LACOSTE Robert [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 5 juillet 1898 à Azerat (Dordogne, France) ; fonctionnaire des finances, formé au syndicalisme des fonctionnaires ; résistant, député SFIO depuis 1946, plusieurs fois ministres ; ministre-résidant en Algérie sous le gouvernement de Guy Mollet (février 1956-juin 1957), puis ministre de l’Algérie jusqu’en mai 1958.

Responsable CGT, parlementaire et ministre socialiste, Robert Lacoste relève de l’histoire du mouvement ouvrier, selon les critères d’appartenance aux organisations. Sa notice figure déjà au tome 33 du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, « le Maitron », op.cit. Ici, il importe de se demander comment ce syndicaliste et ce socialiste a pu être le porteur de la violence d’une politique pour conserver l’Algérie française, « par tous les moyens », selon sa formule.

Fils d’un inspecteur des chemins de fer, licencié en droit, Robert, Alfred Lacoste est entré en 1922 à la Caisse des dépôts et consignations, organisme public bancaire siégeant à Paris. Syndiqué à la CGT qui a perdu anarcho-syndicalistes et communistes passés à la CGTU, il se fait très vite remarqué par des articles dans l’organe syndical La Tribune des fonctionnaires. Il préconise des réformes économiques à l’initiative de l’État, ce qu’on appelle maintenant des « politiques publiques » ou trop facilement des « politiques sociales » ; le sens social étant de prévenir des mouvements sociaux en garantissant le niveau de vie. Au reste Robert Lacoste est à cette époque un des fondateurs de la Confédération générale pour la défense des consommateurs. Aucun lien de contact et de pratique avec le militantisme ouvrier, mais un sens technocratique de perfectionnement de l’État social que doit être par excellence l’État national.

Le jeune Robert Lacoste est acquis aux projets d’organisation du travail et de gestion planifiée par l’État, ce qu’on nomme déjà des nationalisations. Cette vision a été développée dès avant la guerre de 1914, au sein de la 2e Internationale dont la SFIO reste la Section française, et en France notamment par Albert Thomas, ministre très patriote d’Union sacrée et qui a pris la tête du Bureau international du travail à Genève auprès de la Société des nations. Pour Albert Thomas, hanté par le bolchevisme, cette voie socialiste d’État national représente la seule politique pour contenir le communisme révolutionnaire internationaliste. Il a placé son disciple Edmond Jouhaux à la tête de la CGT. Devenu, en 1931, secrétaire adjoint de la Fédération CGT des fonctionnaires, Robert Lacoste appartient au cercle qui entoure E. Jouhaux.

Rappelons qu’en 1930, Edmond Jouhaux prend à cœur de célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie en proclamant la mission civilisatrice de la France par l’école et le syndicat, en réunissant à Alger le congrès des syndicats CGT d’Afrique du Nord française. Cet avenir prend le nom d’assimilation (par voie administrative). Jouhaux reste modéré. Il se satisfait de l’intégration du salariat dans l’État national par la négociation tripartite : représentants patronaux, représentants syndicaux patentés, modérateurs délégués par le gouvernement qui sont censés représenter l’idéal du bien public qui serait la raison de l’État national.

Robert Lacoste comme une part de la génération intellectuelle des années 1930, va jusqu’à suivre le courant planiste ; planification et nationalisation sont la réponse que l’État national peut opposer à l’État planificateur soviétique inspiré par le communisme qui nie la nation. Permanent sur poste rétribué au service de la Fédération des fonctionnaires, Robert Lacoste est en effet sensible aux idées d’Henri de Man, socialiste belge formé au secrétariat de la 2e internationale. Celui-ci vient de publier Au delà du marxisme qui fait précisément l’apologie de l’État social national total. Après la réunification de la CGT en 1935-1936, Robert Lacoste est sous-responsable (poste administratif) à la CGT, de la sous-fédération de l’administration centrale.

Après l’occupation allemande de la moitié nord de la France et l’installation du gouvernement de Pétain à Vichy, Robert Lacoste, au titre de la CGT maintenue en écartant les communistes, entre en novembre 1940 au Comité d’études économiques et syndicales. Ce conseil réunit des représentants de la CGT et de la CFTC principalement, en position d’attente devant la politique du nouveau ministre du travail qui vient de la CGT (tendance dite « syndicats »). C’est une forme calculée et légale de « résistance à Vichy ». La formule est de Robert Lacoste qui, clandestinement, participe ensuite à la formation du mouvement Libération-Nord avant d’être plus actif encore à Libération-Sud en rejoignant les Résistants de Dordogne.

Très patriote français, il reste un socialiste d’État, de la réforme sociale par l’État. Il adhère à la SFIO en 1944 ou 1945, est élu conseiller général et maire d’Azerat, sa commune natale, et député aux deux Assemblées constituantes. Député SFIO, il est ministre chargé de la production industrielle, puis de l’industrie et du commerce. À la formation du gouvernement de Front républicain en janvier 1956, Guy Mollet en fait encore le ministre des Affaires économiques et financières. C’est après sa reculade du 6 février à Alger et l’acceptation de la démission du général Catroux qu’il le nomme non pas Gouverneur général de l’Algérie, mais ministre-résidant en Algérie – c’est Lacoste qui exige que résidant soit écrit avec un a. Il est choisi comme homme à poigne ; résidant veut dire que c’est lui qui commande en Algérie et non pas les colons. Il se fait fort de donner des coups de gueule.

Son action économique pousse à un plan de développement industriel, une pratique de capitalisme d’État en finançant les grandes sociétés métropolitaines. Le projet est dans les tiroirs depuis Vichy. Il prend alors le nom de « perspectives décennales » avant d’être condensé sous de Gaulle en plan de Constantine. À l’adresse des syndicats, son anticommunisme l’oppose à la CGT. Depuis la Résistance, il n’a pas d’hostilité à l’égard de la CFTC et fait des offres jusqu’à Alexandre Chaulet, pourtant minoritaire dans son syndicat en Algérie. Pour remplacer les élus CGT dans les organismes sociaux, il suit la pratique déjà en usage de désigner d’office de nouveaux délégués syndicaux. Il les prend parmi les permanents de FO, généralement socialistes de droite partisans de l’Algérie française, et à la CFTC, du moins dans sa majorité qui est aussi très Algérie française. Alexandre Chaulet*, qui poursuit son évolution algérienne, prend ses distances.

Cependant la faveur de l’ancien syndicaliste Lacoste va à Force ouvrière qu’il appuie à Bruxelles au secrétariat de la CISL pour empêcher la formation d’une centrale nationale algérienne. Aussi est-il indisposé en février 1956, moins par la création de l’USTA par des messalistes souvent proches de FO par anticommunisme, et qui ne sera pas interdite, que par celle de l’UGTA qu’il va poursuivre de ses foudres en faisant arrêter les secrétariats successifs, en ratifiant les innombrables détentions, en couvrant les enlèvements dont celui d’Idir Aïssat, son coordinateur, qui se termine dans l’horreur et la dissimulation du crime. Les communistes sont tout autant maltraités ; l’affaire Audin se déroule sous le proconsulat de Robert Lacoste comme se pratique « la question » selon le récit d’Henri Alleg. Robert Lacoste est reconduit ministre de l’Algérie jusqu’en mai 1968.

Deux questions se posent dans cette volonté politique répressive qui ne recule pas devant les coups de force extrêmes et transgresse les lois de l’humanité. On peut penser qu’en bon socialiste, Robert Lacoste a fréquenté la Ligue des droits de l’homme. On ne sait quelle part précise, il a eu dans la décision de détournement de l’avion des nationalistes algériens le 22 octobre 1956 entre le Maroc et Tunis. Ce premier acte de piraterie aérienne s’est passé sur son domaine de souveraineté que sont les bases militaires françaises en Algérie. Il est de toute façon complice en collaborant à cette opération qui viole le droit international et le passage par une délibération gouvernementale. Il est associé à son ami encore plus socialiste patriote que lui, le Secrétaire d’État à la guerre, Max Lejeune.

L’explication plus générale est que ce coup est permis par la préparation de l’expédition de Suez qui repose sur une pleine et anachronique politique de la canonnière, inspirée par un nationalisme impérial français. Pour ce qui est de la torture que Robert Lacoste permet en acceptant des directives qui préconisent dans « la Bataille d’Alger » dès février 1957, le recours « à tous les moyens », Pierre Vidal-Naquet renvoie à la référence hors droit qu’est « la raison d’État ». Pour ce social-patriote français, le nationalisme d’État tient lieu de socialisme. À la différence de Max Lejeune, Robert Lacoste ne quitte pas la SFIO. En 1971, il suit la transformation en glissant au Parti socialiste de François Mitterrand.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157741, notice LACOSTE Robert [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 26 mars 2014, dernière modification le 17 septembre 2020.

Par René Gallissot

SOURCES : Archives, témoignages et bibliographie dans la notice du Dictionnaire du mouvement ouvrier français, Tome 33. — P. Vidal-Naquet, La Raison d’État, Éditions de Minuit, Paris, 1ère édition 1962.

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