LARRIBÈRE Lucie appelée Lucette [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Née à Oran le 9 décembre 1920, morte à La Seyne-sur-Mer (Var) le 26 mai 2014 ; géographe, puis journaliste à Liberté (PCA) puis à Alger Républicain ; directrice de Femmes d’Algérie et présidente de l’Union démocratique des femmes ; membre du Comité central du PCA ; épouse en secondes noces du dirigeant communiste Bachir Hadj Ali ; clandestine depuis 1955 jusqu’à l’indépendance, agent de liaison et secrétaire du PCA interdit. Après l’indépendance, professeur.

Appelée couramment Lucette, ainée des filles de Jean-Marie Larribère et d’une mère institutrice, Lucie Larribère grandit en quartier populaire où la langue usuelle est l’espagnol, auprès des grands parents instituteurs devenant communistes (Pierre Larribère). La mère s’éloigne d’Oran pour suivre à travers de successifs postes d’institutrice jusqu’à Alger, les études de médecine de son mari, Jean-Marie Larribère. Tous se retrouvent à Oran quand celui-ci peut ouvrir une petite clinique d’accouchement en 1928.

À partir de l’entrée au lycée d’Oran, Lucie Larribère ne rencontre plus guère de camarades algériennes ; quelques garçons seulement ; jusqu’au bac, une seule élève fille, fille de « notable arabe » qui est aussi notable administratif et ne peut fréquenter des Larribère qui sont des communistes. Ce qui est vrai. Le père initie ses filles au « socialisme scientifique » et, en classe de philo, Lucie Larribère ferraille avec les professeurs avec des arguments forgés par le marxisme soviétique.

Après le bac, elle part à Paris préparer, à la Sorbonne, une licence d’histoire-géographie sur le versant géographie. En 1939, la guerre la ramène en Algérie avec deux certificats ; elle achève sa licence à la Faculté d’Alger et se trouve en stage de géographie pour préparer son mémoire de Diplôme d’études supérieures, au moment du débarquement allié de novembre 1942. Les lycées étant réquisitionnés, elle trouve des heures d’enseignement dans une institution privée avant d’entrer dans une agence de presse qui va faire partie ensuite de l’Agence France Presse.

Elle rencontre un dessinateur au service topographique, Robert Manaranche qui est né et a grandi en milieu petit-blanc colonial, se réclamant certes de la Commune de Paris mais empreint de racisme anti-arabe. Ils se marient en 1943 et auront deux garçons. Par anti-racisme, son mari devient communiste en 1945 sous l’impulsion de sa femme et de ses amis Henri Alleg et David Cohen. Communiste de famille et d’instruction, devenue journaliste, Lucette Larribère collabore d’abord au quotidien du PCA Liberté ; elle doit interrompre un an pour raison de santé ; à son retour, le PC lui confie la direction de Femmes d’Algérie, le périodique de l’Union démocratique des femmes.

En 1946, elle succède à Lise Oculi, morte du typhus, à la tête de cette Union démocratique des femmes. Le PCA est revenu sur sa dénonciation des nationalistes du PPA accusés de faire le jeu du nazisme en 1945 en suscitant un complot qui, à travers la campagne des AML (Amis du manifeste et de la Liberté), a conduit aux manifestations du 8 Mai 1945 suivies de la terrible répression et des massacres. Le PCA relance la demande d’un Front démocratique algérien ; l’Union des femmes participe à cette ouverture. À Oran en particulier, compensant des abandons de femmes européennes, l’Union des femmes gagnent des femmes algériennes ; la présidence régionale est assurée par une algérienne, Abassia Fodhil*, femme de dirigeant du PCA, et qui entre elle-même au comité central.

La ligne devient plus combative et Lucette Larribère retrouve plus foncièrement pied quand, avec la guerre froide, à partir de l’été 1947, la solidarité se porte au soutien des grèves et des femmes de grévistes, au port d’Oran et au port minier de Beni-Saf. Les grèves de 1951 et 1953 se doublent de grèves des ouvriers agricoles du vignoble oranais. Dans cet affrontement classe contre classe, les femmes de l’Union démocratique sont aussi au premier rang des manifestations contre l’impérialisme américain. Lucette Larribère a encore renforcé ses convictions acquises au marxisme soviétique d’enseignement stalinien en suivant, en 1949, l’école de formation des cadres communistes pour l’Afrique du Nord. Elle entre au comité central du PCA.

Depuis 1947, elle est proche de Bachir Hadj Ali qui devient en 1949 secrétaire du PCA et membre du Bureau politique. Ils travaillent souvent dans le même bureau ; cet homme rayonne comme poète du parti, poète et connaisseur de musique andalouse ; il écoute les leçons d’histoire de son amie et romance en une geste ininterrompue une suite glorieuse d’histoire de l’Algérie faite de Résistance. Attentif à l’évolution intellectuelle, il est un des nouveaux dirigeants communistes qui veut réussir l’algérianisation du PCA. Ils sont nés le même jour mais lui en 1921 et elle en 1920 ; aussi est-ce rituellement Lucie Larribère (Manaranche) qui est chargée de lui porter le bouquet d’anniversaire. Ils manifestent ensemble ; ils sont arrêtés ensemble en délégation devant la prison de Barberousse, et Yacine Kateb célèbre « Lucie à la veste rouge ». Bref, ils se marient devant le cadi après l’indépendance. Bachir Hadj Ali a quatre enfants de son premier mariage.

« En 1952, le Parti m’a demandé d’aller travailler comme permanente au journal Alger Républicain où j’étais responsable de l’équipe de jour, celle qui relate tout ce qui se passe dans une journée, jusqu’à la saisie du journal en 1955 ». À cette date Bachir Hadj Ali est déjà clandestin, à la tête même de la direction clandestine du PCA avec Sadek Hadjerès. Cette direction va préparer la mise en place d’un maquis communiste après le détournement d’armes d’Henri Maillot (avril 1956) et conduire des négociations avec la direction du FLN à Alger qui ne pourront que concéder le ralliement individuel des communistes aux maquis de l’ALN.

Libre encore de ses mouvements, ayant son logement propre à Alger, Lucie Manaranche, pour la légalité française, sert de secrétaire et d’agent de liaison. Après un passage à Oran, elle revient en clandestinité à Alger en septembre 1956. Robert Manaranche est arrêté ; les enfants recueillis à Oran. Lucette Larribère échappe aux arrestations ; elle est aux côtés des dirigeants Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès qu’assiste Élyette Loup, aidant à la sortie des tracts et publications et à des transports de matériel et de personnes ; elle passe de cache en cache mettant souvent à contribution des catholiques progressistes. Malgré l’OAS, elle revient au jour en 1962.

Après l’indépendance en 1962, le divorce civil est prononcé. Elle épouse en 1963 Bachir Hadj Ali qui, plus tard, est à la tête du PAGS, continuant sans être légalisé le PCA. Ils habitent une maison, appartenant au PCA, située à Hussein Dey, banlieue à l’est d’Alger. Ils y recueillent les 2 garçons de Bachir. Les enfants de Lucette viennent y passer les vacances scolaires et vivent en France avec leur père Robert Manaranche. Elle est professeur d’histoire et géographie au lycée El Idrissi à Alger, mais rattrapée par l’arabisation des enseignements, elle est intégrée à une équipe pédagogique, chargée de concevoir les programmes du secondaire, puis elle finit sa carrière comme assistante du Président de l’université. Le décret lui reconnaissant la nationalité algérienne n’est signé qu’en 1967.

À cette date, elle est dans les affres de la séparation et de l’inquiétude pour Bachir Hadj Ali interné de camp en camp après torture aux lourdes conséquences. Il a été arrêté en 1965 pour avoir formé avec la gauche du FLN (voir à Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, ses compagnons de souffrance) l’opposition clandestine au coup d’État de juin 1965, l’ORP (Organisation de la Résistance populaire). Gravement affaibli, Bachir Hadj Ali ne retrouve la liberté complète qu’en 1974.

Après sa mort en 1991, Lucette Larribère reste à Alger collaborant bénévolement à la relance d’Alger Républicain. Elle reste à Alger jusqu’à la fin de 1994 quand, menacée par les islamistes, elle se réfugie en France. Quand la situation se normalise, revenue en Algérie, elle milite au sein du Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates. Elle revient définitivement s’installer en France en 2009 et s’installe dans une résidence pour personnes âgées à La Seyne-sur-Mer.

En 2002, sous le titre Lettres à Lucette, elle veille à la publication, moyennent quelques coupures politiques, des lettres de prison à sa Safia, comme il la nomme, sa très chère épouse et sa vie. On peut y lire aussi les penchants culturels de Lucie Larribère, des rappels d’histoire familiale militante et sa fidélité au communisme.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article157893, notice LARRIBÈRE Lucie appelée Lucette [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 6 avril 2014, dernière modification le 27 septembre 2017.

Par René Gallissot

SOURCES : B. Khalfa, H. Alleg, A. Benzine, La grande aventure d’Alger Républicain, Messidor, Paris, 1987. — A. Dore-Audibert, Des Françaises d’Algérie dans la guerre de libération, Karthala, Paris, 1995. — B. Hadj-Ali, Lettres à Lucette. 1965-1966, Éditions RSM, Alger, 2002. — Lucette Larribère Hadj Ali, Itinéraire d’une militante algérienne, Éditions du Tell, Blida, 2011.— Notes de son fils, Pierre Manaranche transmises à Jacques Girault.

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