BÉNAZECH Yves, Williem, Gérard, Martin

Par Pierre Alanche

Né le 11 novembre 1912 à Castres (Tarn) ; apprenti chaudronnier, carrossier, soudeur, gardien de la paix, brigadier-chef ; responsable départemental JOC ; membre du MPF ; résistant ; syndicaliste, président de la section Tarn de l’UNRP (Union nationale des retraités de la police) ; président des anciens combattants du Séquestre (Tarn).

Yves Bénazech et l’abbé de Villeneuve
Yves Bénazech et l’abbé de Villeneuve

Fils d’Aimé Bénazech, cheminot puis cuisinier, et de Jeanne Cazaban, Yves Bénazech avait un frère aîné, Wilfrid, et une sœur cadette, Pâquerette. Son père, bien que disciple de Jaurès et proche du parti socialiste tint à ce qu’il fît ses études primaires à l’école privée, « l’école des Frères » de Castres, car il s’estimait en droit de placer ses enfants dans l’école de son choix.

Yves Bénazech fut marqué par l’exemple de son père qui lutta dans sa vie quotidienne contre l’intolérance et l’injustice. Il entra en apprentissage d’abord comme menuisier en 1925 puis comme chaudronnier en 1928. Il fut embauché l’année suivante à l’usine des aciéries du Saut-du-Tarn à Saint-Juéry près d’Albi ; c’était la grande entreprise de la région qui fabriquait des limes et des faux sous les marques Talabot et Saut-du-Tarn, et différents outillages agricoles et industriels. Entré comme manœuvre, il devint soudeur à l’arc, poste qu’il occupa jusqu’à son départ en 1942.

Dès son entrée au Saut-du-Tarn, voyant les conditions déplorables de travail des apprentis et des jeunes ouvriers, Yves Bénazech essaya de créer un syndicat chrétien, sans succès, aussi prit-il contact avec la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) et en particulier avec l’abbé de Villeneuve qui venait d’être nommé aumônier des œuvres sociales et ouvrières. Après son service militaire, effectué pendant dix-huit mois à Montpellier (Hérault) et à Mont-Louis (Pyrénées-Orientales) dans la cavalerie (1932-1933), il fut, jusqu’à sa mobilisation fin 1939, responsable départemental de la JOC. À ce titre, il se rendit au congrès mondial de 1936 à Genève qui réunit 20 000 participants et fit une impression profonde dans cette ville, siège de la société des Nations et du Bureau international du travail. Il participa à l’accueil des réfugiés espagnols, victimes de la guerre civile, qui affluèrent au printemps 1939. Au cours d’une réunion sur les Nouvelles équipes françaises, animée par Francisque Gay qui les avaient fondées avec Georges Bidault, il fit connaissance avec Charles d’Aragon qu’il allait retrouver plus tard dans la résistance.

Mobilisé dès septembre 1939, il fut envoyé dans le nord-est de la France, essentiellement en Alsace mais se déplaça au gré des ordres jusqu’en mai 1940. Après l’armistice qu’il vécut comme une capitulation devant les Allemands, il participa au Mouvement populaire des familles (MPF). Il reprit son emploi au Saut-du-Tarn et avec l’abbé de Villeneuve, Édouard Rieunaud, Émile Mithout (ancien rédacteur de « Jeunesse ouvrière » qui avait de nombreux contacts grâce à sa fonction de secrétaire de la chambre des métiers du Tarn), Raymond Pins, Henri Rouffignac, Goulesque, ils formèrent un groupe réunissant les anciens camarades de la JOC et du MPF, aucun ne manquant à l’appel. Pendant cette période, ils étaient attristés par les positions favorables à la collaboration de certains représentants de l’Église catholique qui allaient jusqu’à soutenir la Légion des volontaires français contre le bolchevisme comme le cardinal Baudrillart. En revanche, ils se réjouirent quand des prélats, tel Mgr Saliège, exprimèrent des positions courageuses contre le racisme et l’antisémitisme. Le groupe se mobilisa d’abord dans le combat d’idées : il assura la diffusion de Temps présent puis de Temps nouveau et des journaux de la résistance qui paraissaient : Témoignage chrétien, Combat, Franc-tireur, Libérer et Fédérer ; il diffusa également de nombreux tracts locaux et se lança ensuite dans des actions de résistance. Le groupe était en contact avec Charles d’Aragon alias Marssac, installé dans le château familial à Saliès (Tarn), chef du mouvement Combat et un des responsables du Mouvement uni de la Résistance (MUR) dans le Tarn.

En juin 1942, Yves Bénazech surprit ses amis en quittant son emploi de soudeur à l’usine du Saut-du-Tarn pour entrer dans la police. Marié depuis 1936 avec Aimée Calmet, le couple avait deux enfants et le salaire de sous-brigadier, mille deux cents francs, deux fois supérieur à celui qu’il touchait au Saut-du-Tarn, n’était pas étranger au changement. Il poursuivit ses activités de résistant, en redoublant de prudence et, rapidement, il prit contact avec des résistants du commissariat, Lecat, commissaire de police, Enjalran, un employé civil, et sut qu’il pouvait compter sur Cantagrel qui appartenait à un réseau spécifique de la police : le réseau Ajax. Il continua ses activités de diffusion de la presse clandestine et de tracts, mettant à profit ses rondes pour distribuer les documents qu’il cachait sous sa pèlerine. Convaincu qu’il fallait passer à des formes d’action directes, il rejoignit le mouvement Combat. En mars 1943, Charles d’Aragon, qui dirigeait ce mouvement, fut informé qu’un mandat d’arrêt était lancé contre lui aussi se réfugia-t-il en Suisse au deuxième trimestre de 1943 et fut remplacé par le journaliste Pierre Dumas, alias Saint Jean, à la tête du MUR et par Reille-Soult à Combat. Après un premier moulage artisanal d’un cachet du commissariat pour faciliter la fuite d’un requis du STO, Yves Bénazech développa une filière d’édition de faux papiers pour alimenter les réseaux des réfractaires au STO mais aussi pour cacher des Allemands hostiles à Hitler, comme Joseph Panholzer, avocat à Munich, qui deviendra ministre des Finances après la chute d’Hitler, et Louis Chixner, fils du directeur des chemins de fer de Bavière. Yves Bénazech hébergea également des clandestins à son domicile dont Robert Prigent. Sous le pseudonyme de Lescure, Yves Bénazech fut agent de liaison entre Lecat, membre de Combat sous le nom de Serres, Reille-Soult et les responsables de la résistance du Tarn à Mazamet, Gaillac, Castres. Son activité fut grandement facilitée quand il put s’équiper d’une moto Dollar, et qu’il bénéficia de charges de services allégées grâce à la complicité du commissaire Cantarel.

Alerté par quelques perquisitions des forces allemandes chez des membres des réseaux, il prit la précaution d’éloigner sa femme et ses enfants chez un ami, à Saint-Amans Valtoret (Tarn), près de Mazamet, et se trouva plus libre pour agir. Il se fit porter malade pour préparer des actions d’envergure. En juin 1944, les responsables de la résistance tarnaise décidèrent de donner l’ordre à la police de rejoindre le maquis. Le 18 juin 1944 Murat, alias Robur, et Lecat, alias Serres, chargèrent Yves de porter l’ordre au commissariat d’Albi, « ceux qui ne se conformeront pas à cet ordre seront considérés comme non patriotes ». Un mois plus tard il fut révoqué de ses fonctions pour abandon de poste. En juillet 1944, la résistance tarnaise avait pris une autre dimension et agissait à « ciel ouvert ». Yves Bénazech retrouva Charles d’Aragon devenu Olier. De retour de Suisse, Charles d’Aragon était responsable de la résistance dans une zone du Tarn. Les moyens des équipes de résistants s’étaient améliorés, grâce en particulier aux parachutages. Les actions de sabotages de lignes électriques, de voies de communication, les attentats à la bombe aux domiciles de collaborateurs, les affrontements avec les détachements allemands se multiplièrent et aboutirent à la libération d’Albi le 19 août 1944.

Après le départ des Allemands, Yves Bénazech constata les changements opportunistes de comportement et la multiplication des « naphtalinards », surnom donné à ceux qui avaient laissé pendant toute la phase active de la résistance leurs uniformes bien rangés dans une armoire et qui l’exhibaient désormais fièrement. Il intervint en de nombreuses occasions pour s’opposer à des condamnations abusives. Charles d’Aragon, vice-président du comité départemental de libération, y veillait également et exigea que cessent les pratiques dégradantes telles que la tonte des femmes.

Après la libération d’Albi, l’administration de la police rechercha Yves Bénazech pour le réintégrer. En décembre 1944, on lui proposa de revenir au commissariat d’Albi en tant qu’inspecteur de police mais il refusa ce poste estimant ne pas y avoir droit. Il accepta la nomination de brigadier et, le 2 janvier 1945, il devint responsable du commissariat de Cagnac-les-Mines, village qui voyait arriver un afflux d’étrangers venant travailler dans le bassin minier de Carmaux. En 1946, il adhéra au SGP (Syndicat général de la police) qui venait de se créer. Ce premier syndicat de la police était un syndicat autonome, indépendant des syndicats généralistes des salariés, qui en 1961, s’affilia à la Confédération générale du travail-FO qui avait été créée le 19 décembre 1947. Dès son adhésion, Yves fut élu à la commission paritaire départementale qui examinait les dossiers de promotions et il y fut très vigilant pour détecter ceux qui mettaient en avant de faux actes de résistance. En 1955, il fut nommé brigadier-chef au commissariat d’Albi. Il obtint en 1959 le brevet de technicien de transmissions radio et devint en 1960 responsable pour le Tarn des transmissions radio, détaché à la préfecture d’Albi. Il y termina sa carrière et prit sa retraite le 31 décembre 1967.

Il adhéra immédiatement à l’UNRP (Union nationale des retraités de la police) et fut de 1968 à 1974 président de section. Tout au long de sa retraite il continua de témoigner pour défendre l’esprit de la résistance. Il a conservé tous les documents de cette période et ses notes, ce qui lui servit de support aux expositions organisées par des communes et des établissements scolaires tarnais jusqu’en 2006. Il publia en 1982 une chronique détaillée de cette période sous le titre Les terroristes de l’espérance, rééditée trois fois, la dernière édition datant de 2006. Il faisait partie en 2014 des anciens combattants du Séquestre (Tarn).

Il s’était marié le 18 juin 1936, avec Aimée Calmet à Castres. Travaillant dans une usine de textile, elle militait à la JOCF pour améliorer les conditions de travail des jeunes ouvrières. Elle seconda son mari lors des années de résistance. Alors que des Allemands étaient en faction sur le pont de chemin de fer de Merville, près de leur domicile, et qu’ils venaient quotidiennement lui demander des verres d’eau, elle continua, d’une part, à fournir cache et nourriture, à des récalcitrants du STO, à des juifs, et d’autre part, à stocker des armes et papiers compromettants. À partir de 1945, à Cagnac-les-Mines, le foyer servait d’accueil pour les émigrés polonais, italiens, russes, qui arrivaient pour travailler dans les mines de charbon. Mère de trois enfants – Marie-Aimée, née en mai 1937, Marie-France, née en mai 1940 et Marie-Anne, née en septembre 1944 – elle mourut le 29 septembre 1953 à Cagnac-les Mines et fut enterrée à La Drèche. Yves Bénazech se remaria le 6 août 1955 avec Stanislawa Kauza, d’origine polonaise, son père ayant émigré en France pour travailler comme mineur.

Yves Bénazech fut décoré de la Légion d’honneur ; de la Croix de Guerre 39-45 avec palmes ; de la Croix du Combattant volontaire ; de la Croix du Combattant volontaire de la Résistance ; de la Croix du Combattant de la guerre 39-45 ; de la Médaille de la Reconnaissance de la Nation ; de la Médaille de la Guerre 39-45 ; de la Médaille d’honneur de la police.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157274, notice BÉNAZECH Yves, Williem, Gérard, Martin par Pierre Alanche, version mise en ligne le 2 mars 2014, dernière modification le 16 juillet 2017.

Par Pierre Alanche

Yves Bénazech et l'abbé de Villeneuve
Yves Bénazech et l’abbé de Villeneuve
Yves et Aimée Bénazech en haut à droite (Mouvement uni de la Résistance)
Yves et Aimée Bénazech en haut à droite (Mouvement uni de la Résistance)

ŒUVRE : Les terroristes de l’espérance, première édition 1982, à compte d’auteur.

SOURCES : Archives personnelles d’Yves Bénazech dont les pièces essentielles sont publiées dans les annexes de son ouvrage Les terroristes de l’espérance. — Renée Bédarida, Témoignage chrétien. Les armes de l’Esprit (1941-1944), Les Éditions Ouvrières, 1977. — Charles d’Aragon, La résistance sans héroïsme, Le Seuil, 1977. — Sandra Marc, Les juifs de Lacaune sous Vichy — assignation à résidence et persécution, L’Harmattan, 2000. – Lea Markschei, Le passé au présent : des juifs d’Europe dans la tourmente du XXe siècle, L’Harmattan, 2012. — Entretien avec sa fille Marie-Anne Auque, décembre 2013.

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