KREA Henri, nom de plume de CACHIN Henri [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 6 novembre 1933 à Alger, mort à Paris le 6 décembre 2000 ; écrivain, adhérent du PCA, signataire du Manifeste des 121 ; à Paris, soutien de la lutte du FLN.

Peut-être pour ne pas faire valoir le nom de son grand père, Marcel Cachin, succédant à Jean Jaurès à la tête du quotidien L’Humanité et grande figure du Parti communiste français, ou pour ne pas user du nom de son père, Charles Cachin, qui a fait deux mariages, vivant à Paris, et père de deux filles portant le nom de Cachin, Henri Cachin ne parait pas sous ce nom, mais sous celui d’Henri Kréa. C’est aussi faire référence à sa mère qui est de Blida au pied du massif de Chréa.

Son grand-père, Marcel Cachin, a été délégué du parti socialiste SFIO pour l’Afrique du Nord. Il est venu en Algérie en 1910 et 1911 à la rencontre des premiers adhérents socialistes. La SFIO naissante est animée par l’instituteur Maxime Guillon, ayant pour hebdomadaire : La Lutte Sociale à Oran puis à Alger. Comme Marcel Cachin, Maxime Guillon et la quasi-totalité des socialistes d’Algérie passent au parti communiste, section de la IIIe Internationale, à sa création en décembre 1920, sans comprendre les implications sur la question coloniale, celle de soutenir l’indépendance des colonies. À noter qu’à ce moment, c’est le professeur André Julien (dit plus tard Charles-André Julien) qui devient le délégué pour l’Afrique du Nord. Marcel Cachin se retrouvera à Alger, en 1944, comme membre de l’Assemblée consultative auprès du gouvernement provisoire de la Franc libre avec le général de Gaulle.

Le fils aîné de Marcel Cachin, né en 1907, Charles Cachin, porté à l’aventure comme il le dit lui-même, ne vient à Alger que pour son service miltaire, en 1933. Il y laisse son fils né lors de ce passage. Rentré en France, il achève ses études de médecine par une thèse soutenue en 1937 et devient chirurgien. Il a épousé, à Paris, Ginette Signac, fille du grand peintre néo-impressionniste Paul Signac mort en 1935, et peintre elle-même. De ce mariage, naît Françoise Cachin, directrice de musées. « J’ai épousé Signac » dira plus tard Charles Cachin. Celui-ci avait grandi tant en Bretagne qu’à Paris dans un environnement de peintres et de tableaux, non seulement par goût de son père mais auprès de sa mère, venant d’une bourgeoise de fréquentation artistique, professeur de français, et socialiste internationaliste passée par le parti socialiste des Etats-Unis.

Charles Cachin fera un second mariage avec la fille du directeur du théâtre du Chatelet, Maurice Lehmann. Celle-ci exerce comme diététicienne. Homme de la mer, à moindre titre que Signac, Charles Cachin ouvre, à sa retraite de chirurgien dans les années 1970, une galerie d’art qu’il a nommé : Marine. Vies parallèles de Charles Cachin et Henri Kréa qui semblent s’ignorer, y compris dans les années 1950 et par la suite, quand Henri Kréa vit principalement à Paris.

En effet, c’est à Alger auprès de sa mère, femme de l’ombre, que l’enfant grandit, puis fait des études secondaires à Alger puis au Lycée Henri IV à Paris. Il serait inscrit au PCA. En novembre 1954, il a vingt-et-un ans et s’intéresse au théâtre tout en ne cessant de s’adonner à la poésie. Dans les années 1955-1962, il tente de prendre pied ans le milieu littéraire, théâtral d’avant-garde à Paris. Il rencontre André Breton et des surréalistes. Il côtoie Kateb Yacine et plus encore Malek Haddad, et le peintre Abdallah Benanteur qui illustrera un de ses livres de poèmes.

Kateb Yacine a trouvé place aux Editions du Seuil, qui publient la revue Esprit, et surtout éditent ses premières pièces de théâtre et, en 1956, Nedjma qui exalte cette figure de femme symbole de l’Algérie, et atteste la présence de la mixité par la compénétration de la culture et la langue française. Henri Kréa ne trouve d’éditeur qu’à la marge, près de Pierre-Jean Oswald qui travaille sous la menace de l’interdit, avec François Maspéro. Pierre-Jean Oswald portera en 1960, la revue l’Action poétique.

L’adhésion d’Henri Kréa à la révolution algérienne est affirmée par un manifeste qui est le court ouvrage : La Révolution et la poésie sont une seule et même chose (P.J. Oswald, 1957, 27 pages), repris plus amplement en 1960. Sa pièce de théâtre, non jouée, mais ayant fait l’objet d’une lecture à l’Alliance française, Le Séisme (le dernier séisme étant le tremblement de terre d’Orléansville en 1954) paraît en 1958 (Pierre-Jean Oswald). Vivant un temps à Florence, Henri Kréa y fait publier ses poèmes. Il est en contact avec le représentant du FLN, Tayeb Boulahrouf. Revenu à Paris, il fréquente le « groupe de la rue Saint-Benoît » autour de Robert Antelme, Marguerite Duras, Dionys Mascolo, Maurice Blanchot qui préparent le Manifeste des 121 dont il est signataire.

En 1961, ce sont les éditions Calmann-Lévy qui publient son roman Djamal. Le héros est né d’un mariage mixte. Plus prosaïque, il ne peut atteindre l’hyperbole symbolique de Nedjma de Kateb Yacine, une femme, pour représenter la figure de l’Algérie. Comme Kateb Yacine, Henri Kréa soutient que le français peut exprimer l’âme algérienne. Il pense à un français créole d’Algérie sur le mode de l’anglais créolisé aux Etats-Unis ou du français québécois. Lui-même dans ses poèmes, parle au nom du peuple. Il est un des rares à parler de génocide, dès 1957, pour marquer la barbarie extrême de la guerre coloniale :
« Je parle au nom d’un peuple massacré
Au nom d’un peuple bâillonné
D’un peuple emprisonné
D’un peuple à qui
On a voulu couper la langue
Dont on a voulu fracasser la nature
D’un peuple juste
D’un peuple illimité
D’un peuple parqué
Derrière les barbelés
De la haine
Du crime
Du crime
Du génocide. »
Comme Kateb Yacine, Henri Kréa fait jouer à Jean Amrouche, cette voix de l’Algérie en langue française, le rôle de frère aîné ou de chef de file d’une École littéraire algérienne. L’exode des Européens, la débâcle de 1962, va faire de cette littérature, une littérature d’exil sinon de diaspora d’immigration. La créolisation ne s’est pas poursuivie. Henri Kréa se replie à Paris. Lié à Mohamed Boudia, l’homme de théâtre, il rassemble ses textes théâtraux dans Théâtre algérien publié à Tunis et à Paris en 1962, avec une préface de Michel Habart. Suspendant son œuvre littéraire après 1967, il rassemble ses poèmes en une anthologie : Poèmes en forme de vertige, Seghers, Paris, 1967, rend hommage à Jean Amrouche dans Tombeau de Jugurtha, récit suivi de L’Eternel Jugurtha de Jean Amrouche publié à Alger (SNED, 1968). Il vit de sa plume à Paris, journaliste à France Soir et à Télé-7 jours.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157565, notice KREA Henri, nom de plume de CACHIN Henri [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 16 mars 2014, dernière modification le 16 mars 2014.

Par René Gallissot

ŒUVRE : pour l’ensemble se reporter à Jean Dejeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Karthala, Paris, 1984.

SOURCES : Entretien de Charles Cachin avec Jacques Chancel, Radioscopie, 24 janvier 1979, document INA. — Ali Hadj Tahar, Encyclopédie de la poésie algérienne de langue française, Delimen, Alger, 2009. — Brahim Ouardi, Écriture, théâtre et engagement dans le théâtre d’Henri Kréa et Nourredine Aba, Thèse de Sciences des textes littéraires, Université d’Oran, 2008-2009.

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