PEREC Georges

Par Andrée Chauvin-Vileno

Né le 7 mars 1936 à Paris, mort le 3 mars 1982 à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) ; écrivain.

Comme Perec l’indiquait au seuil autobiographique de son récit W ou le souvenir d’enfance (1975), texte double par lequel il tenta une réappropriation de sa mémoire, la guerre et les camps écrivirent l’histoire de son enfance. Ses parents, juifs polonais immigrés en France dans les années vingt vivaient modestement à Paris dans le quartier de Belleville, son père, Icek Judko Perec, ouvrier spécialisé, sa mère, Cyrla Szulewicz, tenant un salon de coiffure. Son père mourut au front en juin 1940 et sa mère fut déportée sans retour à Auschwitz en 1943, ainsi qu’une partie de sa famille. À partir de 1942, Georges vécut dans différents internats du Vercors et, après la guerre, fut adopté par la sœur de son père et son mari, négociant en joaillerie. Sa famille n’avait pas de pratique religieuse et dans le commentaire d’un film tourné par Robert Bober en 1980 (Récits d’Ellis Island) il définit sa judéité non comme un « signe d’appartenance » mais comme une « certitude inquiète » : « ne devoir la vie qu’au hasard et à l’exil ».

Scolarisé au lycée Claude-Bernard et au collège d’Etampes, il trouva un interlocuteur privilégié en la personne de son professeur de philosophie, Jean Duvignaud, en 1954. Il déclarait déjà vouloir être écrivain. Après son baccalauréat, il fit une année d’hypokhâgne peu aboutie, comme les études d’histoire à la Sorbonne auxquelles il s’inscrivit. Mais il termina en 1956 un premier roman (suivi de deux autres en 1957 et 1959) et commença à publier des notes de lecture et articles littéraires. Il fit la connaissance de Maurice Nadeau et de Roland Barthes, un peu plus tard se lia avec le philosophe marxiste Henri Lefebvre, et collabora aux revues Les Lettres Nouvelles et Arguments. Ayant rompu temporairement avec sa famille en 1957, il gagna sa vie avec de petits travaux de bibliothécaire. Appelé sous les drapeaux en 1958, il fut incorporé dans une unité de parachutistes à Pau, dans un milieu très hostile aux intellectuels de gauche opposés à la guerre d’Algérie, dont il faisait partie. Il ressentit cependant positivement l’expérience du saut lui-même. Exempté d’Algérie en tant que pupille de la Nation (son père ayant été déclaré mort pour la France), il termina son service à Paris et se lia, à cette époque (1959), avec un groupe de jeunes intellectuels proches du Parti communiste ou en débat avec lui, dont Roger Kléman. Le projet ambitieux auquel il participa activement et qui se développa jusque vers 1964 portait le nom d’un film d’Eisenstein, La Ligne générale. Il s’agissait de fonder une revue pour un mouvement politique, littéraire et culturel qui se réclamait d’une conquête sociale du bonheur, et d’un réalisme critique, récusant aussi bien l’académisme du réalisme socialiste que le Nouveau Roman, taxé d’esthétisme. La revue ne fut pas créée mais des articles furent publiés ailleurs (Partisans, La Nouvelle Critique, Clarté).

Perec fit ainsi la preuve de son sens du travail dans un collectif, nourri par de solides amitiés. Ce fut aussi le cas par la suite, à partir de 1966, à l’Oulipo, qu’il intégra en même temps qu’un autre membre de la L.G. Marcel Bénabou, à l’initiative de Jacques Roubaud. L’Ouvroir de Littérature Potentielle avait une orientation esthétique bien différente mais une exigence éthique et formelle comparable.

En 1960, Paulette Pétras (qui appartenait également au groupe L.G.) devint son épouse et resta une amie très proche après leur séparation en 1969 et leur divorce en 1980. Au début des années soixante, Perec vivait de petits travaux tels que des enquêtes de consommation, sans cesser d’écrire ; il accompagna pour un an sa femme enseignante de français à Sfax, en Tunisie, dont ils revinrent en 1961. Perec trouva alors, dans un laboratoire de neurophysiologie du CNRS, un emploi de documentaliste qu’il occupa jusqu’en 1978. Son premier roman publié, Les Choses. Une histoire des années soixante, accepté par Maurice Nadeau chez Julliard, reçut le prix Renaudot en 1965. Ce succès reposait en partie sur une lecture sociologisante réductrice, qui voyait dans le roman une critique de la société de consommation en négligeant l’ambiguïté ironique et le travail stylistique de ce dernier. Il installa cependant Perec dans la vie littéraire. Les projets développés et les livres publiés ensuite témoignèrent d’une exploration des formes et des genres, et d’une expérience du dialogue artistique avec notamment : les œuvres alliant significativement contraintes oulipiennes et cryptage autobiographique, comme le roman sans « E » La Disparition (1969), ou les poèmes hétérogrammatiques – dont les vers sont constitués de séquences de lettres qui ne se répètent que selon un principe sériel –, tels ceux d’Alphabets (1976) ; la création radiophonique surtout théâtrale (Hörspiel pour la radio sarroise et autres pièces comme L’Augmentation créée en 1970), la traduction (romans de son ami Harry Matthews) ; la participation au tournage et au montage du film Un homme qui dort de Bernard Queysanne (prix Jean Vigo 1974) adapté du récit de l’indifférence au monde (publié en 1967) qui porte le même titre, et l’écriture de scénarios ; la création de la revue Cause Commune avec Jean Duvignaud et Paul Virilio (1972) manifestant son intérêt pour l’observation du quotidien.
La psychanalyse qu’il entreprit à partir de 1971 (après avoir suivi à partir de 1948 une psychothérapie, puis une première cure en 1956-1957), en relation avec plusieurs écrits, prit fin avec la publication en 1975 de W ou le souvenir d’enfance, texte à la fois très personnel et très représentatif de l’expérience des survivants.

Le « romans » La Vie mode d’emploi, dédié à Raymond Queneau et publié chez P.O.L en 1978, accomplissait l’ambition d’une œuvre totale : élaboré à partir de contraintes oulipiennes complexes, il foisonne d’histoires, absorbe et recompose la littérature en pièces de puzzle tout en embrassant le réel dans sa vérité humaine multiple, et en répondant à l’exigence d’une conscience critique. Il obtint le prix Médicis.

Georges Perec qui démissionna en 1978 de son poste de documentaliste grâce à ce prix et à son contrat avec P.O.L, avait depuis 1975 une compagne cinéaste, Catherine Binet, et s’engagea dans la production de son film Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz (1981), menant avec intensité différentes activités (écriture de récits courts, invention de mots croisés, entretiens avec les immigrants passés par Ellis Island, tournée de conférences universitaires). Il mourut prématurément d’un cancer du poumon en 1982, laissant inachevé le roman policier « 53 jours ».
Si les engagements de l’écrivain sont clairement de gauche, Georges Perec ne fut membre d’aucun parti et son militantisme tint pour beaucoup à la haute réflexion qu’il développa dans l’écriture comme forme d’action et forme essentielle de vie. Sa vie d’écrivain qui ne voulait pas écrire deux fois le même livre ne se définit pas que par ses livres, d’une singulière inventivité, mais aussi par la variété et la cohérence de ses travaux, de ses collaborations et de ses explorations de la littérature comme des « choses communes ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157365, notice PEREC Georges par Andrée Chauvin-Vileno, version mise en ligne le 10 mars 2014, dernière modification le 10 mars 2014.

Par Andrée Chauvin-Vileno

ŒUVRE CHOISIE :
Les Choses, Julliard, 1965 — Un homme qui dort, Denoël, 1967 — La Disparition, Denoël, 1969 — Espèces d’espaces, Galilée, 1974 — W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975 — Alphabets, Galilée, 1976 — La Vie mode d’emploi, Hachette/P.O.L, 1978 — Récits d’Ellis Island. Histoires d’errance et d’espoir, Ed. du Sorbier (avec Robert Bober), 1980 — L.G. Une aventure des années 60, Seuil, 1992 — Les Lieux d’une fugue, court-métrage, 41’ réalisé en 1978, INA 2007.

SOURCES :
Te souviens-tu de Gaspard Winckler ? Vous souvenez-vous de Gaspard Winckler ?, film de Catherine Binet, 180’, 1990 — En remontant la rue Vilin, film de Robert Bober, 48’,1992 — David Bellos, Georges Perec une vie dans les mots, Seuil, 1994 — Bernard Magné, Georges Perec, Nathan Université, 128, 1999 — Paulette Perec (dir.), Portrait(s) de Georges Perec, Bibliothèque Nationale de France, 2001 — Georges Perec, Entretiens et conférences, Vol. 1 et 2 (édités par Dominique Bertelli et Mireille Ribière), Joseph K., 2003.

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