qui va devenir, après refonte, la trilogie « Algérie ».

Quittant son emploi à Alger Républicain, il effectue son second voyage en France en 1952. C’est alors qu’il envoie son premier roman La grande maison aux éditions du Seuil à Paris, où Jean Cayrol est directeur de collection. Le roman paraît en 1952 et connaît une réédition moins d’un mois plus tard. Secrétaire du PCA, Sadek Hadjérès* procède à un véritable éreintage dans le numéro de mai 1953 de la revue Progrès. Ce premier volet est suivi de L’incendie en 1954, reprenant des passages d’enquêtes sur les ouvriers agricoles en grève d’Aïn-Taya près d’Alger. Le troisième volet de la trilogie Le métier à tisser paraît en 1957. Louis Aragon écrit alors que l’audace de Mohammed Dib est « d’avoir entrepris comme si tout était résolu l’aventure du roman national de l’Algérie ». Heureusement que Mohammed Dib a le ferme appui d’Aragon, pape des Lettres françaises, son hebdomadaire publié en France, et grand cardinal des lettres dans le mouvement communiste. La lutte de libération s’est étendue et se durcit. Aussi l’œuvre de Mohammed Dib est dépréciée par les journaux de la colonisation ; elle continue à être malmenée par les critiques du PCA qui ne jurent encore que par le réalisme socialiste et la littérature de combat.

Avec deux cents autres Algériens et Français, Mohammed Dib a signé après le 1er novembre 1954, le Manifeste « Fraternité algérienne » dans le but de « rapprochement entre les deux populations ». Alors qu’il reste employé dans la correspondance commerciale et la comptabilité, c’est pour sa trilogie algérienne et pour sa réputation de communiste qu’il subit la suspicion coloniale et la surveillance administrative qui grandissent après le 13 mai 1958 et le retour de flamme de l’opinion colonialiste de 1958 à 1959.

À la fin de l’année 1959, il est expulsé d’Algérie par les autorités françaises ; il s’abrite d’abord chez ses beaux-parents retraités à Mougins sur la Côte d’Azur, qui restera un havre de longs séjours à la maison Bellissant. C’est le moment de rupture qui en fait un grand écrivain de langue française, qui ne peut plus être que le témoin, moins du passé que de ce qui fut le vécu algérien dans la familiarité conjointe de l’arabe parlé et de l’oralité française coloniale. À la différence des auteurs qui entendent se faire la voix de l’Algérie, Mohammed Dib parle de l’Algérie sans élever la voix, voire conserve par devers lui notations et retours de mémoire.

Il effectue quelques voyages dans les pays de l’Europe de l’Est ; en 1960, il se rend au Maroc pour le projet de film à partir de La grande Maison, qui tourne alors court. Il publie en 1961 son premier recueil de poèmes Ombre gardienne. En 1962, la guerre algérienne de libération est la toile de fond de « la ville qui est le mariage du paradis et de l’enfer » dans son roman Qui se souvient de la mer.

Puis il s’ouvre au monde d’Europe du Nord et d’Amérique du Nord. Il est monté s’établir près de Paris en 1964 à Meudon-la-Forêt d’abord, puis à La Celle-Saint-Cloud. Il découvre la Finlande et la Californie ; il écrit sur ces autres mondes. Il revient cependant vers l’Algérie : Le désert sans détour (1985), La nuit sauvage (1995), Si diable veut (1998) et plus encore Tlemcen ou les lieux de l’écriture (1994). Quelques vingt cinq titres de romans, de recueils de poèmes, de théâtre, de contes et nouvelles. À sa mort (2003) il laissait pour publication posthume une fiction au genre neuf Laëzza (Albin Michel, Paris 2006) suivie de ses souvenirs de son instruction auprès de ses maîtres d’école à Tlemcen en ses années d’apprentissage.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article156945, notice DIB Mohammed [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 21 février 2014, dernière modification le 21 février 2014.

Par René Gallissot

SOURCES : Outre les œuvres citées, J. Déjeux, notice dans Parcours, op. cit., n°00, juin 1983, Paris. — Le Monde, 4-5 mai 2003. — Naget Khadda, Mohammed Dib, cette intempestive voix recluse, Edisud, Aix-en-Provence, 2003. — Correspondance avec Colette Bellissant.

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