OUZEGANE Amar [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né et mort à Alger : 7 mars 1910, 5 mars 1981. Postier syndicaliste (CGTU-CGT) puis permanent communiste ; premier secrétaire du PCA de 1943 à 1946 ; député communiste d’Alger à la 1re Assemblée constituante (1945-1946) ; exclu du PCA en 1947, participe à la rédaction de la plateforme du FLN au congrès de la Soummam en 1956 ; ministre après l’indépendance. Marié en 1945, trois enfants.

La famille grand-paternelle était une famille notable de la région d’Azazga en Kabylie au domaine agricole de plusieurs centaines d’hectares. Le grand-père est réputé être tué à la bataille de Freha, affrontement culminant avec l’armée française d’occupation, lors du soulèvement de 1871 conduit par le bachagha El Mokrani et le cheikh El Haddad de la confrérie des Rahmaniya. Les terres furent pour l’essentiel frappées par le séquestre et l’aisance ruinée par les prélèvements de pénalisation coloniale. La famille maternelle était aussi de provenance rurale. De la nombreuse famille, les enfants partent s’établir sur Alger.

Le père d’Amar Ouzegane vient travailler dans le secteur de premier emploi algérien en ville, à la fin du XIXe siècle, les cuisines et le personnel des cafés-restaurants et hôtels. Il réussit à devenir cuisinier des meilleurs établissements coloniaux jusqu’à être chef-cuisinier de l’Hôtel Oasis, un des bons hôtels du centre, avant d’être laissé pour compte. Saïd Ouzegane dont une des filles Malika militera aux Jeunesses communistes, frère aîné, selon la "bio" écrite par Amar Ouzegane pour l’Internationale communiste, aurait été adhérent communiste dans sa jeunesse. Saïd Ouzegane tiendra un des restaurants recherchés, encore plus central, le Restaurant du canard qui sera le lieu de rencontres de personnalités politiques algériennes ou de passage, et très tôt et fréquemment Le Havre familial aux heures de difficultés de subsistance. Quand le journal du PCA Liberté en 1943 et après, s’installera tout près, Henri et Gilberte Alleg* seront des familiers du restaurant ; avec son sourire, Henri Alleg* remarque que le seul canard, était le patron Saïd, un peu dodu quand Amar Ouzegane, tout en nerfs, était le mince de la famille.

Cette famille qui compte 14 enfants, a en effet d’abord vécu chichement en milieu kabyle de la Casbah d’Alger. Dans son enfance, Amar Ouzegane suit à la fois l’école coranique et l’école primaire française ; il poursuit jusqu’en 2e année de cours complémentaire, dite de primaire supérieur, passant le certificat d’études primaires élémentaires à titre indigène (CEPETI). Son père ayant perdu son emploi, il est voué au travail ; il n’a pas tout à fait 14 ans quand il devient porteur de télégramme, « petit télégraphiste » à la Grande poste d’Alger. Il passe ensuite, d’abord auxiliaire, facteur des PTT. Dans les années 1970, Amar Ouzegane a donné au moins trois versions de son itinéraire militant, l’une adressée à Jean Maitron pour le Dictionnaire français du mouvement ouvrier, une mouture qui m’était proposée pour le Dictionnaire Maghreb, et une reconstruction destinée à Jacques Jurquet pour son histoire du communisme en Algérie, sans compter les entretiens enregistrés par J.-L. Planche et A.Taleb-Bendiab. Ces dernières versions sont de 1976-1977.

Ses premiers contacts avec des dirigeants communistes français de passage en Algérie (Raymond Guyot des Jeunesses communistes, Radiguet* en mission, en fait en Oranie, René Jeanne peut-être confondu avec Louis Jeanne, du syndicalisme des postiers, ne paraissent guère vraisemblables. Il est possible qu’Amar Ouzegane ait commencé vers 1930 à participer parmi les postiers à l’action syndicale de la CGTU animée avec combativité par des militants de la Région communiste alors au plus bas de ses effectifs. En tout cas, il est en dehors et du Congrès des ouvriers arabes d’Alger en 1930 et de la tentative de PNR entreprise par Si Ahmed Belarbi* sous le nom de Boualem, et ignore ou est ignoré de la mission faite à Alger en 1933 par Maurice Thorez.

C’est précisément quand André Ferrat* venu de Paris au titre de la Commission coloniale pour réorganiser la Région communiste d’Algérie, à la conférence tenue à Kouba, au-dessus d’Alger en mai 1934, écarte Belarbi/Boualem* du secrétariat, qu’apparaît Amar Ouzegane promu secrétaire-adjoint au titre de l’arabisation aux côtés de Benali Boukort.*. À 24 ans, il est avec Kaddour Belkaïm* qui s’occupe des Jeunesses communistes, un jeune pour la relève ; plus jeune encore, Larbi Bouhali* est envoyé à l’École d’Orient à Moscou. L’arrestation du premier secrétaire Ben Ali Boukort fait quelque temps d’Amar Ouzegane, l’homme à tout faire au secrétariat de la Région communiste et à la CGTU, y compris la gestion de La Lutte Sociale sans qu’il en soit le rédacteur en chef. C’est Benali Boukort* qui est le candidat aux élections et qui une fois libéré, reprend le premier rôle. A. Ouzegane participe à la dénonciation de la répression coloniale qui frappe le mouvement des oulémas et les communistes, mais contrairement à ses dires, dans ses articles et les meetings, il ne manifeste aucune proximité d’idée sur l’islam et l’arabisme, tout au contraire.

Il part pour plusieurs mois en 1935, auprès de la Commission coloniale à Paris pour participer aux discussions sur l’autonomisation de la Région communiste algérienne en parti puis dans la délégation communiste française pour assister au VIIe congrès de l’IC à Moscou en juillet 1935. La ligne pour l’Algérie préconisée à l’époque par l’instructeur Barhel* (Jean Chaintron) formé par A.Ferrat* est de mener de front si on peut dire, un front antifasciste des partis de gauche pour les Européens qu’est le Front populaire et un front anti-impérialiste qui en appelle à l’indépendance de l’Algérie, le front de l’Algérie colonisée. L’intelligence d’Ouzegane est d’assimiler très vite les définitions stratégiques et de les traduire dans un discours vigoureux Il en donne une des premières illustrations dans son intervention sous le pseudonyme d’Arthur Doden en commission du Congrès de l’I.C. ; il plaide pour les deux fronts, souhaite une certaine autonomie pour les communistes algériens et rend un hommage appuyé au parti guide qu’est le parti français. L’heure est à la « nationalisation » des partis communistes. Amar Ouzegane assiste au congrès de Villeurbanne de janvier 1936 du parti communiste qui se dit de moins en moins SFIC et d’abord PCF ; il figure alors sur la liste des membres du nouveau Comité central du PCF donc, sous la mention : « en outre un camarade algérien ». L’exclusion d’André Ferrat* quelques semaines plus tard ne semble pas porter ombrage à ses relations de connaissance acquises auprès des dirigeants communistes français.

À la suite de son séjour à Moscou, de retour à Alger, il est licencié des PTT. Il devient permanent communiste appointé à demi-solde d’abord. Il est plus particulièrement affecté à suivre le Congrès musulman qui fait donc office de front parallèle au Front populaire, bien que le mot d’ordre d’indépendance soit mis en retrait derrière la demande d’accès au suffrage universel qui s’arrêtera en collège élargi dans le projet Blum-Viollette. Au premier Congrès musulman (juin 1936), A.Ouzegane entre au bureau ; il devient secrétaire général adjoint pour le grand département d’Alger ; comme représentant du PCA, il sera vice-président en 1937. Réintégré comme facteur sous le gouvernement de Front populaire, il abandonne son poste pour devenir permanent à part entière. Lors de la transformation de la Région communiste d’Algérie en Parti communiste algérien, au congrès constitutif d’octobre 1936, il fait partie du Comité central du PCA et n’est donc plus compté à celui du PCF ; il entre au Bureau politique et se trouve confirmé à son rang de secrétaire adjoint aux côtés du Secrétaire général Benali Boukort assisté par Elie Mignot*. En décembre 1937 au 2e congrès du PCA, il est encore barré dans l’accès au premier rang, rétrogradé même ; c’est Kaddour Belkaïm* qui passe avant en devenant secrétaire adjoint ; celui-ci avait déjà été délégué du PCA au Congrès d’Arles du PCF à Noël 1936. Roland Rhaïs* remplacera Elie Mignot appelé à la Commission coloniale du PCF à Paris.

Ce n’est pas qu’Amar Ouzegane ménage sa peine et sa voix haut perchée à dénoncer les nationalistes du PPA et Messali jusqu’à s’accrocher lors d’un meeting à Tlemcen avec Emile Busquant* que tous respectent comme Madame Messali. L’ouverture nationale de la circulaire Barthel* est effacée par les appels à l’union totale contre le fascisme que PCF et PCA mettent en premier. Le nouvel instructeur du PCF à Alger, Robert Deloche* manifeste avec brutalité son hostilité aux nationalismes en Afrique du Nord ; il est rappelé à Paris pour ses rapports difficiles au sein du PCA. Cependant cela ne semble pas concerner les relations avec Amar Ouzegane qui, peut-être par dépit de son rang minoré au PCA, va passer plusieurs mois à Paris auprès de la Commission coloniale du PCF. Quand après l’indépendance, il sera ministre de l’agriculture, il fera venir à Alger, Robert Deloche*, exclu du parti communiste français en 1952 et poussé à la démission de la mairie de Joinville-le-Pont en région parisienne, avec un titre formel de conseiller à son cabinet, comme pour narguer le PCF. C’est qu’il ne sait pas que Robert Deloche a fait auprès du PCF et de l’IC, un rapport très défavorable sur sa conduite des années 1936-1937 visant sa complicité avec Auguste Maucherat* exclu du PCA (archives RGASPI)

C’est en combattant les candidats nationalistes du PPA qu’Amar Ouzegane fut élu au conseil municipal d’Alger en juillet 1937. Après son retour de Paris en 1938, il n’est plus convoqué aux réunions du Bureau politique du PCA ; il quitte la rédaction de La Lutte sociale. Il est donc conduit à reprendre sa place de facteur tout en continuant à militer à Casbah-Marine au bas d’Alger. En 1939, il reparaît dans les meetings ; il n’évite pas l’exclusion du conseil municipal comme communiste, car s’il a voté comme cela lui sera reproché plus tard, les subsides à l’armée polonaise très antisoviétique du général Anders, il refuse de condamner le Pacte germano-soviétique comme le fit Benali Boukort ; l’interdiction du parti communiste le rend de facto clandestin ; il n’est pas arrêté aussitôt comme Kaddour Belkaïm* qui a pris des risques et va mourir en prison.

Au début de 1940, il est en contact avec l’enseignante communiste Paulette Lenoir* qui assure les liaisons avec le PCF à travers son mari Roland Lenoir* replié à Marseille et qui « suit » le PCA ; c’est dire qu’il est sur ligne communiste française et non pas celle du noyau de reconstitution du PCA autour des anciens des Brigades internationales comme Maurice Laban*, derrière Thomas Ibanez* qui vont lancer les appels à l’indépendance de l’Algérie dans les feuillets ronéotés de La lutte sociale. Arrêté en avril 1940, A. Ouzegane est interné à Djenien-Bou-Rezg (sud-algérien). Evadé du camp, le communiste espagnol Ramon Via* monte au printemps 1941, l’évasion des dirigeants communistes algériens internés : Larbi Bouhali* et Nicolas Zannettacci* qui au reste seront repris ; Amar Ouzegane s’y refuse sur l’avis des responsables communistes français encore attentistes ou incertains dans le suivisme de l’orientation soviétique.

Après les communistes français libérés en févier 1943, tardivement déjà à la suite du débarquement allié du 8 novembre 1942, nationalistes et communistes algériens sont remis en liberté ; A. Ouzegane quitte le camp le 26 avril 1943. Reconstituant le PCA dans le Constantinois, Larbi Bouhali* et N. Zannettaci* sont en avance dans la reprise militante. À la Conférence centrale du PCA tenue à Hussein-Dey près d’Alger les 14-15 août 1943, devant la délégation du PCF conduite par François Billoux*, c’est Larbi Bouhali qui présente le rapport politique ; Amar Ouzegane, en second donc, rapporte sur l’organisation. Avec la prise en main sur place des PC d’Afrique du Nord par André Marty*, Amar Ouzegane va passer en premier. Arrivé de Moscou en octobre 1943, l’ancien responsable à l’Exécutif de l’IC, réunit les délégations des trois partis communistes d’Afrique du Nord française en Conférence à Alger le 30 novembre.

C’est l’intervention d’Amar Ouzegane qui est mise en avant ; celui-ci soutient avec force l’appel orchestré par les dirigeants communistes français, notamment anciens députés, libérés en Algérie, qui place l’intérêt des Algériens dans l’union avec les travailleurs français. A.Ouzegane saisit très vite les positions stratégiques internationales qu’il traduit avec des convictions certaines de lutte sociale, dans un discours tour à tour sarcastique pour les adversaires et chaleureux pour les partisans. C’est cette faculté de se mettre en avant voire de surenchère oratoire qui va valoir à Amar Ouzegane d’accéder à la tête du PCA ; il faudrait dire au rôle de porte-parole le plus vif, facilement excessif. Sa fonction est officialisée par la Conférence centrale du PCA du 23-24 septembre 1944 ; Amar Ouzegane est désigné pour présenter le rapport politique et devient premier secrétaire du PCA ; Nicolas Zannettacci et Larbi Bouhali restent secrétaires au Bureau politique, l’un pour l’Oranie, l’autre pour le Constantinois. Dans une lettre adressée à Maurice Thorez*, André Marty s’inquiète cependant du risque d’isolement du PCA sous la houlette d’Amar Ouzegane dont il redoute les débordements haineux contre le nationalisme. De la part du colérique Marty, ce n’est pas si mal vu.

Tête du parti, Amar Ouzegane expose les revendications communistes qui sont aussi des appels d’offre auprès du Comité de libération puis du gouvernement provisoire de De Gaulle à Alger ; il présente la plateforme communiste aux Commissions de réformes mises en place en 1944. S’il soutient en dénonçant les colons collaborateurs, des propositions économiques et sociales, il vitupère Vichy, les traîtres fascistes et les complicités nationalistes avec l’Allemagne nazie ; il fait sienne la doctrine de La France combattante, toute vouée à la libération de la France. Il s’attaque à Ferhat Abbas et au mouvement du Manifeste, redouble sa vieille hostilité de rivalité contre le PPA avec une véhémence extrême. Pour répondre au triomphe des AML, en mobilisant les démocrates français à la mode du Front populaire, il soutient la formation des Comités des Amis de la Démocratie. Ses discours sont en porte à faux au moment des massacres coloniaux de mai 1945 quand le PCA fait écho au complot hitlérien dénoncé par le PCF. Comme le PPA est pourchassé et que F. Abbas préfère l’abstention, les communistes se payent d’illusion en ayant des succès électoraux avec peu d’électeurs ; Amar Ouzegane est élu député d’Alger à la 1re Assemblée constituante en 1945-1946. Dans les premières discussions sur le statut de l’Algérie, il approuve la formule d’Union française avec la mention inspirée de Maurice Thorez « d’union librement consentie ». En mars 1946, le 3e Congrès du PCA le renouvelle au Secrétariat politique. À ce moment, le PCA fait campagne pour l’amnistie des condamnés et détenus de Mai 1945.

Ce n’est pas seulement à la suite de l’effondrement communiste aux élections de mai-juin 1946, -Amar Ouzegane est battu à Alger-, marquées par le retour et le succès des candidats de Ferhat Abbas, que la ligne communiste est révisée ; la réorientation élaborée à Moscou concerne l’ensemble du monde colonisé ou dominé qui retrouve une place dans la stratégie soviétique ; elle vaut donc très directement pour les colonies françaises. Le PCF maintient le projet d’Union française mais en acceptant l’association des mouvements nationaux. Il faut donc reconnaître ces représentants nationalistes particulièrement dénoncés en Algérie, à commencer par ces frères ennemis du PPA-MTLD. C’est encore André Marty* qui est chargé de l’opération pour les trois partis d’Afrique du Nord en remettant à l’honneur le mot d’ordre d’indépendance négociée et l’appel à un front national démocratique ; ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas seulement d’une affaire franco-algérienne due à l’étroitesse, certes effective, des liens entre PCF et PCA.

La ligne communiste est révisée en juillet-août 1946 pour préconiser une stratégie frontiste d’alliance des forces politiques nationales. Amar Ouzegane est rendu responsable des prises de position antinationalistes ; le redressement est voté par des résolutions sous l’injonction d’André Marty. Encore premier secrétaire, A. Ouzegane manifeste sa rancœur en ne convoquant plus le Comité central pendant six mois. Critiqué d’abord, il se défend dans le rapport qu’il présente en présence encore d’André Marty, au 4e congrès du PCA en avril 1947 qui le rétrograde au rang de 3e secrétaire alors que Larbi Bouhali, sa bête noire rivale, est confirmé premier secrétaire et le restera. Peut-être appelé à Paris pour l’éloigner d’Alger ou de son fait à travers un long séjour, Amar Ouzegane tente de se faire entendre de la Commission coloniale du PCF. Il suit les discussions sur le statut de l’Algérie ; les députés communistes d’Algérie votent contre et les élus du PCF s’abstiennent. De retour à Alger, rongeant son frein, il n’assiste plus ensuite aux réunions du Comité central. Démis du Bureau politique, il est finalement écarté par une décision du Comité central du 28 décembre 1947 puis exclu par sa cellule, comme ayant été de 1943 à 1946 « le principal responsable d’une politique qui a gêné considérablement le rassemblement de tous les mouvements nationaux progressistes d’Algérie contre le colonialisme. »

Pendant les années suivantes, tout en rumination certes, Amar Ouzegane reste en retrait. À peine si en 1952-1953, il s’approche de l’Association des Oulémas en collaborant au journal Le Jeune musulman. Après le 1er novembre 1954, son ralliement au FLN est moins immédiat qu’il ne le prétend, du moins sur des positions tranchées. Il est associé à la préparation de la conférence d’appel à la trêve civile que vient tenir à Alger, Albert Camus le 22 janvier 1956. Le principal organisateur n’est autre que son beau-frère Mohammed Lebjaoui* qui, lui, a des contacts avec les dirigeants du FLN d’Alger : Ramdane Abbane* et Benyoussef Ben Khedda*. M. Lebjaoui* se préoccupe de l’action syndicale de l’émigration en France pour la tirer de l’emprise messaliste et la faire passer sous la maîtrise de la Fédération de France du FLN ; ce sera la réussite de l’AGTA. C’est tout après la création de l’UGTA en février 1956, à laquelle il ne semble pas avoir une part directe, qu’Amar Ouzegane devenant semi-clandestin, gagne en influence auprès de la direction FLN d’Alger comme conseiller en matière syndicale, fort de son expérience du communisme, d’autant que la fusion du PCA dans le FLN est imposée. C’est pour cette connaissance et pour dresser la critique de la CGT et des écarts et retards d’engagement communiste dans la lutte nationale qu’il est appelé à participer à la rédaction de la plate-forme de la Soummam. Sa plume qui stigmatise les communistes d’Algérie pour être restés français, efface son contentieux de virulence à l’adresse du PPA-MTLD.

Arrêté en janvier 1958 ainsi que sa nièce Fatima Ouzegane qui est une fille de Saïd, propriétaire de restaurant et patron de l’UGCA, il voit pour mêler la continuité des « activités anti-françaises » du communisme au nationalisme, son procès associé à celui de Idir Aïssat* et de l’UGTA, Fatima et Amar Ouzegane sont accusés devant le Tribunal militaire « d’association de malfaiteurs et d’atteinte à la Sûreté de l’État » ; c’est Jacques Vergès* qui assure leur défense qui est évidemment toute politique. Amar Ouzegane est condamné à 8 ans de détention et Fatima à 6 ans de réclusion. À cause de l’aggravation de son diabète, Amar Ouzegane est transféré à la prison de Fresnes au sud de Paris. C’est à l’infirmerie annexe qu’il achève à la date du 7 mars 1962, la rédaction de son livre Le Meilleur combat pour exposer ses malheurs avec le mouvement communiste en chargeant le pauvre Larbi Bouhali*. Il justifie ses choix nationalistes qui demeuraient socialistes, en faisant référence à l’authenticité arabo-musulmane. Libéré après les Accords d’Evian, il rejoint Tunis en avril 1962.

À l’indépendance, c’est comme personnalité emblématique de ralliement au FLN et garant d’un socialisme national qu’Amar Ouzegane rentre à Alger et donne son concours à la marche d’Ahmed Ben Bella vers la Présidence. Il siège à la première Assemblée nationale algérienne comme député de Médéa ; il est successivement ministre de l’Agriculture et de la Réforme agraire (septembre 1962) et donc co-signataire des décrets de mars 1963 sur l’autogestion des fermes précédemment coloniales, ministre d’État (septembre 1964), puis ministre du tourisme (décembre 1964). Il est évidemment membre du Comité central du FLN qui le désigne le 1er septembre 1964 directeur de l’hebdomadaire du parti unique, Révolution africaine pour remplacer Mohammed Harbi* considéré comme trop marxiste et faire valoir un discours conciliant le progressisme social et l’Islam. Ainsi son article du 24 avril 1965 sur « l’Imam Ali père des droits de l’homme ». Après le coup d’État du 19 juin 1965, il finira par être renvoyé Le numéro qui devait sortir le 21 août sera détruit ; il présentait le dossier de ses écrits préparatoires de la plateforme de la Soummam retrouvés sous le carrelage qui servait de cache dans une maison de la Casbah. Amar Ouzegane s’abritera un temps en Suisse et viendra fréquemment se faire soigner en France. A la fin des années 1970, il recevra une villa à Hydra pour reconnaître le ministre d’État algérien qu’il fut après avoir débuté, comme il aimait à le répéter, comme petit télégraphiste.

On ne peut se départir d’inscrire Amar Ouzegane dans la concurrence de pouvoir entre les forces politiques algériennes ; il ne peut surmonter sa destitution de conducteur du PCA ; il ne peut abolir son passé de virulence contre le nationalisme du PPA ; il lui est resté la légitimation par la spécificité arabo-musulmane qui apparaît comme un rapprochement avec les Oulémas ; il témoigne de constance certaine d’une vision sociale.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157307, notice OUZEGANE Amar [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 3 mars 2014, dernière modification le 12 août 2015.

Par René Gallissot

SOURCES : La Lutte Sociale et Liberté, dates diverses. — Arch. Outre-mer, Aix-en-Provence, F115 et 9H51. — Arch. Ministère des colonies, Paris, SLOTFOM série 3, carton 45. — Arch. IRM (PCF) Paris, microfilms de l’I.C. et de l’Institut du marxisme-léninisme de Moscou. –RGASPI, ref. 495 189 22 (autobiographie datée d’octobre 1937 et rapport de Robert Deloche). — A.Ouzegane, Le meilleur combat. Julliard, Paris 1962. — Autobiographies différentes communiquées à J. Maitron et R. Gallissot pour Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. — Entretiens et témoignages repris par J. Jurquet, La Révolution nationale algérienne et le Parti communiste français, t.3 et 4, Éditions du Centenaire, Paris, 1979 et 1984, et dans Amar Ouzegane une vie de militant. Manuscrit communiqué, 103 p. — Interview par J.-L. Planche, Alger, 1976-1977. — Notices par J. Jurquet et compléments de J.-L. Planche, Parcours, op.cit., n° 11, 1989. — B. Stora, Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens, op.cit. — B. Bourouiba, Les syndicalistes algériens, op.cit. — M. Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1 : 1945-1962. La Découverte, Paris, 2001. – G. Meynier, Histoire intérieure du FLN.1954-1962. Fayard, Paris, 2002.

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