MORPAIN Gérard [MORPAIN Jean, Paul, Gérard]

Par Jean-Paul Nicolas, Delphine Leneveu, Thomas Piéplu

Né le 13 mai 1897 à Bordeaux (Gironde), fusillé le 7 avril 1942 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; professeur d’histoire ; franc-maçon ; résistant, chef du groupe Morpain (futur réseau L’Heure H).

 Jean Morpain
Jean Morpain
Gérard MORPAIN Résistant havrais.

Gérard Morpain, (pour l’état civil Jean, Paul, Gérard dans cet ordre, prénom d’usage réel Gérard), fils de François Morpain et de Thérèse (née Bonnalgue), se maria le 3 novembre 1921 à Paris (VIe arr.) avec Henriette (née Bouin). Ensemble, ils eurent probablement deux enfants (il semble que l’un d’eux décéda d’une maladie). En 1939, il résidait rue de Verdun à Sanvic (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) et enseignait, depuis 1936, l’histoire au lycée de garçons François 1er du Havre. Franc-maçon, il appartenait à la loge « Émile Zola ». Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, au grade de sergent, et patriote, il n’admit pas l’armistice et développa, très vite, un fort sentiment anti-allemand.
Dès l’été 1940, avec le concours de deux jeunes gens, Pierre Garreau, un de ses élèves, et Jacques Hamon, plus connu sous le nom de Maurice Hue, Gérard Morpain fonda au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) l’un des tout premiers groupements de résistance de la région. Le groupe Morpain prit une forme plus organisée à partir du mois de septembre 1940. Les membres fondateurs, après plusieurs mois d’observation et via plusieurs réseaux de sociabilités (comme la franc-maçonnerie), recrutèrent de nouveaux membres et formèrent très rapidement une vingtaine de sous-groupes agissant au Havre et s’étendant sur une trentaine de kilomètres autour de cette ville (Sainte-Adresse, Harfleur, Étretat, Montivilliers etc.). L’activité du réseau se partageait principalement entre le renseignement, l’activité paramilitaire et l’aide aux alliés. Parmi les sous-groupes en charge du renseignement, celui du Port autonome auquel appartenaient Robert Roux et Georges Piat qui était aussi à la tête du sous-groupe Bourse avec René Brunel. Le sous-groupe Port fournit au réseau des informations de premier ordre sur le dispositif militaire allemand dans la zone interdite du port, comme des plans des ouvrages fortifiés ainsi que de la documentation sur les mouvements de la marine allemande. Établissant un contact avec Londres (convention Lahire) probablement au mois de janvier 1941, le réseau eut la possibilité de transmettre ses informations aux alliés (une ambiguïté subsiste sur le fait qu’un poste émetteur fut retrouvé à son domicile lors de son arrestation). Concernant l’activité paramilitaire, l’entraînement et l’instruction se déroulaient dans les locaux des « amis du ping-pong » rue Cassard et ce grâce à des armes récupérées dans les anciennes casernes britanniques Éblé et Kléber au Havre ainsi que celles du terrain de hockey à Sainte-Adresse/Bléville. Les munitions et explosifs récupérés furent dissimulés entre autres dans le jardin de Gérard Morpain ainsi que dans les greniers du Cercle Franklin. Malheureusement, ce fut l’activité d’aide aux alliés qui causa l’arrestation d’une partie des hommes du réseau et aboutit à son démantèlement.
En effet, au printemps 1941, Gérard Morpain confia à deux hommes, dont l’un se disait de l’Intelligence Service (IS), la mission d’emmener quatre soldats britanniques à Paris afin de rejoindre la Zone libre puis l’Angleterre. Le prétendu agent de l’IS ayant abandonné les quatre Anglais à Paris, ces derniers réussirent par miracle à revenir au Havre et expliquèrent leurs péripéties au membre du réseau. Gérard Morpain décida de laisser cette sombre histoire de côté et confia à nouveau cette mission à des hommes de confiance. Cette fois, la mission fut accomplie. Mais le mythomane, écarté du réseau par Morpain, bavard et vantard finit par attirer l’attention des Allemands. Arrêté et interrogé par Ackermann, le chef de l’autorité allemande havraise, il parla et dénonça Gérard Morpain ainsi que les membres du groupe qu’il connaissait.
Suite à ces dénonciations et à un piège tendu au groupement par les autorités allemandes au début du mois de juin 1941, vingt-cinq des membres du groupe Morpain furent arrêtés dont Gérard Morpain, Robert Roux, Georges Piat et René Brunel. Gérard Morpain fut arrêté le 6 juin 1941 pour « espionnage, activité anti-allemande et intelligence avec l’ennemi ». Emprisonnés au Havre puis à Rouen, tous les prisonniers furent transférés à Paris à la prison de la Santé.
À la fin du mois de novembre 1941, débuta à Paris le procès des treize membres du groupe Morpain ainsi que celui du dénonciateur du réseau, jugé lui aussi. Le 14 décembre 1941, le tribunal militaire allemand du Gross Paris, rue Boissy-d’Anglas (VIIIe arr.), condamna à mort quatre d’entre eux : Jean Morpain, Robert Roux, René Brunel et Georges Piat. Un fut condamné à quelques mois de prison, trois furent acquittés et cinq déportés. Le dénonciateur fut reconnu coupable d’avoir donné le groupe Morpain et fut condamné à cinq ans de travaux forcés. Il mourut à Mauthausen au mois mars 1945.
Gérard Morpain a été fusillé le 7 avril 1942 à 16 h 10 au Mont-Valérien en même temps que Robert Roux, René Brunel et Georges Piat. Selon un témoignage, il aurait dû être fusillé le 4 janvier 1942 mais pour une raison que l’on ignore, l’exécution fut repoussée. Sa famille a alors espéré que sa peine serait commuée, mais en vain.
Il obtint la Croix de guerre 1914-1918 et la Médaille de la Résistance à titre posthume. Son nom est donné à la rue où il habitait à Sanvic (anciennement rue de Verdun) et la salle d’histoire du lycée François 1er porte son nom. Il obtient le grade de capitaine au sein des Forces françaises de l’intérieur (FFI), d’Interné Politique puis Interné Résistant. Il fait également partie des helpers recensés dans les archives britanniques.

Une plaque commémorative fut placée au lycée François 1er. Démontée durant un chantier, elle fut replacée au dessus de la porte de la salle Morpain, transformée en salle de cinéma. On y dépose chaque année un bouquet lors des cérémonies du 11 novembre et un élève lit la dernière lettre écrite par Gérard Morpain quelques heures avant son exécution.

Des documents personnels et familiaux ont été retrouvés dans la maison familiale de Voisin (Yonne) et ont été versés aux archives municipales du Havre en 2016.

Dernière lettre de Gérard Morpain ( fusillé le 7 avril 1942 à 16 h10 au Mont Valérien) accessible
comme un certain nombre de documents personnels (pièces administratives personnelles
 ; documents relatifs à son arrestation et à sa condamnation à mort) aux archives municipales
du Havre au fort de Tourneville
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- Il y a dans mes papiers (dans l’atlas), un projet de lettre aux professeurs du Havre. J’espère qu’ils y verront mon testament et je leur lègue la charge de vous aider.
Que dire de plus ? que vous ne sachiez. C’est un réconfort de vous avoir vus pendant ces derniers mois. Vous ne pouviez rien faire de plus, moi non plus. Résignation chrétienne et stoïcienne.
Soyez heureux, calmes, prudents. Qu’Henriette* et Frédo* songent surtout à assurer leur vie, chose que je suis assez malheureux de n’avoir pu faire, Pour moi, il est bien inutile de vous tourmenter. Je vais voir la fin de mes épreuves. D’ailleurs, il faut bien mourir. Et comme ce ne sera pas long, je ne souffrirai pas beaucoup.
Il est 13 h 45, Roux rit, on a le temps, la vie est belle. Autant rire, il a raison. Le plus pénible serait l’appréhension, ni lui, ni moi ne l’avons. Nous voyons tout sur le plan moral, sans forfanterie.
L’aumônier vient d’entrer. C’est celui que j’ai vu si bienveillant pour nous. Il va nous assister. J’arrive déjà à la fin de la 4ème page. Je pense à Jeanne d’Arc que la mort a libéré de la prison.
Je vais me confesser. Je dirai surtout au prêtre que mes dernières pensées sont pour vous, que c’est pour vous seulement que je suis affligé et que je voudrais que l’on vous soutienne et que l’on vous aide. C’est surtout cela qu’il faut dire à ceux qui auront conservé pour moi quelque sympathie. Ils n’auront pas d’autres moyens de cultiver mon souvenir.
Je vous aime de tout mon coeur, je vous embrasse de tout mon coeur et je mourrai en pensant à vous. Si l’âme survit et peut quelque chose pour les vivants, sachez que toute ma volonté, toutes mes pensées seront de vous aider à supporter la vie, à ne pas souffrir d’être heureux. Adieu mon Henriette chérie, mon Frédo chéri. Adieu mon cher André, ma chère Germaine, ma chère Jacqueline, ma chère Lili. Pardonnez-moi encore toutes mes fautes.
Avec tout mon coeur, votre Gérard
* Henriette, épouse de Gérard Morpain.
* Frédéric (Frédo), fils de Gérard Morpain (né le 30 novembre 1925

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article158016, notice MORPAIN Gérard [MORPAIN Jean, Paul, Gérard] par Jean-Paul Nicolas, Delphine Leneveu, Thomas Piéplu, version mise en ligne le 2 décembre 2014, dernière modification le 7 avril 2021.

Par Jean-Paul Nicolas, Delphine Leneveu, Thomas Piéplu

 Jean Morpain
Jean Morpain
Gérard MORPAIN Résistant havrais.

SOURCES : DAVCC, Caen. – SHD : 16 P 295576. – Arch. mun., Le Havre : 517W9, B12. – SHD, dossier Houllemare. – Arch. Nat., Kew, Registre des helpers : WO208 5465 à 5474. – Arch. Dép. Seine-Maritime : 51W 419. – Pringard Olivier, République et Franc-Maçonnerie au Havre, 1815-1945, Luneray, Bertout, 1994, p. 497. – Godefroy Georges, Le Havre sous l’Occupation, 1940-1944, Le Havre, chez l’auteur, 1965. – Billet Jean-Charles, Résistance de l’ombre, groupe France-avant-tout, Le Havre, chez l’auteur, 1997. – Site Internet Mémoire des Hommes. – Notes Thomas Piéplu et Delphine Leneveu. — Courriel de Madame Marie-Pierre Pillet, proviseur du lycée François 1er, 24 mars 2021.

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