BERTRAND Antoine [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jacques Girault, notice adaptée par Guillaume Davranche

Né le 16 mars 1877 à Lucciana (Corse), mort le 12 juin 1964 à Toulon (Var) ; charpentier en fer ; anarchiste et syndicaliste.

Fils d’un charretier, Antoine Bertrand fut admis comme apprenti charpentier en fer à l’arsenal maritime de Toulon, le 1er avril 1892 (Constructions navales). Après s’être vu refusé d’effectuer le service militaire dans la Marine, il le fit dans les chasseurs à pied de 1898 à 1901. Ayant réintégré l’arsenal, il fut titularisé en 1902 et travailla successivement dans les ateliers de la petite chaudronnerie, des mouvements généraux, des bâtiments en fer puis des réparations, à partir de 1917.

Anarchiste, Antoine Bertrand fut, en 1905, membre de l’Association internationale antimilitariste (AIA) dont une section existait à Toulon (voir Victor Busquère). En 1906, il cosigna un « Appel aux conscrits ». La section toulonnaise de l’AIA engendra ensuite le groupe La Jeunesse libre, qui devait être le principal regroupement anarchiste de la ville jusque dans l’Entre-deux-guerres. De 1907 à 1914, la Jeunesse libre eut son local au 14, rue Nicolas-Laugier, le bail étant au nom de Bertrand. Le groupe fut d’abord hervéiste, puis se détacha de La Guerre sociale lors de son virage à droite, mais ne rejoignit pas pour autant la Fédération communiste anarchiste révolutionnaire en 1913.

À partir de 1911, Antoine Bertrand anima également la section locale du Comité de défense sociale. Il fut inscrit au carnet B.

Le Syndicat CGT des travailleurs réunis du port de Toulon était à majorité réformiste, et la minorité révolutionnaire y était animée par les anarchistes (voir Joseph Chandre). Dans l’organe du syndicat, L’Émancipateur du 28 février 1911, Bertrand contesta la subvention municipale au syndicat. Il écrivait notamment : « Personnellement, je suis contre les subventions pour les motifs suivants : 1) pour reconnaître les forces syndicalistes ; 2) pour apprendre aux individualités à ne compter que sur elles-mêmes ; 3) avoir un local à seule fin qu’à n’importe quel jour ou heure, l’on puisse se réunir ; 4) n’avoir rien de commun avec les politiciens de n’importe quelle étiquette ; 5) faire l’éducation individuelle sur l’alcoolisme, le tabagisme, etc. »

Le 7 mars 1911, Antoine Bertrand et Joseph Chandre furent élus au conseil d’administration (CA) du syndicat. Ils y furent réélus le 26 janvier 1912.

Le 24 novembre 1912, le secrétaire du syndicat, Albert Lamarque, un ancien de la Jeunesse libre, prit la parole aux côtés de responsables du PS dans un meeting contre la guerre. À la réunion du CA du syndicat, le 27 novembre, Bertrand le lui reprocha. Le ton monta, et Lamarque le gifla. L’affaire fit grand bruit et Bertrand écrivit : « Je tiens à avertir les membres du CA que je veux avoir le droit de penser différemment qu’eux et de faire respecter les statuts de l’organisation, sans être traité de malotru et d’imbécile, et en même temps être frappé sans avoir le droit de légitime défense. » Le 11 janvier 1913, il fut exclu du syndicat par une assemblée générale spéciale, qui reprocha à ses articles d’être diffamatoires et de porter un « préjudice moral » au syndicat.

Antoine Bertrand fut candidat abstentionniste aux élections législatives de 1914 dans la 1re circonscription de Toulon mais aucune déclaration ne fut faite à la préfecture et il n’obtint pas de voix.

Comme tous les ouvriers de l’arsenal, Bertrand resta dans l’établissement militaire au début de la guerre. Marié en octobre 1915, il continuait à diriger le groupe de La Jeunesse libre et diffusait le journal pacifiste de Sébastien Faure, Ce qu’il faut dire.

Cependant, l’agitation pacifiste au sein de l’arsenal provoqua une opération policière le 8 décembre 1916. Quand la police perquisitionna le local du groupe, elle trouva des brochures antimilitaristes. Antoine Bertrand, Joseph Chandre, Paul Nicolini et Toussaint Flandrin furent arrêtés. Le 1er tribunal maritime annula alors son sursis de mobilisation. Le 13 février 1917, lui et Toussaint Flandrin furent exclus de l’arsenalet expédié au front.

Après avoir hésité, avec Joseph Chandre, à déserter, Antoine Bertrand resta finalement sous l’uniforme jusqu’en octobre 1918. Le 1er novembre, il fut réadmis à l’arsenal de Toulon, et le 1er février 1919, il retrouvait l’atelier des réparations.

Au sein du syndicat des ouvriers de l’arsenal, la minorité révolutionnaire ne cessait de progresser. Bertrand fut élu au conseil d’administration (CA) le 25 avril 1919. Puis, aux élections du 10 juillet 1919, les réformistes perdirent la majorité au CA. Bertrand fut alors secrétaire du syndicat du le 10 juillet au 16 août 1919, avant de passer la main à Flandrin*.

Lamarque et les réformistes, devenus minoritaires, l’attaquèrent dans la presse. Dans Le Petit Var du 11 août 1919, un certain Giraud moquait la petite taille de Bertrand, « une des lumières du syndicat », qui était « sourd » et « gueulait ».

Lors d’une réunion à la bourse du travail, le 15 janvier 1920, Bertrand critiqua fort la pantalonnade de la CGT lorsqu’elle avait annulé la grève générale du 21 juillet 1919.

Bertrand participait alors activement à la campagne pour l’amnistie des pacifistes et des mutins de la mer Noire. Il fut secrétaire du comité de propagande en faveur de l’amnistie pleine et entière, qui déployait une très grande activité dans la région toulonnaise.

Réélu au CA du syndicat le 12 mars 1920, Bertrand fut révoqué de l’arsenal pendant la grève de mai 1920 (voir Toussaint Flandrin). Nous ne savons quel emploi il occupa pendant les quatre années qui suivirent.

Au sein de la minorité révolutionnaire de la CGT, Antoine Bertrand se montrait partisan de la scission. Aussi, s’opposa-t-il à son ancien camarade Flandrin le 14 octobre 1920, lors de l’élection du nouveau secrétaire de l’UD. L’informateur policier indiquait que le 31 décembre 1920, il avait quitté la CGT.

Dès lors, il milita exclusivement à la Jeunesse libre et au Comité pour l’amnistie intégrale dont il assurait le secrétariat. Toute l’année 1922 fut marquée par ses dissensions avec certains anciens de la Jeunesse libre, tels Viort* ou Nicolini*, qui commençaient à militer au PCF. À tel point que, le 21 novembre 1922, Bertrand fut exclu du comité. Dans la presse (La République du Var, Le Radical), il accusa le comité d’avoir dilapidé les fonds. Cependant, Bertrand était isolé puisque le secrétaire de la Jeunesses libres, Baptistin Gamba* se désolidarisa publiquement de ces accusations.

Bertrand continuait toutefois à participer aux réunions pour l’amnistie d’autant plus qu’il s’agissait également d’obtenir la réintégration des exclus de l’arsenal pour faits de grève. Les incidents se multiplièrent (il accusa Flandrin d’entretenir des relations avec la police en mai 1923 ; des coups finirent par pleuvoir à la suite d’une altercation orageuse avec Nicolini en octobre 1923, etc.).

À la suite de la victoire du Cartel des Gauches aux élections législatives de 1924, une loi d’amnistie fut votée, le 3 janvier 1925. Le préfet maritime proposa, le 2 avril 1925, la réintégration de « plein droit » de Bertrand à l’arsenal. Il reprit son travail à l’atelier des réparations le 3 juin 1925 et y resta jusqu’à sa retraite, le 1er août 1927.

Il se rapprocha des communistes au moment de la lutte contre la guerre du Rif, puis se brouilla de nouveau avec eux.

À partir de 1930, les rapports de police associèrent son nom au groupe Sébastien Faure, nouvelle appellation de la Jeunesse libre. Il en faisait encore partie en 1937.

Nous nous demandons si ce n’est pas lui qui, le 13 avril 1934, retraité, figurait au bureau d’un meeting de l’union locale de la CGTU à la bourse du travail de Toulon contre les décrets-lois.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157322, notice BERTRAND Antoine [Dictionnaire des anarchistes] par Jacques Girault, notice adaptée par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 7 mars 2014, dernière modification le 16 septembre 2020.

Par Jacques Girault, notice adaptée par Guillaume Davranche

SOURCES : Arch. Nat. F7/13021 ; 13163 ; 13165. — Arch. Dép. Var, 4 M 42 ; 4 M 43 ; 4 M 44 ; 4 M 46 ; 4 M 53 ; 4 M 55 ; 4 M 56.7 ; 4 M 59.2 ; 3 Z 7.6. — Arch. Troisième Région maritime ; Matricule ouvrier 28813 ; 2 A4/12 ; 2 A4/19 ; C 43. — Arch. Com. Toulon : K A/11 bis. — Presse locale. — Arch. privées : A. Lamarque. — Jean Masse, « Les anarchistes varois », Le Mouvement social d’octobre-décembre 1969.

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